jeudi 15 novembre 2007
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Actualités : Chronique
RÉCIT
Safia (1)
Par Leïla Aslaoui
leila.aslaoui@yahoo.fr


À la mémoire de Nacéra de Boufarik, violée et assassinée à 17 ans par les terroristes islamistes en mars 2003.

C'est surtout son regard qui retient l'attention. Il dit sa solitude, sa blessure indélébile, son opiniâtreté pour continuer à se battre, à vivre, malgré l'horreur. Samira Bellil (1) répond sans faux-fuyants aux questions de Mireille Dumas (2). Elle ne s'écoute pas parler, ne cherche pas ses mots. Elle veut seulement faire entendre son cri de douleur et de colère, trop longtemps étouffé, réprimé. «Afin que d'autres femmes aient le courage de briser la loi du silence», dit-elle. C'est pour cela qu'elle a voulu écrire. Écrire pour ne pas mourir. Écrire pour pouvoir survivre au passé dévastateur. Écrire pour ne pas oublier. Écrire tout en sachant que rien n'apaisera sa douleur. Les lèvres crispées, le corps tendu, Samira veut aller jusqu'au bout de son cauchemar. Elle raconte dans les moindres détails tout ce qu'elle a subi. Majestueuse, digne, elle témoigne sans pleurs, sans jérémiades. Elle s'adresse à des milliers de téléspectateurs, mais j'ai fortement envie de croire qu'elle a décidé de prendre la parole pour moi et pour moi seule. Je la regarde. Elle est belle avec ses cheveux bouclés et ses grands yeux verts. Samira est la vie. Elle est l'espérance que je n'attendais plus. Elle est mon amie, quand bien même je sais que nous ne nous rencontrerons jamais. Qu'importe ! Samira est ma force désormais. Celle que je suis incapable de puiser en moi-même. « Hachouma (3) ! Cette femme est une effrontée. Je suis sûre qu'elle les a provoqués. » Celle qui parle ainsi, c'est ma mère. Sa maîtrise de la langue française est médiocre, mais suffisamment bonne pour comprendre les propos de «I'aguicheuse». Et moi, j'ai l'impression que huit années après, la «chose» bouge encore dans ma chair. J'appuie de mes deux mains sur mon ventre. Je presse fort, très fort. L'ai-je étouffée ? Suis-je parvenue à m'en débarrasser ? A quoi ressemble- t-elle ? Comment chasser cette intruse qui est encore en moi et que j'imaginais chaque jour, chaque nuit, gluante, répugnante de saleté ? Je la dissimulais sous des robes d'intérieur très larges parce que je me savais porteuse d'un mal au nom terrifiant. Ma famille savait, quant à elle, que mon accouchement était prévu pour septembre 1995, mais on ne parlait jamais de ma souillure. «Elle est enceinte de deux mois», avait déclaré la sage-femme qui m'avait examinée, en février 1995, à la brigade de gendarmerie de H. Ma mère l'avait alors suppliée de pratiquer un avortement. L'accoucheuse avait opposé un refus catégorique. «Ce que vous me demandez de faire est contraire à mes convictions religieuses. D'ailleurs, votre fille risquerait sa vie, tant est grande et réelle sa fatigue.
