Par Ahcène Bouaouiche*
Les raisons de cette lettre
Pour qui l'écriture n'est pas une forme d'expression
professionnelle, écrire est en soi un acte audacieux : écrire à la
nation culmine au geste périlleux. Témoin concerné d'un délitement
global des valeurs fondamentales de la nation algérienne, j'ai ressenti
un besoin irrépressible d'exprimer mon inquiétude. Somme toute,
l'effondrement sensible des valeurs, qui, naguère, soclaient et
distinguaient la nation algérienne, s'il venait à perdurer et à empirer
n'augurerait sûrement rien de bien sécurisant, quant au devenir
civilisationnel de la nation. Dans un pays écartelé, où d'un côté
règnent la ruse politique et le cynisme arrogant des gouvernants, et où,
d'un autre côté, prévalent la lassitude, l'indifférence et la mal-vie,
je doute qu'une écriture marginale puisse avoir quelque chance d'être
écoutée. En effet, ceux qui détiennent le pouvoir d'infléchir
concrètement le cours de l'histoire de la nation n'ont généralement
aucune disponibilité d'écoute positive ; ceux qui gagneraient à déployer
une qualité d'écoute ne détiennent aucune influence réelle sur le cours
de leur propre histoire. Par delà mon scepticisme à être entendu, la
lassitude des uns et la surdité des autres, j’estime que témoigner est
un acte de conscience et d'urgence. Fukuyama, sociologue et penseur
américain, a prévenu de la fin d'une certaine histoire. Je crains, pour
ma part, que les Algériens, en tant que nation et Etat constitués, s'ils
persistent dans cette perspective de déni des valeurs cardinales, ne
soient déjà en rupture entamée d'avec l'histoire universelle. Face aux
nombreuses vicissitudes sociohistoriques qui menacent la nation
algérienne, j'ai pris l'initiative de témoigner en toute sincérité et
d'exprimer en toute liberté une réflexion personnelle. Je l'ai fait en
toute vérité, car dans le cas de figure où nous sommes, l’autocomplaisance
et le défaut de discernement seraient la pire des postures
intellectuelles à adopter. Certes, j'ai inscrit ma démonstration dans
une vision prospective singulière. Elle peut paraître, j'en conviens,
aussi paradoxale que discutable, voire franchement pessimiste. En tout
état de cause, j'accepte d'être dans l'erreur, si, bien entendu, cela
devait suffire à exorciser le mauvais sort qui défie la nation
algérienne.
Note préliminaire
On ne peut pas appréhender et rendre compte significativement de la
délitescence d'une nation, sans, au préalable, lui restituer ses valeurs
construites tout au long de son histoire. Revisiter, en une
rétrospective, même furtive, les moments significatifs de l'histoire
d'une nation, peut parfois suffire à recueillir quelques signes
convaincants d'une grandeur passée. C’est, ce à quoi je me suis appliqué
dans la première partie de cette lettre, vouloir retenir des réalités
actuelles de cette même nation, quelques autres signes précurseurs de
son déclin futur, n'est pas sûrement aussi évident. En effet, les
données à considérer sont nombreuses, denses et toujours mouvantes ;
aussi, il n’est pas aisé de les saisir et de les discriminer, pour en
souligner la tendance forte. Ainsi, dans la seconde partie de cette
lettre consacrée à un bref état des lieux socioéconomiques et
politiques, vais-je m'en tenir à l'essentiel ; c’est-à-dire démontrer,
quelques éléments probants à l'appui, la réalité de la mauvaise
gouvernance, ses incidences nuisibles sur l'existence actuelle de la
nation et ses répercussions négatives sur son avenir proche et lointain.
