Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
4 millions de suspects
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Le roi mécontent de son peuple, décide de le dissoudre.
“Ubu Roi” de B.Brecht
Il est clair que lorsque le grand condé de l’Etat décide de prendre la plume ce n’est jamais pour faire de la prose innocente. Chaque acte épistolaire de sa part est impérativement une lettre de cachet adressée à un coupable potentiel. Ils seraient donc 4 millions à répondre, dans les semaines à venir, du délit “d’abstentionnisme” sous peine de se voir retirer le statut de citoyens ! Après la loi scélérate sur les partis, cette nouvelle bizarrerie, consistant à demander des comptes aux électeurs, relève assurément de la tyrannie politique. Désormais, il en sera de la “méthode” Zerhouni comme il en fut de la “méthode Coué” du nom de ce célèbre potard qui prétendait guérir par le recours à l’autosuggestion. Celle de notre inamovible flic vise à son tour à conditionner le réflexe de l’électeur afin qu’il n’ait d’autres libertés de s’exprimer que de voter impérativement. Curieux détournement d’un sens fondateur de la démocratie. Bientôt le boycott sera assimilé à un délit et sanctionné en tant que tel. Derrière le prétexte fallacieux d’une campagne de civisme se dessine une monstrueuse opération de laminage des libertés publiques. Car, dès l’instant où l’électeur réfractaire est sommé de justifier son indifférence, il est aux yeux de la censure de l’Etat un dangereux sujet en marge des normes admises. Le ministre de l’Intérieur, dont l’habilité pédagogique est depuis longtemps légendaire n’est-ce pas, veut nous faire croire que son courrier, dupliqué à 4 millions d’exemplaires, servira sagement à cerner les causes exactes de la défection des urnes. En somme, cette coûteuse opération postale ne serait rien d’autre qu’un sondage grandeur nature afin d’améliorer pour l’avenir les instruments de nos libertés politiques ! Apprécions donc ce louable scrupule de l’appareil d’Etat qui découvre, bien tardivement, que dans ce pays il y a une opinion publique qui n’est pas forcément en phase avec ses dirigeants. Quand deux électeurs sur trois boudent la cuisine politique c’est qu’il y a bien plus qu’un problème. Il y a dans l’air une forte odeur de soufre de celle que l’on nomme la désobéissance civique. Ce mécontentement qui s’exprime passivement n’a pas besoin de 4 millions de correspondances pour être étayé car le procès du régime a commencé bien avant le scrutin d’avril, lequel ne fut que le dernier réquisitoire. A bout de patience, les Algériens ne veulent plus demeurer les otages d’une guidance dont ils soupçonnent qu’elle les méprise. Les spectaculaires consultations électorales n’ayant jusque-là servi qu’à conforter certaines légitimités, l’électeur, profondément déçu par toutes les promesses non tenues, ne voit plus de raison à sa participation alibi. L’incivisme, dont parle le ministre en question, n’est-il pas finalement un acte civique de grande portée que seuls les gouvernants refusent d’expliciter ! Globalement, l’électeur interpellé par courrier pourra sans peine dresser le procès-verbal de l’échec de son pays. Il sera même à l’aise en se référant aux diagnostics récents du chef de l’Etat lui-même. En effet, par une sorte d’ironie de l’histoire, le premier à avoir affiché publiquement sa déception sur la manière dont les affaires publiques sont conduites est bel bien Bouteflika ! Chaque fois qu’il est sorti de son mutisme il a eu des mots durs pour ses ministres qu’il qualifia sans égard “d’amateurs”. Comme en musique, le “la” était donné d’en haut et il suffisait aux électeurs de rester chez eux pour contresigner les désaveux de son éminence. Changeant de registre au fil des années, les propos du chef de l’Etat sont passés de l’autoglorification à la récrimination. Lui qui ne souhaitait pas être jugé sur son bilan se surprit à imputer à ses exécutants le gâchis national. Or, de cette posture de procureur politique dont il pensait pouvoir tirer un avantage personnel, l’opinion publique tira à son tour cette inattendue leçon qui s’appelle : le boycott. “Puisque c’est vous qui le dites, pense l’électeur basique, je ne vois pas à mon tour pourquoi je continuerai à donner ma voix si elle ne sert à rien” ! Autant dire que le pouvoir s’était tiré une balle dans le pied à force de vouloir récupérer à son profit le désenchantement national. Face à cette situation préjudiciable pour son crédit, le régime a une fois encore choisi la voie de la diversion en pointant d’abord l’index vers les partis et ensuite en réactualisant le détestable procédé du chantage administratif pour exorciser d’autres menaces de boycott. A ce sujet, le ministre de l’Intérieur ne peut pas ignorer que ce qu’il suggère par l’allusion à la radiation des listes électorales est une initiative anticonstitutionnelle. Car, pour pouvoir le faire en toute légalité, il faudra à la puissance publique qu’elle le motive autrement que par l’argument de l’abstention. Le droit de vote étant indissociable du droit de ne pas l’exercer, nul, pas même le chef de l’Etat, n’a le pouvoir de dépouiller un citoyen de ses droits civiques tant que pénalement il demeure au-dessus de tout soupçon. Même s’il est vrai que dans toute bonne démocratie, l’abstention massive fait problème pour de sincères raisons de légitimité des mandataires, chez nous elle se pose d’abord comme une inquiétude pour les régimes qui ne voient à travers elle que les prémices de leur crépuscule avec ce que cela implique comme violents divorces. A force de vouloir régenter un pays en ignorant ses véritables pulsations, n’importe quel régime finit par creuser sa propre tombe. Aussi, le coup de semonce du dernier scrutin aurait dû mériter un autre traitement que celui de vouloir mettre, avec autant de morgue, hors-la-loi, l’électeur qui refuse de jouer à la dupe. L’on ne dope pas les urnes futures avec 4 millions d’injonctions, mais seulement à travers le changement de nos mœurs politiques.
B. H.

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