Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Dur, dur d'être un agent
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Les Arabes ne sont pas racistes. C’est le lieu de le réaffirmer ici. Ils sont même victimes du racisme juif en Palestine, du racisme français en France, du racisme américain partout sur la planète. C’est donc à juste titre et en état de légitime défense qu’ils vitupèrent contre tout ce monde-là. Lorsqu’un commerçant traite de «sale Juif» son voisin, ce n’est pas parce qu’il n’aime pas les Juifs (QSM) (1), c’est simplement ainsi qu’il manifeste sa solidarité avec les Palestiniens.

La Palestine, Israël, ensemble ou séparément, c’est la raison de vivre, ou de mourir, des Arabes. A tel point qu’on se demande ce qu’ils vont faire quand les Israéliens et les Palestiniens se seront mis d’accord. Je sais, cela risque de prendre du temps, beaucoup de temps, et on y travaille de part et d’autre mais la question demeure : Et après ? Ils préfèrent ne pas y penser. C’est tellement plus reposant d’immoler un mouton dans sa baignoire en ayant une pensée émue pour les habitants de Ghaza affamés par Israël (2). Et puis, il y a tellement d’occasions de s’invectiver de part et d’autre des frontières, de s’étriper à l’occasion, et sur ce chapitre la providence est pourvoyeuse et généreuse. Entre deux guerres, et s’il reste du temps pour les joutes oratoires, nos bibliothèques regorgent de locutions et de mots qui ont fait leurs preuves. Il faut juste les utiliser avec discernement et précision, sinon ces armes sont de peu d’effet. Evitez par exemple de traiter un adversaire politique de «hizb-França» lorsque vos enfants voyagent avec une pièce d’identité française au fond de la valise. Ayez la décence, après avoir vitupéré contre la France et ses agents locaux, de ne pas vous précipiter à Paris, dès la première alerte cardiaque. Proscrivez les imprécations décadentes et contreproductives du genre «bouchkara», quand vous croisez un confrère journaliste qui «émarge». Même s’il faut admettre que de tous les néologismes nés de la guerre et de l’après-guerre, «bouchkara» (3) est le plus séduisant. Les détracteurs du «bouchkarisme», comme école pratique de journalisme, trouvent un plaisir jubilatoire à l’utiliser, souvent à mauvais escient. Les diplômés et les buissonniers de cette filière sont convaincus depuis longtemps que c’est la garantie d’une évolution rapide vers les sommets sans obligation de transiter par l’IBM. Pas d’examens, pas de concours et encore moins de contrôles d’orthographe. La rédaction d’un rapport n’exige pas de son auteur qu’il soit agrégé. Il reste encore des formulations plus actuelles et plus populaires, héritières directes du «hizb-França» et autres «suppôts du colonialisme». Actuellement, les fins limiers de la nouvelle alliance islamo-baathiste font la chasse aux «agents américains». Ces derniers n’opèrent pas ouvertement sur les champs de pétrole arabes ou sur les bases militaires. Ces valets de l’impérialisme nouveau se présentent sous l’habit libéral et ils sont, en majorité, traqués comme l’est, du reste, le terrorisme résiduel. Ces libéraux prêchent la démocratie, selon les critères occidentaux qui sont les seuls, les vrais et les plus crédibles. La nouvelle alliance, qui siège dans les parlements et réchauffe les bancs pour les futurs «élus» du califat, réfute cette démocratie. Elle veut une démocratie spécifique, comme le fut notre socialisme, une démocratie qui permette aux islamistes d’arriver au pouvoir et d’appliquer la «choura » (4), antithèse de la démocratie. Ces libéraux, vivant généralement à l’étranger par nécessité non vitale, refusent généralement d’accepter qu’ils soient abusivement assimilés à des agents de l’impérialisme américain. L’un d’eux, l’Egyptien Sammy Buhaïri, a décidé de faire le grand saut. Il se dit fatigué d’être traité d’agent des Américains, à tout bout de champ, par des lecteurs du magazine