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«A quoi reconnaît-on un régime répressif ? Même lorsqu’il
te parle de salaires, il s’empresse de leur coller une grille.»
Facile !
Y a pas plus tranquilles qu’eux. Tu les bafferais, ils ne se contenteraient
pas de te tendre l’autre joue, ils se couperaient la tête pour te la laisser la
baffer tout à ta guise. Tu les insulterais, ils te remercieraient et béniraient
le ciel qui leur a fait croiser cette bordée d’injures. Tu leur interdirais la
ville, ils te déclameraient des vers sans fin sur la beauté de la campagne. Tu
leur interdirais la campagne, ils te montreraient les étoiles et les chemins de
l’esprit pour y grimper tous les soirs. Tu les affamerais, ils se montreraient
prolixes et savants sur les bienfaits du jeûne. Eh bien, ces personnes hors du
commun, ces inatteignables, ces «inzaâzables», ces montagnes de patience patinée
et sans lézarde, ces rocs à l’épreuve de toutes les humiliations et de toutes
les souffrances sont sortis de leurs gonds ! Les moines bouddhistes ont investi
les rues de la capitale birmane, Rangoon, pour dire leur colère face au pouvoir
en place et leur volonté de le faire partir. Ya bourab ! Même des moines
bouddhistes, des bonzes ont pété un câble et sont sortis manifester leur auguste
courroux. Et pourtant, dieu sait (Bouddha aussi) qu’il en faut pour arriver à
sortir les tuniques rouges de leurs monastères. C’est fait ! Ils sont là, le
plus souvent sous une pluie fine et pénétrante comme seul le ciel de Birmanie
sait en cracher en cette période de l’année, en file indienne, le sourire en
guise de pancarte, les pieds nus en guise de revendication et la ténacité en
guise de crédibilité. Dans leur sillage, ils ont entraîné plus de cent mille
manifestants hier lundi dans les rues de Rangoon. Du jamais vu depuis 1988. Mais
alors, si ce qui se fait de mieux en matière de non-violence et de pacifisme
franchit le pas et passe à l’acte en investissant en force la rue birmane,
qu’est-ce qui fait que nous, des êtres pas franchement pacifistes, pas branchés
"zénitude" pour un sou et pas très portés sur les robes orange fluo, ne bougeons
pas ? Quel est donc ce sort terrible qui nous a été jeté et qui fait que, non
contents que nos joues soient baffées depuis 45 ans, nous faisons haie à ceux
qui nous les baffent et ne sortons dans les rues que pour les applaudir et leur
souhaiter longue vie ? Même des moines bouddhistes n’ont pas toléré une telle «tamara»
! Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue.
H. L.
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