L'histoire ancienne occultée
L'Algérie occupe une position centrale dans cette région de haute
historicité et de confluence interactive des grandes civilisations
africaines et méditerranéennes. Les Berbères, ces premiers ancêtres des
Algériens, vivaient en cette contrée depuis l’origine des temps
historiques. En ces temps situés entre le deuxième et sixième millénaire
avant notre ère, le Sud algérien, encore humide et verdoyant, fut un
haut lieu d'émergence de l'une des plus anciennes civilisations du
monde. Les gravures et les graphies rupestres du Tassili du Hoggar, ce
fabuleux et gigantesque site archéologique, témoignent, avec conviction,
de la splendeur et du rayonnement de cette civilisation innovante pour
son époque. Dans sa partie septentrionale, l'Algérie a de tout temps été
une aire féconde et foisonnante de rencontres et d'expressions
civilisationnelles et culturelles et un espace privilégié d'échanges
commerciaux. Les historiens enseignent que partout à travers le monde,
l'histoire des hommes a commencé sur les berges bénies des grands fleuve
; que les hommes se constituent en peuples et en nations et qu'il leur
arrive de se déconstruire pour se reconstruire selon les fluctuations
des heurs et des malheurs de leur propre histoire. Les Berbères n'ont
pas eu la chance d'un fleuve, lieu de rassemblement et source
d'unification et de prospérité, ils ont dû, en permanence, évoluer dans
un pays aux reliefs chahutés, à la morphologie géographique tourmentée
et à la topographie fragmentée. Dans ces conditions peu favorables à la
cohésion sociale, il leur a fallu, développer une extraordinaire volonté
pour parvenir, déjà au IIIe siècle avant notre ère, à se former en un
peuple unifié, organisé en royaumes de renom. Justin, historien romain
IIe siècle avant Jésus-Christ, dans (son Histoire universelle, rapporte
que des textes réglementant le pouvoir politique berbère existaient déjà
au Ve siècle : un royaume d'inspiration démocratique, un roi désigné par
consensus par un corps de notables et assisté dans l'exercice de ses
fonctions d'un conseil exécutif et d'une assemblée consultative élue.
Malheureusement, de ces royaumes et de cette forme de gouvernance à
tonalité quasi moderne, nous n'en avons qu'une connaissance imparfaite.
L'histoire régentée et la mémoire sélective ne savent reconnaître et ne
savent retenir que les récits légendaires des peuples auxquels revenait
un impératif vital, d'engendrer des dictatures et de façonner des
empires. Les peuples pacifiques qui ont apporté à l'humanité les valeurs
de culture et de morale, sans l'usage du sabre et de l’épée, sont
généralement et arbitrairement exclus du sacre de l'histoire
universelle.
Les valeurs originelles oubliées
Ceux qui affirment que le peuple algérien n'a pas la maturité
politique souhaitable pour la pratique de la démocratie et ne possède
pas la culture des rapports de solidarité sociale démontrent leur
ignorance de l'histoire de l'Algérie. Aristote, célèbre philosophe grec
(384-322 av J-C) dans ses œuvres consacrées à la politique, considérait
que «l'organisation sociale et politique des Berbères est la meilleure
Constitution pour éviter les excès de pouvoir, les dictatures et les
révoltes populaires ». E. Guernier, dans son ouvrage intitulé L'apport
de l'Afrique à la pensée universelle écrivait : «Il est impossible de ne
pas reconnaître chez les Berbères un sens politique avisé, une notion
exacte de la pensée démocratique et un penchant vers le social, qui
constituent des assises intéressantes d'une société moderne.» Il est, à
mon avis, peu probable que des valeurs si anciennes et si profondément
enracinées dans les mentalités et dans les traditions d'un peuple
puissent facilement et définitivement s'estomper sans, d'une certaine
façon, continuer à opérer au niveau du subconscient collectif de ce
peuple. Ce n'est certainement pas par un pur hasard que les Algériens,
plus que d'autres, tiennent l'exemplarité morale pour une exigence
dominante dans la définition et l'exercice d'une bonne gouvernance. Ceux
qui connaissent l'histoire et les traditions des peuples berbères savent
que pour ces peuples, la démocratie et la justice sociale procèdent tout
aussi bien de la morale spontanée que de la culture vécue. L'échec de la
gabegie politique, dite "socialisme spécifique à l'algérienne" des deux
premières décennies de l'indépendance, au demeurant initiée et
administrée par les ennemis déclarés de toute forme de justice sociale,
n'a pas réussi à définitivement compromettre l'espérance d'une Algérie
juste ; comme le multipartisme grotesque frauduleusement introduit, dans
les années 1990, par les pires opposants à la démocratie, ne parviendra
pas, non plus, à vraiment vilipender l'espérance d'une Algérie
démocratique. A ceux qui doutent de la pertinence de ces remarques, il
faut rappeler que l'histoire contemporaine de l'Algérie indépendante
vient juste à peine de commencer.