— Sa mort eût été préférable au déshonneur de la famille.» Je me surprends à rire nerveusement en pensant à la tête d'enterrement qu'ils auraient fait, si j'avais été ce soir à la place de Samira. Mais je me ravise aussitôt : «Toi à la télévision ? Safia, tu es en plein délire !» Je ne suis pas Samira. Mais elle est moi. Elle est nous : Bakhta, Nacéra, Amel, Salima, Ouarda, Saïda, Nadia, Farida et d'autres que j'ai connues, et dont les visages, les cris, les larmes, les corps saccagés, demeureront gravés dans ma mémoire. Après l'installation de la parabole permettant de capter les chaînes de télévision étrangères, bien avant la nuit fatidique de mars 1994, Tarek avait décidé que les femmes et les hommes de la maison ne s'installeraient pas ensemble devant le petit écran. «Il est exclu que nous puissions regarder les films occidentaux en famille. L'impudeur qui s'en dégage est gênante pour nous tous.» J'avais jugé la «pudeur» de mon frère aîné excessive, sans pour autant pouvoir exprimer mon point de vue à haute voix. Pourtant, ce soir, je lui sais gré d'avoir interdit la mixité devant le petit écran parce qu'il m'aurait contrainte à «zapper» Samira, s'il avait entendu son témoignage. Tarek est la fierté de mes parents parce qu'il est le seul universitaire de la famille. Mes deux autres frères sont commerçants, comme mon père. Lorsque je fréquentais le lycée, j'étais convaincue que le plus instruit des hommes de la maison m'ouvrirait la voie, me montrerait le chemin à suivre et m'aiderait à découvrir le monde extérieur. Mais à mon retour, en février 1995, je compris vite que je devais déchanter. C'est lui qui m'a interdit toute sortie sous quelque prétexte que ce soit. Lui qui m'a privée d'accès au téléphone : il a placé sur l'appareil un cadenas dont lui seul détient la clef. C'est également lui qui a décidé de retirer ma petite sœur, ma cadette de deux ans, du lycée. «Une seule catastrophe suffit !» a-t-il décrété. Ses ordres ne sont jamais discutés. Ma mère et mes frères sont ses exécutants zélés. Ils n'ont qu'une seule réponse : «D'accord.» Quant à notre père, il a cédé sa place à celui dont il se plaît à rappeler les «hautes fonctions». Il ne dit pas «mon fils» ni «Tarek», mais «le directeur central au ministère de l'Intérieur». Lui seul décide. Lui seul s'exprime. Entourée de murs très hauts et de cyprès, notre villa ressemble à une forteresse où il ne se passe jamais rien. Deux années durant, nous avons pu respirer un air moins confiné : après s'être marié avec une jeune pharmacienne, Tarek avait emménagé dans un appartement. Il prétendait avoir choisi sa femme par amour. Sitôt le mariage consommé, il la somma de se transformer en gardienne du foyer et se proposa de gérer lui-même l'officine de ma belle-sœur, pourtant fille de pharmacien. Nous eûmes, ma sœur et moi, la désagréable surprise de le voir revenir au domicile familial après son divorce. Une rupture dont mes parents imputaient l'entière responsabilité à leur ex-bru devenue soudain une «fille des rues», après avoir été une «fille d'excellente famille». Dans cette citadelle, j'ai heureusement la chance de pouvoir parler avec ma sœur Wafia. Il règne entre nous deux une entente parfaite et une grande complicité. Pauvre Wafia... C'était une brillante élève, la voilà reléguée aux travaux ménagers. Contrairement aux autres, elle ne m'en veut pas ; elle sait que la nuit où ma vie a basculé aurait pu être «la sienne ». Ce soir-là, elle a échappé aux tortionnaires parce qu'elle se trouvait à Alger chez ma tante paternelle. J'entends encore la voix de Samira : «Il faut que le regard des autres change. Les femmes violées sont des victimes et seulement des victimes. Un viol collectif ne doit plus être appelé une "tournante", mais bien un "viol".» Ô Samira, amie d'infortune, de quel droit pourrions-nous nous octroyer le statut de victimes ? Comment feins-tu d'oublier que notre nom est putréfaction ? Une puanteur insupportable se dégage de mon corps. Elle est en moi et rien ni personne ne parviendra à me débarrasser de cette odeur de moisissure. Elle est mon attribut, mon numéro d'écrou, ma marque. Elle est partout, dans le regard méprisant de mon père et de ses fils, dans la litanie de reproches que m'adresse ma mère chaque jour. Depuis mon retour, il y a de cela huit ans — huit longues années ! — elle ne m'a pas posé de questions sur mon calvaire ; elle ne me parle que de mon infamie et me répète inlassablement que j'aurais dû rester là-bas et mourir. Là-bas, ici, quelle différence ? La séquestration n'est-elle pas la mort avant la mort ? Lorsqu'en 1998 le président du Haut Conseil islamique (4) a déclaré que «les femmes violées par les terroristes sont pures», j'ai bien cru un instant que j'allais enfin recouvrer ma liberté. J'ai imaginé Tarek implorant mon pardon. Je me sentais légère ou plutôt allégée d'un poids que j'avais jusqu'alors porté seule. Seule dans la souffrance et l'adversité. Seule dans mes nuits sans sommeil. Seule avec ma peur. Ma déception fut à la mesure de mes illusions. Comme tu le faisais, Samira, I'homme qui refusait de céder à l'hystérie générale exhortait ses semblables à ne plus poser un regard inquisiteur sur nous. Admirable de courage, il l'était assurément, mais sa voix détonnait parmi les autres. Celles qui clament haut et fort que nous devons choisir entre la mort et la purification par le feu sont plus nombreuses et plus venimeuses. Contre elles, personne ne veut se battre. Récemment, dans la chronique judiciaire d'un quotidien, un journaliste rapportait qu'une dame âgée de soixante-deux ans, employée comme aide-ménagère à domicile, avait eu une journée particulièrement chargée. Il était vingt-deux heures. Ne trouvant plus d'autobus, elle se risqua à monter dans un véhicule conduit par un jeune homme qui aurait pu être son fils. Celui-ci la viola. Il fut condamné à une année d'emprisonnement avec sursis et le magistrat chargé du dossier fit remarquer à la vieille dame qu'il s'était montré indulgent à son égard en ne la condamnant pas à une peine délictueuse pour racolage sur la voie publique. L'auto-stoppeuse remercia son juge et jura qu'elle ne recommencerait plus jamais. Lors de la même audience, un autre violeur fut condamné à deux années d'emprisonnement. La victime était une fillette de cinq ans. Sans doute une provocatrice en herbe à laquelle il fallait asséner une leçon afin qu'elle ne commette plus d'autres méfaits. Que m'aurait donc dit M. le juge ? Comment aurai-je pu lui expliquer que ce corps que je traîne n'est pas mien ? Ce corps que je hais est celui d'une autre. Samira, mon amie, pour quelles raisons ne m'ont-ils pas tuée ? Pourquoi dois-je continuer à vivre avec le souvenir de cette nuit et celles qui suivirent ? Qui donc m'aidera à oublier l'horreur de mars 1994 ? Juste oublier... Je suis née, j'ai grandi et étudié à Baïnem. Nous sommes installés ici depuis quatre générations et mes ancêtres sont enterrés au cimetière de Baïnem. Jadis, les familles se connaissaient. Depuis 1962, ceux que nous appelons les bagharines nous ont envahis. Ils ont enlaidi notre petite cité, si belle et si paisible, et nous ne les fréquentons pas. De Baïnem, il me reste l'immense bonheur des randonnées pédestres, des pique-niques organisés en famille. Souvent se joignaient à nous nos voisins, dont la villa est mitoyenne de la nôtre. J'ai encore en mémoire la douce sensation de joie que nous ressentions, lorsque nous traversions la riche forêt qui s'étendait sur des kilomètres, jusqu'à ce qu'apparaisse, majestueuse et drapée de bleu, la mer, un délice pour le corps et l'esprit. Baïnem est devenue un enfer. Les habitants savaient que des groupes islamistes armés avaient élu domicile à l'intérieur de la forêt. Personne n’osait plus s'y aventurer. La nuit, les terroristes empruntaient des chemins escarpés, sortaient de leur tanière et descendaient vers la ville pour se restaurer. Ils frappaient à n'importe quelle porte et celle-là devait s'ouvrir. Nous les voyions passer par groupes de dix ou douze hommes. Le bruit de leurs pas me glaçait le corps. Et si l'envie les prenait un soir de venir chez nous ? Mon père, Hadj Mostefa, nous avait rassurés en nous expliquant que nous n'aurions aucun ennui avec les frères parce qu'il avait accepté de s'acquitter chaque mois de la somme qu'ils avaient fixée et exigée. Un après-midi de juin 1992, deux jeunes militaires en permission moururent assassinés par balles, en plein marché. Je quittais le lycée pour rentrer à la maison. Je vis les tueurs, au nombre de trois, reprendre tranquillement le chemin de la montagne. L'une des victimes était un enfant du quartier qui habitait à deux pas de notre domicile. Fortement ébranlée, je demandai ce jour-là à ma mère comment mon père parvenait à concilier ses cinq prières quotidiennes et son titre de Hadj (5) avec l'aide financière qu'il fournissait aux tueurs pour l'achat de leurs armes ? J'étais loin de penser que ma question allait déclencher, chez ma mère, une colère sans précédent. Je savais, bien sûr, que les faits et gestes des hommes de ma famille ne souffraient aucun commentaire féminin. Mais pourquoi de telles foudres ? Probablement parce que celle qui partageait la vie de mon père depuis de longues années ne possédait pas elle-même la réponse. Lorsque Tahar Djaout (6) fut assassiné en mai 1993, j'ai cru que Tarek l'accompagnerait jusqu'à sa dernière demeure, non seulement parce qu'il l'appréciait comme copain, mais également parce qu'il avait lu tous ses ouvrages et disait les avoir aimés. Il assurait qu'il vouait une admiration sans bornes à l'écrivain. Mais mon frère ne suivit pas son enterrement pas plus qu'il ne rendit hommage à ceux de ses anciens camarades d'université tués eux aussi par les groupes islamistes armés. «Les risques sont inutiles, laissons passer la tempête», disait-il. Cela lui permettait de vaquer paisiblement à ses hautes fonctions sans être inquiété. C'est lui qui nous ordonna — à ma sœur et à moi —, de nous voiler. C'était en juin 1992 : «Toutes les filles du quartier ont revêtu le hijab. Faites comme elles. Ainsi, nous aurons la paix.» Je voulus introduire une once de coquetterie en choisissant des foulards aux couleurs chatoyantes, mais on me rappela à l'ordre. Mon uniforme n'avait pas pour fonction de me rendre attrayante. Au moins, nous avions le droit d'étudier. Le lycée était notre seule bouffée d'oxygène. Peu à peu, je devins indifférente à la violence quotidienne. J'avais peur, mais ma frayeur ne durait pas puisque mon père payait ce qu'il appelait «le prix de la tranquillité» — ce qui n'était rien d'autre qu'un racket imposé aux commerçants aisés par les terroristes islamistes. Je croyais, comme mes frères, comme mes parents, comme Wafia, que nous n'étions pas concernés. Ô Samira, mon amie, saurai-je te dire l'horreur du 20 mars 1994 ? Il était vingt-trois heures très exactement. Cela, je ne peux pas l'oublier parce que je me souviens avoir regardé la grande pendule du couloir quand ils frappèrent à la porte. Qui leur a ouvert ? Je ne pourrais te le dire. Ils étaient huit. Huit hommes en tenue afghane, la barbe hirsute et sale, armés chacun d'une kalachnikov. L'émir, connu sous le nom de Djamel, a demandé qu'on leur serve à manger. Tapie dans un coin du couloir, je n'osais plus bouger. En les entendant roter bruyamment, j'ai cru qu'ils repartaient et que le calvaire allait prendre fin. Soudain, l'un des hommes s'est dirigé vers moi. Il m'a tiré par le bras. Pitoyable, mon père s'est mis à pleurer. «Je paie régulièrement — je paierai encore. Mais pas les filles ! Non pas mes filles ! Nous allons être déshonorés... Pas les filles !
— Où est l'autre ?» interrogea l'émir.
Ses hommes ouvrirent les portes de toutes les pièces. Wafia n'était pas là. «On reviendra !» Mes frères étaient silencieux. Seule ma mère hurlait, les suppliant de ne pas m'emmener avec eux. Elle était bien la seule à tenter de résister. Les hommes de ma famille n'opposèrent pas la moindre force à mon enlèvement. Ce soir de mars 1994, il leur importait avant tout de rester en vie. C'était donc cela l'honneur des mâles de la maison, cet honneur dont on m'avait rebattu les oreilles des années durant. J'avais dix-sept ans, Samira, et je préparais mon baccalauréat que je savais pouvoir décrocher. Wafia était en seconde. Elle avait quinze ans. Je sortis la première, suivie de mes bourreaux. J'entendais les cris de ma mère. «Benti, benti... Ma fille, ma fille...» Puis plus rien. Nous avons marché toute la nuit. L'obscurité était totale. Il me semblait que nous n'étions pas loin de Baïnem, mais je n'en étais pas sûre. Nous avons emprunté un chemin fort escarpé. Nous marchions encore et encore ; mes chaussures me serraient les pieds et me faisaient atrocement mal ; j'avais peine à avancer. Combien de temps cela a-t-il duré ? Nous arrivâmes enfin dans ce qui me parut être une ferme, dissimulée dans une forêt. D'autres