Le peuple marocain est appelé ces prochains jours à élire ses
représentants à l’Assemblée nationale et l’inquiétude de la monarchie
est grande de se voir obligée de faire face à une situation inédite où
le pouvoir législatif “tomberait” entre les mains des islamistes tant
les chances du PJD (Parti de la justice et du développement) sont
grandes de remporter la majorité au Parlement et conséquemment de former
un gouvernement.
Bien évidemment, les raisons qui expliquent la
progression fulgurante des islamistes marocains sont nombreuses. Nous
présentons ici la seule situation économique et sociale qui explique
aussi pour sa part, cette évolution politique du Maroc. Sans chercher à
établir un bilan de plus de cinquante ans de construction économique, la
tâche demanderait à l’évidence, beaucoup plus de développement qu’une
simple chronique, on peut observer que le Maroc est toujours sous
programme d’ajustement structurel et que les contestations sociales qui
ont marqué son histoire n’ont pas baissé d’intensité. Bien au contraire.
C’est maintenant à l’islamisme politique et au terrorisme que le Palais
a, à faire face. Si l’on en croit le dernier rapport du FMI sur le Maroc
: “Les autorités (de ce pays) pensent que la pauvreté, le chômage et
l’exclusion sociale sont les causes fondamentales de l’extrémisme
islamique qui pose un problème politique de premier ordre. Le
développement social revêt donc aujourd’hui plus que jamais la priorité
absolue”.
Trois chiffres éclairent sur la précarité économique et sociale que
vivent les Marocains.
1- Le taux de chômage urbain est de 18% en 2006. Il faut observer que
les statisticiens marocains n’évaluent que le chômage urbain considérant
qu’en zone rurale, il s’agit principalement de sous-emploi. Or, il faut
savoir que c’est en zone rurale que sévit le plus le travail précaire et
le chômage.
2- La pauvreté absolue touche 15% de la population marocaine soit près
de 5 millions de Marocains (en Algérie, il y aurait 2,2 millions de
pauvres en 2004).
3- Les Marocains qui sont considérés comme économiquement vulnérables
(c’est-à-dire en fait, exposés à la précarité et à l’exclusion) sont
évalués à 40% de la population soit plus de 12 millions de Marocains.
En 2006, l’économie marocaine est toujours fragile et volatile,
l’agriculture qui représente le cinquième de l’économie (20% du PIB) est
toujours soumise aux aléas climatiques malgré les efforts considérables
qui ont été faits dans le secteur hydraulique. Déjà durant le
protectorat français, le maréchal Lyautey observait : “Au Maroc,
gouverner c’est pleuvoir”. Entre 1991 et 2006 la croissance agricole a
été très ératique (instable) : l’écart-type de cette croissance durant
la période a été de 35% (contre 1,3% pour la croissance économique non
agricole beaucoup plus stable).
•/ La dette publique globale (interne et externe) pour sa part atteint
70% du PIB (59% en Algérie) et la dette extérieure (16 milliards de
dollars) 30% du PIB (4% du PIB en Algérie). Et il faut préciser que
cette dette extérieure marocaine est restée soutenable grâce aux
recettes des privatisations (téléphonie = 2,3 milliards de dollars) et
des programmes de conversion de dettes en prises de participations.
Rappelons que le PIB marocain est de 53 milliards de dollars et le PIB
par tête d’habitant de 1660 dollars (102 milliards de dollars et 3.100
dollars respectivement pour l’Algérie).
•/ La balance commerciale marocaine enregistre en 2005, un déficit de
8,5 milliards de dollars (excédent de 23,5 milliards de dollars pour
l’Algérie pour la même année). Pour tenter de redynamiser son économie,
le gouvernement marocain — à l’instar des autorités algériennes — met en
œuvre actuellement une politique budgétaire expansionniste pour stimuler
la croissance : le déficit budgétaire a représenté 5,5% du PIB en 2005
et 2006. Mais ici, cette politique de relance est fondée sur une hausse
des salaires (stimuler la consommation), une baisse des impôts et des
taxes sur les importations (encourager l’investissement) et des
programmes de lutte contre la pauvreté notamment par le financement de
programme d’équipement dans les campagnes. Ces programmes
d’investissements publics marocains sont de bien moindre envergure que
les programmes d’investissements publics mis en œuvre en Algérie, les
possibilités financières de chacun des deux pays étant sans commune
mesure. Il faut pourtant souligner que les planificateurs marocains
viennent de terminer l’élaboration d’une stratégie industrielle, autant
ambitieuse que judicieuse, au titre évocateur de “Emergence”. Sa mise en
œuvre a déjà commencé et l’enjeu n’est rien moins que l’intégration, par
le haut, de l’économie marocaine, au processus de mondialisation. Le FMI
pour sa part, ce “mauvais élève” qui ne tire jamais les leçons de ses
échecs pourtant bien nombreux, explique les difficultés économiques et
sociales marocaines par une tiédeur des pouvoirs publics dans
l’application des réformes libérales. “Si cela ne marche pas, c’est à
cause des hésitations des autorités dans l’application de leurs
programmes de libéralisation économique et de réduction des dépenses
publiques” semble souligner le FMI. L’institution financière
internationale recommande alors au gouvernement marocain de réduire les
dépenses publiques en prenant quatre mesures :
1- Supprimer les subventions alimentaires sur une période de trois ans.
2- Diminuer le ratio masse salariale/PIB
3- Libérer les prix pétroliers internes.
4- Mieux cibler l’aide aux populations vulnérables.
Bref, la panoplie de mesures chères aux sacro-saints principes de la
“vérité des prix” et de la modération salariale, c’est-à-dire en fait,
resserrer davantage les mâchoires du libéralisme économique sur les
Marocains pauvres ! La rengaine du FMI adressée à tous les pays qui
appliquent ses programmes d’ajustement structurel imposés est
aujourd’hui bien connue : “Si vous avez de mauvais résultats économiques
et sociaux, ce n’est pas à cause du libéralisme économique mais bien au
contraire, à cause de vos hésitations à faire du libéralisme
économique”. Une extension de mauvais goût de la lumineuse définition de
la démocratie proposée par Jefferson : “Le meilleur remède à une
démocratie malade c’est encore plus de démocratie”. (Mais bien
évidemment ce qui est valable pour la démocratie ne l’est pas pour le
libéralisme !) Quand on pense que c’est un économiste socialiste
français qui n’a cessé de dénoncer le libéralisme économique dévastateur
de la cohésion sociale, qui postule à la Direction générale du FMI
(Dominique Strauss Kahn) on ne peut s’empêcher de se poser la question :
qui des deux aura raison de l’autre ?
A suivre…
Relevons pour terminer que la situation actuelle du Maroc pose une
nouvelle fois la question complexe du binôme démocratie-développement.
Il s’agit même d’un véritable dilemme qu’aucune expérience concrète n’a
encore résolu même si la réflexion théorique semble plus tranchée :
faut-il aider à l’instauration d’un régime démocratique même si le
développement économique accuse d’importants retards : les forces
rétrogrades ont alors toutes les chances d’accéder au pouvoir en
s’appuyant sur un terreau favorable alimenté par la pauvreté, la
précarité, le chômage et l’exclusion. Faut-il, au contraire, songer
d’abord au développement économique avant d’encourager les libertés
publiques et la démocratie politique. Mais celui-là est-il possible sans
celle-ci ?
A. B.
Nombre de lectures : 297