Les valeurs berbéro-islamiques contrariées
La foi en l'humanité, les arts, l'histoire et les sciences
témoignent qu'il n'est point de peuple dépourvu de génie propre et,
qu'il est, ce faisant, déméritoire de juger la valeur d'une civilisation
ou d'une culture à l'aune des seuls témoignages mentionnés dans les
annales historiques consacrés par les conventions académiques ou
encensés par les thèses officielles. Mon avis est que toute civilisation
connue porte en elle, en filigrane, des marques d'autres civilisations
plus anciennes demeurées parfois inconnues. Il ne saurait y avoir de
richesse culturelle en soi et pour soi. Toute culture n'est réellement
riche que par sa disponibilité et sa capacité à dialoguer avec les
autres, à les féconder et à en être fécondée. C’est dans leurs rapports
interactifs permanents que les cultures s'enrichissent mutuellement de
leurs différences, s'épanouissent et accèdent à l'universalité : lieu de
coalescence des plus hautes valeurs humaines. Une culture, qui, par
malheur, se cloître, est une culture qui s'éteint inexorablement.
J'imagine qu’elle fut prodigieusement symbiotique, la rencontre
fusionnelle d'un islam exhortant à l'entraide communautaire et à la
concertation entre les hommes et les valeurs traditionnelles berbères de
justice sociale et de démocratie. Par, déjà, la fascination
extraordinaire opérée sur des mentalités berbères d'une grande
frugalité, par la foi, le credo et le culte religieux islamiques d'une
réelle sobriété, cette rencontre fabuleuse d'une éthique sociale céleste
révélée et d'un ensemble de normes morales de création humaine a dû
grandement influer sur l'expansion de l'islam à travers les territoires
berbères. Quand on connaît l'attachement légendaire des Berbères à la
liberté et leur hostilité à l'endroit de tout envahisseur, on s'étonne
et on comprend, à juste titre, que l’éthique islamique et la morale
sociale berbère ne pouvaient pas, à elles seules, suffire à expliquer
l'adhésion généralisée des Berbères à l'islam. Bien sûr, et l'histoire
le relate, cela ne se fit pas sans heurts et sans violence, le temps de
se connaître et de se reconnaître ne fut pas absolument pacifique. A
l'avènement de l'islam, l'Algérie était à forte dominance chrétienne.
Les autorités romaines et le catholicisme, décrété religion de l'Empire,
avaient scellé une sainte alliance pour combattre le christianisme à
sensibilité berbère. L'ostracisme religieux qui s'en est suivi, la
terreur féroce et les exactions cruelles pratiquées par la soldatesque
romaine et leurs affidés indigènes furent sûrement pour beaucoup dans le
phénomène d'islamisation des populations berbères. En évoquant cette
période de notre histoire ancienne, me viennent en mémoire les célèbres
luttes populaires menées par les donatistes, les adeptes de Saint Donat
(cet irréductible partisan d'une église berbère hostile à Rome, à la
barbarie de son empire et à l'intolérance de son Eglise). Me vient aussi
à l'esprit la posture absolument absurde de beaucoup de mes
contemporains, laquelle consiste à renier leurs ancêtres, souvent braves
et dignes de respect, pour le seul motif qu'ils n'adoraient pas un Dieu,
qui ne s'était pas encore révélé à eux. En vérité, il ne saurait y
avoir, pour toutes les générations qui nous ont précédés, ni péché
commis, ni honte à éprouver, d'avoir en leur temps pratiqué le judaïsme
avant la venue du christianisme et d'avoir été chrétiens avant
l'avènement de l’islam. Les prophètes eux-mêmes n'avaient aucune
connaissance de leur propre religion, avant que celle-ci ne leur fût
révélée. Dieu, Maître Absolu de la chronologie des vérités révélées, est
Seul Juge du sort de toutes les générations d'hommes, celles du passé,
celles du présent et celles des temps à venir.