Elaph qui publie ses écrits. Quitte à avoir l’étiquette d’agent, autant faire valoir les droits aux indemnités qui vont avec, dit-il. Et puisque cette étiquette me colle à la peau, autant aller proposer mes services à la CIA. Ainsi, ajoute-t-il, avec les largesses traditionnelles des services de renseignement américains, je pourrais gagner beaucoup d’argent et marier la richesse à la célébrité. C’est ainsi que notre ami Sammy Bouhaïri est reçu à sa demande par un responsable local de la CIA pour le Moyen- Orient, un certain George Abu. S’ensuit alors ce dialogue que je résume, parce que trop long pour cet espace :
Sammy Buhaïri : Voilà, je suis ingénieur et je publie dans la presse arabe des textes dans lesquels je défends la liberté, la justice et j’attaque le terrorisme et les terroristes.
George Abu : Qu’attendez-vous de nous exactement ?
Sammy Buhaïri : Comme je suis accusé par beaucoup de lecteurs d’être un agent américain, je voudrais le devenir réellement.
George Abu : Oui nous serions heureux de pouvoir vous aider mais que savez-vous faire ?
Sammy Buhaïri : Je n’ai aucune expérience du renseignement mais je sais écrire et je peux vous aider dans, ce domaine, à réaliser le plan américain.
George Abu : Quel plan américain ?
Sammy Buhaïri : Voyons ! Le plan de George Bush pour le Moyen-Orient. Tout le monde en parle.
George Abu : Revenons à vous, que me proposez-vous ?
Sammy Buhaïri : Répondre aux attaques des journalistes contre les Etats-Unis.
George Abu : Mais les journalistes qui critiquent et attaquent les Etats-Unis servent les Américains, en définitive. Regardez le Qatar, ils ont une chaîne de télévision qui nous attaque sans cesse mais nous avons dans ce pays la plus grande base militaire, hors des Etats-Unis. En nous attaquant partout, cette chaîne détourne le regard de la réalité de notre présence au Qatar.
Sammy Buhaïri : Mais, vous avez menacé de bombarder cette chaîne.
George Abu : Cette rumeur, c’est nous qui l’avons propagée, elle a contribué du même coup à accroître l’audience de la chaîne.
Sammy Buhaïri : Que dois-je faire alors ?
George Abu : Je vous conseille de changer d’orientation, de commencer à attaquer les Etats-Unis et le plan dont vous avez parlé. A ce moment-là, votre audience va grandir, votre célébrité croître et vous pourrez intéresser les services de renseignement américains.
Sammy Buhaïri : Je suis donc venu pour rien ?
George Abu : Je suis navré, je ne peux rien pour vous.
Sammy Buhaïri : Vous pourriez au moins me rembourser le prix du taxi ?
George Abu : Désolé, je n’ai pas les prérogatives nécessaires. Fin du dialogue et des espérances de carrière à la CIA.
Moralité : on n’est un bon agent que dans son propre pays, encore faut-il en avoir l’étoffe.
A. H.
 

(1) Formule lapidaire par laquelle on exorcise toute tentation ou suspicion de sympathie avec les peuples voués à la colère de Dieu selon l’abréviation QSM (Qu’ils soient maudits). Mais Dieu n’entend et n’agit que selon sa propre volonté, à dissocier fatalement de la volonté arabe. Sinon, on n’en serait pas là…
(2) Il serait très intéressant de soumettre les dirigeants du Hamas et leurs progénitures à un bilan de santé. Juste pour voir si leurs taux de protéines, de calcium, etc., correspondent à ceux des habitants de leur bantoustan.
(3) Durant la guerre de Libération, l’armée française recouvrait la tête de ses délateurs, volontaires ou non, d’un sac de jute pour garantir leur anonymat et les protéger des exactions en retour. D’où leur appellation de «bouchkara».
(4) Première mesure : suppression du vote à bulletin secret. Vous avez vu un ministre s’opposer ouvertement à Bouteflika ? Non ! C’est ça la «choura». Par contre, si tous les ministres de Bouteflika votaient à bulletin secret, il aurait une mauvaise surprise. C’est la démocratie. Bien sûr, vous me direz que même à bulletin secret, il passe quand même…

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