hommes en tenue afghane vinrent à la rencontre de l'émir. Il faisait très froid. Loin d'eux se tenaient des jeunes femmes. Je m'approchai de l'une d'entre elles. Elle avait été kidnappée comme moi. Nous avions le même âge. Elle s'appelait Nacéra et était très belle, avec des yeux bleus et des cheveux blonds. L'émir l'avait violée puis il l'avait donnée à ses hommes, lorsqu'un père lui avait offert sa fille de treize ans. La tournante, Samira, nul ne peut en comprendre le sens mieux que moi. «Passe à l'autre lorsque tu n'en veux plus.» Le lendemain de mon arrivée, Nacéra tenta de s'évader. Bakhta, Nadia, Salima, Ouarda et moi entendîmes des rafales déchirer le silence. Aucune d'entre nous n'osa la pleurer lorsqu'ils jetèrent son corps dans un ravin. Ouarda et moi étions prévues pour la nuit. «Ce sont les nouvelles», disaient les hommes entre eux. Pour repousser le moment fatidique, Ouarda tentait de prolonger notre dîner composé de deux patates bouillies dans l'eau. Soudain, sans dire un mot, I'émir se jeta sur moi comme un fauve, toutes griffes dehors. Il m'empêchait de crier. Je finis par perdre connaissance. Cela l'excita et il me reprit de nouveau. Puis ce fut le tour de Ouarda. Ses hommes le regardaient faire. La tournante, Samira, c'est un mot inventé par les hommes pour les hommes. Pour les femmes déchirées, meurtries dans leur chair comme nous, «tourner», c'est rencontrer l'enfer avant même de savoir à quoi il ressemble. La tournante, Samira, c'était le froid glacial qui se glissait en moi. Insupportable. C'était le désespoir de ne pas voir la mort arriver. C'était la bête immonde contre laquelle je ne pouvais me battre. Au fil des jours, je ne savais plus qui j'étais, d'où je venais... Lorsque l'émir fut abattu, un autre le remplaça. Puis un autre. Puis d'autres encore. Je tournais, tournais, sans m'arrêter. Quand je ne tournais pas, Ouarda, Nadia, Bakhta, Salima, Farida et d'autres filles kidnappées tournaient à ma place. Toutes les nuits, tous les jours, nous subissions les assauts de la bête insatiable, immonde, haïssable. En février 1995, à deux heures du matin, nous entendîmes claquer des rafales d'armes automatiques puis un feu nourri. L'armée encerclait les lieux. Où étions-nous, Samira ? Je suis toujours incapable de te le dire. L'opération dura jusqu'au matin, la maison fut détruite, les terroristes tués ou capturés. Et nous fûmes libérées. J'étais sale, couverte de poux, amaigrie, mais tellement heureuse de retrouver ma famille ! L'accueil ne fut pas à la mesure de mon attente. J'appris plus tard, par ma petite sœur, que mes frères et mon père avaient raconté aux voisins que j'avais été scolarisée dans le Sud chez des amis à cause du terrorisme. Wafia, quant à elle, était restée à Alger, car «les barbus» avaient promis qu'ils reviendraient la chercher. Elle ne fréquentait plus le lycée. Lorsque l'enfant que je portais vint au monde, ma mère fut la seule à le voir. Elle l'abandonna dans un hôpital d'Alger. Je ne devais surtout pas accoucher à Baïnem puisque, de mars 1994 à février 1995, j'étais, officiellement, dans le Sud, et que j'avais décroché mon baccalauréat. Les voisines ont feint de croire à cette histoire. Lorsque les terroristes frappaient à la porte d'une maison, les habitants des environs se terraient dans la leur et déclaraient ensuite aux services de sécurité n'avoir rien remarqué, rien entendu. Je savais qu'ils m'avaient vue partir cette nuit-là, mais tous ont joué le jeu. Je n'ai pas su si j'avais porté une fille ou un garçon. Quelle importance d'ailleurs, puisque je ne pouvais même pas dire qui en était le père ? A qui ressemblait cet enfant ? Aux dix, aux vingt hommes qui m'ont prise de force chaque nuit en me criant des insanités à l'oreille ? À la haine et au ressentiment qui sont dans ce corps qui n'est plus celui de Safia la pure ? À la lâcheté des mâles de ma famille ? À la douleur insoutenable que j'éprouvais lorsque la bête me torturait ? A ma séquestration qui dure depuis huit années et m'empêche de me regarder dans un miroir tant est grande ma peur de voir l'image qu'il pourrait me renvoyer ? Je suis laide et je n'ai pas vingt-cinq ans, mais cent.
— Je suis fatiguée, Samira. Usée. J'aurais voulu te dire que j'ai envie de vivre, que la bête ne m’a rien fait. Mais ce serait mentir.