La mosquée : culte, morale et sagesse
Toutes les religions, qu'elles soient spiritualistes, d'inspiration
philosophique (religions asiatiques) ou monothéistes, religions célestes
révélées (judaïsme, christianisme, islam) possèdent leurs lieux sacrés,
voués essentiellement au culte (temple, synagogue, église, mosquée.) A
l'avènement de l'islam et longtemps après, à la mosquée on y enseignait
les dogmes, l'exégèse, la théologie, la jurisprudence et l'éthique
islamiques. La mosquée était aussi le centre de vie de la communauté
musulmane : lieu privilégié de délibération de toutes les questions
relatives à la gestion de la cité ; espace convenable où
s'établissaient, entre les gens, les normes de convivialité et de bon
voisinage. Il faut dire, qu'en ces temps, l'ordre social élémentaire et
le culte religieux naissant ne l'exigeant pas encore, les hommes ne
ressentaient pas le besoin impératif de séparer les lieux sacrés du
culte des lieux des activités profanes. C'était le temps de la
sublimation des valeurs, celui du culte sacré émergeant lentement de la
culture profane. Ces valeurs étaient encore adjacentes, car le profane
n'avait pas le sens de profanation qu’aujourd’hui on lui attribue
souvent. Les sociétés humaines se sont depuis extraordinairement
densifiées et leurs structures organisationnelles se sont
considérablement complexifiées, qu'il n'est pas sérieux de prétendre
gérer les cités d'aujourd'hui avec la simplicité des modèles de gestion
d'autrefois.
Les hommes ont eu alors l’intelligence d'ériger des sanctuaires pour la
célébration des cultes religieux et de construire des édifices pour la
gestion des affaires de la cité. Il est toujours heureux qu'il en soit
ainsi car dans la connivence du religieux et du politique, Il est à
craindre que la religion a tout à perdre et rien à gagner, car sa
mission essentielle est de spiritualiser et de moraliser le genre
humain. Elle n'a pour vocation ni de transcender l'univers des hommes ni
de le régenter par la rigueur des lois ou par la violence des armes. Si
je devais, dans un style axiomatique, définir l'islam, je dirais qu'il
est «une religion, une morale et une sagesse». En effet, sur les 6 236
versets qui le composent, le Coran consacre près de 400 versets à
l'exhortation morale (individuelle et sociale) de signification et de
portée universelles. Ils appellent les hommes — tous les hommes — aux
meilleurs sentiments, à la bonté, à la générosité, au pardon, à la
compassion, à l'empathie, à la propreté et à l'hygiène mentale et
physique. Ils convient vivement à la solidarité, à l'entraide mutuelle,
au bon voisinage et à la convivialité. Enfin, ces versets prescrivent
impérativement une honnêteté rigoureuse dans la pratique commerciale.
C'est certainement parce que ce corpus de versets normatifs est le moins
enseigné ou le moins observé, que les Algériens, si pieux et si
pratiquants, par ailleurs, tendent de plus en plus à s'accoutumer à un
contexte humain si moralement dégradé et déplaisant et à s'acclimater à
un environnement physique si malpropre et si pollué et polluant. Dans
une Algérie mal gouvernée, pour ne pas dire pas gouvernée du tout, la
mosquée, seule autorité écoutée et influente, aurait dû, en matière
d'éducation civique, d'apaisement social et d'assainissement de
l'environnement, suppléer puissamment à la défaillance flagrante des
gouvernants. Malheureusement, pour des raisons, que même la raison
religieuse ne saurait jamais comprendre, cela n'a pas été et n'est
toujours pas le cas.
