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Belkhadem : «La cabale menée contre moi remonte au jour où
j’ai été nommé au ministère des Affaires étrangères.»
Faux ! Je peux témoigner que ça remonte à plus loin,
beaucoup plus loin !
Le téléphone sonne. Je n’ai pas entendu sa voix depuis des lustres. Je ne
peux même pas jouer l’étonné, le surpris. Son numéro s’était affiché sur l’écran
de mon mobile. Il parle doucement. De manière presque étouffée. J’ai peine à
reconnaître le bison des Aurès qu’il a toujours été. De lui, j’ai gardé le
souvenir de ce buste en avant, de cette démarche assurée, conquérante et lourde
de détermination. Aujourd’hui, les mots marquent des pauses presque
douloureuses. Il vient de lire ou de relire Mandela : «Tu sais, Hakim, Mandela
décrit très bien la cellule où il a croupi aussi longtemps. Excuse-moi, je te
rappelle…» La voix s’est soudain cassée net. Il a raccroché. Je reste pensif. Je
le savais touché, marqué. Mais je l’ai toujours vu aussi remonter le menton, la
tête, braquer son regard sur le sort et affronter. Quelques minutes s’écoulent
et il me rappelle : «Je suis désolé ! L’évocation de la cellule de Mandela m’a
replongé dans des souvenirs… du temps où, haut cadre de la nation, j’étais allé
en mission en Afrique du Sud. Et tu sais, Hakim, cette cellule, je l’ai visitée.
J’ai besoin de parler. Alors, je t’ai appelé. Par les temps qui courent, les
amis que j’appelle ne décrochent plus le téléphone ou alors s’excusent de ne
pouvoir discuter avec moi, car pris par une réunion. C’est fou ! J’ai
l’impression que toutes mes anciennes connaissances tiennent une immense réunion
permanente…» La voix est à présent teintée d’amertume désabusée. Le roc est
fêlé. Mais même dans ces moments-là, il s’accroche à ce qui l’a toujours aidé
dans les étapes difficiles, la littérature, les livres, l’écrit : «En quittant
sa prison, Mandela a tenu à pardonner. Il a ajouté que l’Afrique du Sud future
ne pourra pas se faire sans les Blancs. Il leur a pardonné en priorité. Mandela
est immense, Hakim. Je ne comprends pas que l’on puisse passer plus de deux
décennies au plus haut niveau de responsabilité dans un secteur aussi
névralgique que le mien et que l’on se retrouve jeté ainsi. Comme un malpropre.
Je ne suis atteint d’aucune maladie contagieuse. Parfois, j’erre dans la maison
et j’ai l’impression d’avoir été exclu du monde des vivants.» La fissure s’est
agrandie. Le roc chancelle. Il m’apprend qu’il vient d’envoyer une lettre aux
autorités irakiennes afin qu’elles étudient sa demande d’immigration là-bas. Je
m’inquiète de son initiative. Je tente de l’en dissuader. Il rit doucement et
lâche : «Cadre supérieur à la retraite forcée, je me sens aujourd’hui dans la
peau d’un harraga ! Mais moi, je ne traverserai pas la Méditerranée. J’irai
ramer en Irak !» Il me salue. Raccroche. Et promet sans trop de conviction de me
rappeler. Comment ont-ils pu casser ainsi le bison des Aurès ? Comment
arrivent-ils à briser les plus solides d’entre nous ? Aussitôt posée, cette
question m’a semblé franchement ridicule. Il sont là pour casser. C’est ce
qu’ils font de mieux. Leur acharnement contre les hommes libres est terrible.
Leur cruauté à l’encontre des justes est bestiale. Je viens d’en avoir encore
une fois la preuve. Et j’ai mal à mon ami. Je fume du thé à ta santé Lazhar, et
je reste éveillé, le cauchemar continue.
H. L.
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