Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
Les partis, ces cache-misère de la démocratie
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Sur le sujet, il faut reconnaître que le chef de l’Etat n’a jamais fait de secret sur ses intentions. Les partis politiques, même les moins cotés à la bourse du compagnonnage, ne pouvaient ignorer qu’à un moment précis de ses mandats, celui-ci verrouillerait les libertés politiques en légiférant justement au nom de l’assainissement.
Maintes fois, il exposa sa doctrine. Il le fit certes d’une manière allusive assez souvent mais il n’a jamais dérogé sur sa conception du parlementarisme en général et du rôle qu’avaient à y tenir les courants partisans. Tenant en piètre estime les «expressions plurielles» sic) n’avait-il pas été péremptoire dans son appréciation des événements d’octobre 1988 ? C’était quand même le même personnage qui a dénié, à ce moment historique, la paternité de la démocratie. Le qualifiant de «tournant tragique» qui n’avait eu pour conséquence que de mettre en «péril l’unité nationale » (re-sic). Il n’a jamais manqué une occasion pour se démarquer de son héritage. En somme, il n’a en toute circonstance retenu de la leçon d’Octobre 88, dont paradoxalement il fut l’un des pétitionnaires appelant à «l’ouverture », que le caractère pagailleur. Imputant à la multiplicité des courants l’affaiblissement de l’Etat, qu’il confond allégrement avec le pouvoir d’un clan, il inspira à son ministre exécuteur une série de dispositions restrictives allant toutes dans le sens du laminage progressif de la présence de ceux-là. Qu’il ait fallu attendre, de la part des partis, huit années et une demi-douzaine d’épreuves des urnes pour constater les dégâts étonne plutôt par leur naïveté. Car, encore une fois, c’est d’eux que vint la faute dès lors où ils se prêtèrent en toute circonstance aux peu glorieux marchandages pour des privilèges politiques, quand il eût fallu sommer le pouvoir de changer de mœurs en redonnant à la sanction citoyenne tout son sens. Tous, sans exception, ne pouvaient ignorer que la volonté du président de recadrer le fonctionnement des libertés politiques au prétexte de rendre cette «démocratie» plus lisible et crédible, n’était pas dénuée d’arrière- pensées liberticides. Car, qui pouvait une seule fois prêter à ce pouvoir le désir sincère de requalifier dans un sens positif la confrontation idéologique et le principe de l’alternance ? Et pour cause, quand ont-ils entendu le premier cercle du régime parler positivement de débat engageant un projet contre un autre ? Combien de fois l’ont-ils surpris à assumer la transparence des urnes sauf justement pour accuser les partis d’en être les fossoyeurs comme ce fut le cas en mai dernier ? En vérité, la totalité des oukases réglementaires ou sombrement administratifs dont se plaignent aujourd’hui les partis visent à interdire la règle du choix dont lui-même n’a pas le contrôle en amont. En ignorant délibérément la Constitution, laquelle consacre la liberté d’association et d’activité indépendamment d’un quelconque «numerus clausus» de bulletins de vote, le pouvoir s’est arrogé le droit d’y ajouter un amendement- couperet qui a signé l’acte de décès de multiples courants. Qu’est-ce à dire dans le contexte présent (les élections générales du 29 novembre) si ce n’est qu’il interdit au nom de la loi, le mouvement associatif par exemple de conquérir les municipalités et les conseils de wilaya. De la même manière qu’il s’est donné les moyens légaux de dissoudre l’opposition farouche et rendre «hors-la loi» toutes les chapelles qui appellent, depuis au moins 2004, à un changement de régime. Le procédé en marche actuellement est non seulement contraire à l’esprit et à la lettre de la loi fondamentale mais dangereux par les amalgames qui le sous-tendent. En justifiant, il y a quelques mois, ce délestage partisan par la nécessité d’alléger les «coûts de la démocratie !», le ministre de l’Intérieur s’est adonné à une manipulation triviale de la vérité. En effet, en ignorant superbement que les libertés politiques peuvent s’exercer en dehors de toute subvention matérielle de l’Etat, il laisse en même temps entendre qu’il n’est désormais de libertés légales que celles octroyées et rétribuées par l’administration. De plus, le respectable argument de la représentativité qu’il brandit comme une sanction n’est paradoxalement pas du ressort de la puissance publique mais de l’électorat. Si tant est qu’en véritable démocratie, les partis naissent, conquièrent des segments de pouvoir ou sont disqualifiés par la seule volonté des urnes. Ce n’est donc pas les «partillons » qui doivent se plaindre ces temps-ci de tous ces tirs de barrages de l’administration, eux qui n’ont eu jusque-là d’existence que par le fait du prince. Mais les véritables courants de pensée capables de rassembler et fédérer contre les desseins inavoués du régime sont ces authentiques avocats du pluralisme qui, depuis 1990, se sont inscrits en faux contre le laxisme ambiant dont seuls les prédateurs politiques pouvaient tirer profit. Ni Bouteflika, ni son ministre ne s’étaient penchés assez tôt sur cette question à la fois par la concertation et le consensus alors qu’elle fait débat depuis une quinzaine d’années. La loi sur les partis et le dispositif réglementaire relatif à leur financement n’est pas un problème nouveau. Le système en tant que centre nerveux de la cooptation et la corruption s’y est même accommodé. Les faux partis politiques, dont l’inconsistance est à la fois doctrinale et sociale, ont eux également compris que leur rôle de figurants n’était pas négligeable pour un régime quasi-despotique. Leur aptitude à l’allégeance en toute saison étant le critère indépassable, ils assumèrent cette fonction de supplétifs sans trop s’inquiéter de l’indignité de leur mercenariat. Combien de fois le pouvoir les a-t-il sollicités pour lui faire la claque ? A chaque occasion, ils jouèrent, comme l’on se souvient, aux danseuses du ventre, ridicules jusqu’à l’écœurement. S’il est par conséquent juste de qualifier ces hochets de nuisibles aux libertés politiques l’on peut, par contre, reprocher au pouvoir de ne sévir que maintenant et surtout de se servir de ce prétexte pour disqualifier arbitrairement des courants réels et représentatifs d’une sensibilité politique mais néanmoins réfractaire aux praxis malhonnêtes du pouvoir. Autant dire que les scrutins passés, parce qu’ils ne sont pas transparents, ne peuvent en aucune façon constituer des références-étalons. La courte justification avancée par la haute administration est non seulement un subterfuge de plus, mais dénote par ailleurs une indigence crasse de la culture démocratique de nos dirigeants et surtout de leur inclination à être en toutes choses réducteurs. En feignant de parapher une nouvelle démocratie, le président ne placarde pas uniquement le décor d’une pièce déjà jouée, il concocte en même temps une autre cuisine «pluraliste » dont la docilité sera sans faille. FLN, RND et MSP semblent être le seul alphabet qui agrée son pluralisme oriental où il n’est de bonne démocratie que celle qui se couche devant le prince et ne critique que les balayeurs des cités. Les partis, hélas, n’ont saisi que bien tard cette cruelle et aveuglante évidence.
B. H.

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