Mes agresseurs se promènent dans la cité de Baïnem en toute liberté. Ils ont été amnistiés, comme tous les autres sanguinaires. D'ailleurs, quel juge aurait cru à «ma» tournante ? Un homme ne viole pas sans raison. C'est comme pour le vol, s'il n'y avait pas de complices, il n'y aurait pas de voleurs. Et s'il n'y avait pas de femmes, il n'y aurait pas de violeurs ! Récemment, j’ai appris que Nadia et Bakhta s'étaient suicidées. Salima erre seule, dans les rues d'Alger. Sa famille l'a chassée. Bientôt Wafia se mariera et, dans cette maison, plus personne ne me parlera. Sais-tu ce que je m'en vais faire, Samira ? Au mariage de ma sœur je danserai, je danserai sans m'arrêter. Je danserai jusqu'à ce que l'émir Djamel, ses acolytes, «leur» enfant dont je n'ai été que la mère porteuse, sortent enfin de mon corps. Je les extirperai tous et je redeviendrai Safia la pure. Puis je mourrai. Ne me dis surtout pas que je manque de courage et de cran. Mon enfermement, ce n'est pas d'être là, entre quatre murs, coupée du monde extérieur. Ma véritable séquestration, ce sont ces nuits sans sommeil où je revois les visages de mes tortionnaires, le corps de Nacéra déchiqueté par les balles. Ressens-tu ma blessure, Samira, comme je perçois la tienne ? Je suis heureuse de t'avoir parlé. À présent, je vais mourir. A présent, je peux mourir. Tarek pourra relever la tête. Il me faut disparaître pour que vivent en paix les mâles de ma famille. Lorsqu'ils m'envelopperont dans le linceul blanc, je ne serai pas encore purifiée. C'est dans la terre que les vers dévoreront ma honte. Alors, je redeviendrai Safia la pure.
L. A.

N. B. “Safia” est un récit authentique (sauf que les noms, prénoms de personnes et les lieux ont été changés par l’auteur). Ce récit est tiré de l’ouvrage Coupables, paru aux éditions Buchet-Chastel Paris France, septembre 2006. de Leïla Aslaoui.
* De nombreux internautes m’ont reproché d’avoir publié Coupables en France. J’avais pourtant expliqué lors de la sortie de la l’ouvrage en France, (interview Soir d’Algérie, 11 janvier 2007, que les éditeurs algériens, quatre exactement) que j’avais contactés avant de publier en France, se sont dits «emballés par le manuscrit», mais craignaient des représailles (redressement fiscal, fermeture de leur maison d’édition...) en raison de mes positions politiques antiréconciliatrices et donc anti-bouteflikiennes. Ce n’est donc pas par choix que j’ai publié en France. Ce que je ne regrette nullement au demeurant, car ce fut une expérience fort intéressante et très enrichissante pour moi.
* J’espère que le récit de «Safia» authentique sensibilisera le président du HCI et tous ceux qui continuent à voir en une victime de viol une coupable.
1. Après avoir été victime de viols collectifs à l'âge de 13 ans puis à 17 ans, Samira Bellil s'est heurtée à I'incompréhension de ses parents et à celle de la cité qui ne lui ont pas pardonné d'avoir déposé plainte contre ses violeurs. C'est à 29 ans, dans une réaction de survie, qu'elle a décidé d'écrire Dans l'enfer des tournantes, (Paris, Denoël, 2002). Ce livre a permis à d'autres jeunes filles, victimes elles aussi de viols collectifs de se battre. Une association est née : «Ni putes ni soumises». Samira Bellil est morte d'un cancer en 2004, à l'âge de 31 ans.
2. En 2003, Samira Bellil avait été l'invitée de l'émission «Vie privée, vie publique», animée et présentée par Mireille Dumas. En sa qualité d'auteur, mais surtout de victime, elle avait longuement témoigné de ce qu'elle avait subi, ainsi que des nombreuses agressions et atteintes à leur intégrité physique que subissent, en France, des jeunes filles dans les cités de banlieues, telle Sohane, brûlée vive à Vitry pour avoir enfreint l'interdiction d'un jeune de son quartier de rendre visite à ses amies d'une cité voisine.
3. «Quelle honte !»
4. Organe constitutionnel à voix consultative chargé d'émettre son avis (fetwa) sur des débats de société, au regard des prescriptions religieuses. Il intervient sur saisine du président de la République.
5. Titre honorifique que l'on octroie à celui (ou celle - Hadja) qui fait le pèlerinage à La Mecque.
6. Journaliste, écrivain, poète, assassiné par le GIA le 26 mai 1993 à Baïnem devant son domicile (il fut le premier d'une longue série de journalistes assassinés). Il avait écrit, la même année : «Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors parle et meurs !»

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