Despotisme colonial et libération nationale
Il appartient aux historiens de nous dire pourquoi et comment, à
plusieurs reprises de son histoire, le peuple algérien s'est trouvé
tragiquement projeté dans les turpitudes du phénomène colonial. Quelle
autre perspective d'évolution historique aurait-il prise, s'il n'avait
pas, tant de fois, subi la domination coloniale, est une question qui
relève d'une écriture utopique de l'histoire. Outre les questions
relatives à la nature et au rôle du colonialisme, je retiens que
celui-ci, par les effets pervers qui tiennent à son caractère violent et
prédateur, concourt toujours, malgré lui, à la réémergence de la
conscience nationale des peuples qu'il opprime. L'égoïsme exacerbé,
l'obstination féroce et le bureaucratisme avilissant avec lesquels les
colonialistes et leurs suppôts indigènes s'acharnaient à vouloir nier le
fait national algérien, avaient rendu vaine et dérisoire toute autre
forme de lutte de libération que le recours à l'action armée. Le peuple
algérien ne s'est affranchi du colonialisme que grâce à son esprit élevé
d'abnégation, de fraternité agissante, de confiance mutuelle, de
solidarité puissante et de courage admirable. Je doute, quant à moi, que
cet héroïsme libérateur collectif eût été possible, si les dirigeants et
les élites de la nation n'avaient pas donné l'exemple du sacrifice, de
la moralité, de la bonne conduite et de la foi en la cause, que tous
défendaient dans une union remarquable. Fidèle à ces valeurs, le peuple
algérien a réussi à restaurer, dans une forme moderne, une souveraineté
chèrement conquise. Pourra-t-il ou saura-t-il la sauvegarder et la
conforter ? A considérer le désenchantement de l'été 1962 et ses
conséquences, rien n'est moins sûr.
Le désenchantement d'un certain été 1962
L'espérance prodiguée par la proclamation du 1er Novembre 1954 n'a eu
d'égale mesure que l'extraordinaire explosion de liesse populaire d'un
certain juillet 1962. Si l'espérance de Novembre 1954 avait positivement
animé la lutte armée de libération, il faut convenir, hélas, que la
liesse de Juillet 1962 avait produit une immense déception et un
désenchantement, dont on a peu mesuré les incidences sur le cours des
évènements critiques qui ont marqué les premières décennies de
l'indépendance du pays et qui, de nos jours encore, perpétuent le
désarroi. Le peuple algérien s'apprêtait à réaliser ses rêves de
fraternité, de justice et de démocratie, forgés dans une profonde et
formidable communion collective. Malheureusement, les conflits
fratricides d'une brutalité inattendue engagés par les armes de guerre,
pour la prise du pouvoir politique, avant même la proclamation
officielle de l'indépendance nationale, eurent pour contrecoups néfastes
d'anéantir définitivement tous les plus beaux rêves et toutes les
grandes espérances conçus et cultivés tout au long de la lutte de
Libération nationale. La guerre civile, qui aurait pu s'avérer très
meurtrière, n'a été évitée que grâce au rejet déterminé de la violence,
manifesté par le peuple, et à la sagesse de certaines personnalités
politiques proches de la vision réfléchie du Gouvernement provisoire de
la république algérienne (GPRA) pour lesquelles le culte et les intérêts
de la nation avaient primé la vanité et l'ambition des personnes. En
vérité, le peuple algérien doit énormément à ces hommes éclairés, qui,
sitôt sortis de la clandestinité imposée à eux par le despotisme
colonial se sont retrouvés confinés dans une marginalisation imposée par
le caporalisme local. Il est regrettable de constater que l'histoire
écrite par des scribes tendancieux rende toujours hommage à ceux qui ont
le moins de mérite, qu'à ceux qui en ont le plus.
