Chronique du jour : A FONDS PERDUS
Convergences fécondes
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Un malheur ne vient jamais seul. L’attentat de Batna a éclipsé du devant de l’actualité nationale et de l’intérêt de l’opinion publique les travaux du 4e Congrès du FFS, dit du Millénaire par ce qu’il a «l’ambition légitime de construire un Etat de droit selon les normes universelles et de gouverner le pays selon les principes démocratiques». L’événement est articulé autour d’un personnage central atypique, inflexible, incontournable et porteur d’espoirs : Hocine Aït Ahmed.
L’homme est atypique parce qu’il évolue, depuis l’indépendance, dans l’entredeux, sur le fil du rasoir, entre les groupes hégémoniques rentiers post-coloniaux et leurs rejetons biologiques et sociaux d’aujourd’hui, d’une part, et une déferlante totalitaire fondamentaliste enfantée par les effets différés de la dérive policière populo-nationaliste, d’autre part. A ce titre, c’est un miracle qu’il soit encore parmi nous. Il faut dire, croyons-nous, que dans la trajectoire qu’il s’est fixée sans concession, il est aussi craint que respecté. Pour faire partie de ceux qui le respectent, nous lui reconnaissons une sacrée dose de courage et de souplesse pour échapper à une logique imparable et implacable qui en a emporté plus d’un : il cherche à comprendre ? on lui coupe la langue ; il s’entête à rester libre ? on lui coupe les vivres ; il est irrécupérable ? on lui coupe la tête. Dans ce processus particulier dont l’issue risque fort d’être une fin d’hostilités faute de combattants, il demeure incontournable dans la quête du grand nombre pour une transition vers la troisième voie, l’entre-deux, le tiers exclu – une transition furtivement entrevue dans une vaine tentative d’ouverture par effraction, de l’intérieur du système, de l’Etat à la société sous Hamrouche. Aït Ahmed participe encore assidûment à cette quête avec une dimension forte, doublement sacrificielle, de père fondateur : il cumule le prestige du «chef historique» pour avoir conduit l’OS dès février 1947, et de l’opposant du premier jour au coup d’Etat permanent contre la première et dernière République (celle du GPRA de Ferhat Abbas). Il n’en tire cependant ni gloriole, ni privilèges, «fidèle dans l'instant et dans la durée à ses engagements personnels et collectifs». Il porte ce sacrifice sous le poids, déjà lourd, de ses 81 ans, comme le berger d’une tribu qui refuse le parjure malgré ce qu’il endure, après avoir balisé les chemins de sa liberté : Novembre, Bandoeng, la Soummam, le GPRA. Mais, d’où, diable, tient-il tant d’entrain et d’énergie ? Son secret : pour avoir eu «à vivre et à partager des pans de vie entière avec les Belouizdad, Ben M'hidi, Benboulaïd et des milliers d'anonymes, des hommes et des femmes exceptionnels, des héros au quotidien pour qui les mots avaient leur plein sens, chaque mot était dans son sens, son juste sens, pas plus que son sens mais pas moins aussi, et dont les faits et gestes quotidiens reflètent à chaque instant une harmonie entre dire et faire, entre parole et acte». C’est dans son rapport aux mythes fondateurs que le système trahit le mieux son caractère anti-national. A ce titre, son rapport au dernier mythe que représente Aït Ahmed, qualifié de traître ou de régionaliste (d’une Kabylie insidieusement traitée de «terre étrangère») selon le cas, est une expression manifeste de ce caractère. On en connaît l’issue : le nihilisme, le négationnisme ou carrément le génocide identitaire. Sur ce point, Hamrouche peut s’autoriser à dire que «le pouvoir n’a pas d’identité nationale ». L’ancien chef du gouvernement affirme avoir l’impression que «nous avons un pouvoir sans couleur». La couleur idéologique importe peu pour lui, mais ce qu’il critique, c’est «l’absence d’identité nationale» et de «volonté nationale» chez les tenants du pouvoir. A ces derniers, il reproche de «gérer le pays en s’éloignant de sa population» et de prétendre vouloir construire un système démocratique «par des voies autoritaires ». Pour Mouloud Hamrouche, la démocratie «ne peut se défendre ni par le char, ni par la répression, ni par des brigades en chemises noires ou vertes». Pour lui, elle passe nécessairement par l’acceptation des «conséquences » des urnes et l’émergence de nouvelles élites dirigeantes. Inflexible, Aït Ahmed l’est parce qu’il porte des convictions pacifiques construites sur l’idée que force doit être à la politique et non à la politique de la force pour «bannir à jamais la guerre civile, la guerre contre les civils et toutes les violences et les dérives à caractère ethniciste et régionaliste». Un thème également récurrent chez Ahmed Taleb Ibrahimi qui avait consacré la formule de «la force du droit, non le droit du plus fort». Or, pour y parvenir, il a fort à faire parce que c’est lui qui le souligne, «l’Etat est plus que jamais privatisé, la société est de plus en plus étatisée, les rapports sociaux sont encore empreints de violence et de brutalité, le désordre social est ordinairement banal et la paix civile est obtenue par la domination, elle n’est pas le fruit d’une démarche ou d’un esprit de négociation». Autant d’«incuries» relevant plus du désordre social que du contrat social, de la médiation politique ou du compromis, alors même que «nous habitons dans la même maison même si nous sommes dans des pièces différentes». Ces incuries ont pour conséquences l’absence de self-contrôle, de regard et de contrôles populaires. Au-delà de la sphère dirigeante, la classe politique n'a pas de relais ni d'ancrage populaire. Si bien que s'insérer dans la proximité du pouvoir relève, pour elle, de l’urgence vitale. Ces premiers ingrédients suffisent à retarder l’émergence d’institutions «crédibles, légitimes, débarrassées des scories népotiques et mafieuses qu'elles connaissent aujourd'hui». A ce moment précis de sa démonstration, Aït Ahmed était naturellement attendu sur la question sensible de l’institution militaire. Il est regrettable que ses propos n’aient pas été entendus, et encore moins reproduits, suite à un jugement sans procès. Or, qu’en pense-t-il ouvertement ? «Aucun pays, fût-il la Suisse, le Vatican ou l'Algérie, ne peut se passer d'une armée. C'est une institution républicaine. Elle est nécessaire à la défense du pays, à son intégrité et à son développement. Quand, de gré ou de force, elle outrepasse ses missions, quand par un jeu de rapport de force elle soumet les autres institutions elle se fait du mal à elle-même d'abord et devient le contraire de ce qu'elle souhaite être et de ce qu'elle doit être. L'histoire jugera et dira qui respecte l'armée : celui, celles et ceux qui lui rappellent ses devoirs et ses missions et le respect de la discipline légale ou les laudateurs et autres aventuriers qui louent sa force et l'incitent à l'utiliser à l'exclusion des voix ou d'issues plus politiques, moins expéditives, moins sanglantes. » Une vision que partagent nombre de ses partenaires, de l’intérieur et de l’extérieur du pouvoir. Un partenariat qu’il n’entend pas laisser en si bon chemin, ses apôtres constatant «une convergence stratégique qui appelle une convergence tactique» (dixit Rachid Helat) et «une volonté de transcender l’action partisane », à partir du «primat du politique sur l’organique» (dixit Tabbou) et «contre une politique d’apparat ou d’appareil » (dixit Aïssat). Comme pour faire écho à de tels attentes, Mouloud Hamrouche n’est également pas convaincu de la nécessité de changement des hommes, le «vrai changement» demeurant, selon lui, «celui qui passe par le changement des règles» de gestion et d’accès au pouvoir.
A. B.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable