Chronique du jour : LETTRE DE PROVINCE
LE TEMPS DES GRANDES MANŒUVRES
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


La menace se précise. «Menace», vient-on d’écrire ? Parfaitement. Car si celle-ci n’en est pas une, il va falloir désespérer de ce pays où l’on ne finit pas d’expérimenter des variantes du «putschisme». Un amendement de la loi fondamentale qui n’aurait pour unique objectif que d’abroger la règle de l’alternance est, à l’évidence, un coup de canif à la morale politique et l’amorce d’une régression autrement plus pernicieuse que le fascisme islamique qui, 15 ans plus tôt, opéra un hold-up électoral.
Un traficotage peu ragoûtant qui permettra en 2009 de restaurer le «zaïmisme» en tant que mode de gouvernement d’un peuple avec pour oripeaux quelques semi-libertés juste pour cacher le despotisme rampant. Epargnons-nous les euphémismes sur une question qui engage le destin de la démocratie pour énoncer clairement qu’il y a un réel péril en perspective dès l’instant où les cercles proches du président réactivent une demande (un souhait ?), dont on pensait qu’elle avait cessé d’intéresser le bénéficiaire lui-même, après ses ennuis de santé notamment. Même la presse sérieuse (c’està- dire celle qui s’efforce de se démarquer des tracts quotidiens arrosés par l’argent public) traite le sujet d’une manière surréaliste. C’est ainsi que l’un de ces journaux a cru subtil de titrer sa «une» sur une supposée «Pression» (sic !) exercée sur Bouteflika, là où il fallait dire simplement le contraire. Allons donc, qui peut croire un seul instant que Belkhadem du FLN ou bien le Sidi Saïd de l’UGTA sont libres de leurs paroles. Et ce n’est pas tordre le cou à l’évidence que d’affirmer qu’ils n’ont évoqué le 3e mandat que pour satisfaire à un ordre. D’ailleurs il est significatif que les autres officines satellites commentent d’une façon timide «l’initiative» de ces deux éclaireurs. En se réfugiant dans une sémantique prudente, ils n’attendent à leur tour que quelques feux verts pour glorifier à leur manière l’idée. Division des tâches et partage des rôles se mettent progressivement en place pour inventer un «unanimisme» de la classe politique qu’il sera alors difficile aux légalistes d’en face de contester. Et pour cause, ils sont d’abord minoritaires dans les deux chambres du Parlement, ensuite parce qu’ils y sont à «l’intérieur», ils ne pourront pas s’opposer aux procédures d’un vote acquis aux deux tiers de la représentation nationale. Dans une semaine ou dans un mois, lorsque le chef de l’Etat s’exprimera publiquement sur cette éventualité, le pays saura que la chose est par avance acquise. Sans surprise, il en sera de la présidentielle de 2009 comme il en a été de celle de 1999 et 2004. Scénario immuable qui agréera, à travers un conseil constitutionnel à la neutralité légendaire, quelques figurants et proclamera Bouteflika plébiscité. Au nom de la stabilité qui a longtemps manqué à cet Etat, l’on argumente déjà que la seule alternance qui vaille la peine et l’unique alternative à une double mandature résiderait justement dans la reconduction. «Il faut donner du temps au temps du président en place pour parachever la refondation de la République», décréteront-ils avec un étonnant aplomb et une superbe mauvaise foi. Il est déjà certain que la formule fera florès dans les discours au moment où l’on sortira les trompettes de la basse démagogie. Les prétoriens du président n’auront aucune peine à engager des troupes de soutien à leur campagne pour assurer cette auto-succession. Fermez le ban de l’alternance et ouvrez les portes à la république monarchique ! Mouloud Hamrouche, qui avait lucidement prévenu en janvier 2004 que le jeu ne valait pas la chandelle puisque l’enjeu était par avance confisqué, pourra en 2009 contresigner à nouveau son vieux pronostic. En effet, l’on s’achemine, dans une torpeur politique inquiétante, vers un républicanisme oriental où la longévité des pouvoirs n’est contrariée que par la fatalité de la nature. Bientôt l’Algérie ressemblera au modèle tunisien, égyptien, voire syrien. Dès lors que nous savons que la messe de 2009 sera dite par le même officiant qu’en 2004 et que le grand soir nous donnera le même homme, n’estil pas nécessaire de se poser dès maintenant la question centrale ? Comment en est-on arrivé là ? Vaste interrogation qu’il faut retourner dans tous les sens même si elle ne doit nous fournir que de vagues pistes. Parmi celle-ci, il y a le verrouillage réussi par l’actuel régime. Or, celui-ci met d’abord en exergue le lamentable échec des courants politiques incapables de se hisser au niveau du bon combat démocratique et demeurés à la remorque d’une armée dont ils n’ont cessé de solliciter son arbitrage. C’est ce que la remarquable sagacité de Bouteflika a très tôt saisi. En renvoyant la muette dans ses casernes, il a privé bon nombre d’appareils du tuteur vers lequel ils pouvaient se retourner pour survivre. Malgré toutes les tentatives pour se réorganiser en front d’opposition, ils ne parvinrent jamais à peser sur les modes opératoires d’un pouvoir qui poussera l’élégance tactique jusqu’à les absorber dans sa périphérie. En leur permettant de siéger dans les assemblées électives, il les privera de la seule interface qui leur manifestait jusque-là de la sympathie. Nous avons nommé l’opinion qui, depuis, considère, à raison, que leur acharnement dans «l’entrisme» a compromis leur crédit. Certains, parmi ce personnel politique, découvrirent à leur insu que toute leur profession de foi en le débat démocratique pouvait être détournée au profit des intérêts du sommet. Solubles dans les sinécures de la «représentativité» ils n’ont cessé de fournir le bon carburant au président pour légitimer toutes ses politiques. C’est ce lent travail de disqualification qui débouche actuellement sur un déficit de leaders à même d’empêcher le locataire d’El Mouradia de faire ce que bon lui semble de la Constitution. «Bouteflika est ce qui reste dans le magasin de la République», ne manqueront pas de marteler trivialement ses affidés. Au moment où l’électorat sèche les urnes, l’on n’a pas vu ni entendu de dirigeants exprimer quelques scrupules éthiques à assumer tant de faux mandats. Quand des députés se contentent honteusement d’une poignée de voix pour siéger, l’on peut hélas conclure que quelque chose de pourri a affecté la classe politique. Or, c’était de cette autocritique que les partis avaient besoin. La forfaiture constitutionnelle qui se prépare aura lieu dans ce Parlement contestable à plus d’un titre qu’il fallait préalablement boycotter. C’est cette exemplarité qui leur a manqué en mai dernier quand le scrutin a révélé l’étendue du mécontentement populaire. Encore une fois, leur nombrilisme politique, cette tare largement partagée, a fait le reste, de sorte qu’à défaut de solide légitimité, il ne leur reste que la bienveillance de l’appareil d’Etat. Ceci dit, que faire désormais face au complot antidémocratique ? Quand les courants politiques sont réduits à des courants d’air et que les Algériens ont cessé de croire en la capacité des élites politiques à changer leur vie et à construire leur pays, il faut craindre le pire, c'est-à-dire : l’incontrôlable. Jadis, l’islamisme insurrectionnel affirmait cyniquement que le pouvoir se ramassait dans la rue et il faillit réussir ; aujourd’hui il en est certes autrement sauf que ce ne sont pas encore les urnes qui trancheront mais les manœuvres dilatoires. Dans un an et un 3e mandat, l’Algérie soldera définitivement ses libertés politiques.
B. H.

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