Du désenchantement à la déshérence nationale
Dans cinq ans à peine, l'Algérie aura achevé un demi-siècle
d'indépendance et de souveraineté nationales rétablies. Les Algériens,
dans leur grande majorité, auront vécu, ce demi-siècle, dans le
désenchantement engendré, au lendemain de l'indépendance, par les
intrigues et les manœuvres répréhensibles de ceux parmi les chefs qui se
sont emparés du pouvoir politique par l'usage de la violence armée. Ce
coup de force a, incontestablement, donné un coup de grâce à la ferveur
populaire, à l'esprit révolutionnaire, aux valeurs nationales et entamé
durablement et profondément le sentiment de confiance que le peuple
nourrissait à l'endroit de ses dirigeants. Plus grave encore, ce coup de
force a déplorablement imprimé dans les faits et durablement ancré dans
les mentalités l'adage le plus négatif et le plus nocif qui soit, qui
veut que «la force prime le droit». Le pouvoir militaropolitique issu
directement de ce coup de force porte en lui toutes les tares
indélébiles de son immoralité originelle, de son impopularité et de son
incapacité à discerner le bien du mal. En effet, les personnes qui
composent cette coterie sévissent, depuis 1962, avec les mêmes
artifices, les mêmes mœurs, la même arrogance et le même mépris envers
le peuple. Il est vrai que dans leur infatuation démesurée et leur
inintelligence des relations humaines, ils ne peuvent jamais comprendre
que mépriser un peuple, que par ailleurs, on se flatte de gouverner,
revient à se mépriser soi-même. Pour ces gouvernants, surgis
subrepticement du chapeau d’un magicien, le peuple doit se diviser en
deux catégories : celle des réfractaires à leur pouvoir, dont la place
impartie est le mouroir ou le cimetière, celle des serviles, dont les
lieux de prédilection sont, tout à la fois, l'animalerie, le râtelier et
le cirque. A l’évidence, un pouvoir politique issu d'un coup de force
militaire, soutenu par une malversation historique, motivé par une
ambition infinie et une fascination morbide pour le lucre et les
richesses, ne pouvait pas être promoteur de réels bienfaits pour la
nation qu'il asservit. En un peu moins d'un demi-siècle de règne
arbitraire, il a donné la pleine mesure de sa nature, il s'est voué
lui-même à une perversion abjecte, à un cynisme cruel et à une déchéance
avilissante ; malheureusement dans sa chute, il a conduit la nation
algérienne à la déshérence et à la morosité. Évoquer les errements et
les méfaits infligés au peuple algérien par un pouvoir oligarchique,
renvoie nécessairement à l'impéritie des hommes, qui ont successivement
incarné ce pouvoir et à l'impunité totale dont jouissent, jusqu'à nos
jours, ceux qui ont notoirement ruiné l'Algérie. En effet, sitôt
auto-promus au rang de gouvernants, des hommes d'une inculture, d'une
immoralité et d'une rapacité à nulle autre pareille au monde, se sont
prestement arrogés des droits outranciers d'appropriation des biens
matériels et immatériels du pays et de la nation. Ainsi, en moins d'un
demi-siècle, d'une incurie inédite et de saccages éhontés, ces hommes
ont complètement abîmé l'Algérie : ils ont dégradé la terre, jusqu'à en
faire une grande laideur physique ; ils ont détérioré l'environnement,
devenu un désastre écologique ; ils ont dangereusement provoqué la
décomposition des liens traditionnels de solidarité et d'harmonie
sociales, jusqu'à réduire la société à ne plus être qu'une insolite
foultitude d'individus en déshérence et en proie à un processus
d'ensauvagement inquiétant. Près de cinq décennies écoulées, ces
oligarques s'obstinent par stupidité à ignorer l'extraordinaire
évolution de la pensée et de la pratique politique en œuvre dans le
monde. Captifs d'une bulle de fatuité et d'une voracité digestive,
devenus séniles prématurément, ils n'ont pas vu le temps passer et leurs
épigones, dégénérés par filiation et par culture, n'ont pas vu le temps
venir. Quel genre de sacrilège a-ton jeté au peuple algérien, lui qui a
démontré une longue histoire de résistance, pour qu'aujourd'hui, il
exhibe au monde, qui l'observe et s'étonne, une image confuse d'un
peuple soumis aux lubies d'une coterie de malfaisants ? Il est vrai, et
l'histoire générale des peuples nous l'indique, la morale, dont la
vocation est d'inspirer la conscience des hommes, ne gouverne les
nations qu'à de très rares périodes critiques de leur histoire. Pour
cette raison, les nations enclines à la sagesse et les pouvoirs
politiques avisés tolèrent la morale civile, en tant que valeur sûre
d'un contre-pouvoir en réserve de l'histoire. Le pouvoir algérien, dont
l'immoralité et la déraison constituent l'essence, ne tolère que les
«oppositions», qu'il improvise lui-même et qu'il façonne à sa propre
image. Si, dans les temps proches, les capacités d'endurance du peuple
s'avéraient aussi illimitées que les capacités de nuisance de ses
gouvernants, alors, je crains, pour la nation algérienne, le pire des
destins.
Les valeurs patriotiques altérées
- Comment se peut-il, qu'en moins d'un demi siècle, sommes-nous
parvenus à perdre, à ce point, la mémoire et le sens des valeurs de
fraternité, de patriotisme et de solidarité ?
- Ces valeurs n'avaient-elles pas donné au peuple algérien la puissance
de vaincre l'adversité et la force de se perpétuer dignement à travers
une longue histoire constamment éprouvée ?
- Où avons- nous trouvé les raisons démoniaques d'entreprendre cette
œuvre systématique de déprédation des valeurs essentielles de civisme et
de citoyenneté ?
- Pourquoi et comment l'élite algérienne a-t-elle si promptement et si
aisément versé dans la culture du renoncement à sa mission, de la
dénégation, de l'ambiguïté, de la confusion, de la dérision, de la
complaisance, de l’inconstance, voire même de la compromission ?
- Pourquoi de tous les gouvernants des pays du monde connu, les
gouvernants algériens sont-ils les plus cyniques, les plus arrogants et
les moins soucieux du sort de leur peuple ?
- Pourquoi l'Algérie, un pays si peu prédestiné, de par ses valeurs
traditionnelles, à subir les phénomènes généralisés de la corruption,
est-elle devenue, en moins de cinq décennies, le pays où se pratiquent
le plus et à tous les niveaux de la pyramide sociale, la concussion, la
prévarication à grande amplitude, l'arnaque commerciale la plus
répugnante et le mercantilisme le plus vil ?
- Pourquoi les Algériens — gouvernants et gouvernés – les premiers par
démagogie, les seconds par fausse pudeur, et tous par lâcheté,
feignent-ils d'ignorer que l'Algérie est devenue, peu à peu, l'un des
pays au monde le plus insalubre et le moins fréquentable ? Autant de
questionnements lancinants auxquels il va falloir, un jour, que les
Algériens s’intéressent sérieusement ; peut être, imagineront-ils, ce
faisant, les solutions convenables, aptes à éradiquer les causes de tous
ces malheurs qui affectent la nation algérienne.
En guise d'épilogue de cette première partie
Ce qui est advenu aux Algériens, est tout à fait singulier et
consternant: en moins d'un demi-siècle, ils ont sérieusement déconstruit
le sanctuaire des valeurs, que des générations d'anciens ont consacré
des millénaires à construire. L’hécatombe réussie tient de
l'hallucination : des valeurs fondamentales perverties, des symboles
mutilés, une vacuité morale effarante, un martyrologe profané,
l'héroïsme national décrié, les horizons historiques obstrués. Le plus
désolant en cela réside dans le fait étrange que tous les Algériens, les
uns par lassitude, d'autres par fatalisme et certains par convenances
égoïstes, semblent s'accommoder peu ou prou de cette déplorable
annihilation des valeurs. D’aucuns, poussant l'absurdité d'un
raisonnement désabusé, vont jusqu'à trouver à ce chaos une causalité
obscure due à l'irréductibilité de l’égocentrisme inhérent à la nature
de l’homme. Se placer à ce niveau d'observation et d'analyse revient à
préconiser la négation totale de l’humanité et de la morale sociale.
Autant donc légitimer la loi de la horde sauvage ! Quoi qu'il en soit,
ce premier demi-siècle finissant caractérisé par une permissivité
généralisée, préfigure un avenir peu amène pour le peuple algérien.
A. B.
(A suivre)
*Psychologue à Constantine
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