Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Tartoussi et les dégâts collatéraux
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Je vous le dis tout net : les Algériens sont mûrs pour un troisième mandat, voire un quatrième car ils n’ont plus rien à apprendre en matière de providentialisme et d’angélisme. Et puis, pourquoi se casser la tête à apprendre ou à attendre alors que les solutions sont là, offertes et séduisantes ? Il n’y a que les détracteurs professionnels et les misanthropes qui ne veulent pas voir la réalité des choses, qui ne veulent pas regarder la vérité en face. Il faut d’abord tordre le cou à cette idée fausse qui veut que ce soit le président qui désire se maintenir au pouvoir.
Ce n’est pas Bouteflika qui veut un troisième mandat mais le peuple qui veut prolonger l’actuel. Ce qui n’est pas la même chose. L’agitation et les gesticulations de façade des faiseurs de mandats ne doivent pas leurrer les observateurs perspicaces, s’il en reste. En envahissant ainsi nos écrans et nos paysages quotidiens, les éternels joueurs de prolongations ne le font pas pour attirer l’attention du peuple. Il y a trop longtemps qu’ils lévitent au-dessus de ce peuple et de ses contingences. Ils savent, les petits malins, qu’ils sont confrontés, toujours à leur avantage, à un peuple fantasque, versatile et oublieux. Ils ne feront donc rien pour le convaincre de changer d’avis ou de ne pas en changer, ce qui est plus difficile. Non ! Ce qui intéresse nos vernisseurs de mandats, c’est d’attirer sur leurs personnes le regard bienveillant du chef et plus, si affinités. Le chef a peutêtre l’œil moins pétillant mais il a une mémoire quasi-infaillible et il saura récompenser ceux qui se seront démenés pour lui. Quant aux opposants, acharnés à mourir dans leur linceul d’opposant, tant pis pour eux ! Ils auront de la chance, s’ils parviennent à éviter le circuit Benchicou, avec arrêt fixe à la prison d’El-Harrach. Ensuite, si le président réélu pousse l’indulgence et le détachement jusqu’à les ignorer, que dirontils au peuple ? Auront-ils le courage, sinon l’impudence, de braver la désapprobation et la colère des Algériens ? Car, il s’agit là de la volonté populaire. Le peuple est fatigué de se chercher des dirigeants. L’Algérie, en y regardant de près, est un véritable charnier des élites politiques et intellectuelles. Nous avons usé et consommé tant de dirigeants que nous sommes obligés de faire appel à l’archéologie, voire à chiromancie lorsqu’on trouve encore des mains assez propres. Comment voulez-vous que ce pauvre peuple, peuple pauvre de surcroît, puisse résoudre ce dilemme : avoir à choisir des candidats datés au carbone 14 ou des chérubins, impatients d’exploser, au sens détonant du terme. Même nos centurions, susceptibles de proposer des solutions radicales et de redresser l’histoire vacillante, sont découragés. Ils savent, depuis Périclès, que les sauveurs de nations n’arrivent pas souvent à assurer leur propre salut. Ils doivent aussi penser aux aléas plus actuels, aux revers du destin et au danger d’avancer en terrain découvert, y compris à Bouchaoui. Alors, on se résigne comme le peuple ou comme on peut. On prend les mêmes et on recommence. En attendant que la providence, encore elle, daigne nous concocter un système de relève qui nous sorte du système de deux pas en avant, trois pas en arrière. Je pense qu’il faudra aussi envisager des mandats par tacite reconduction, comme les baux locatifs mais excluant la cession du logement de fonction. Il faudra aussi que la providence pourvoie, un jour, à la rareté des édits religieux conformes à nos désirs et à nos vœux. Vous vous rendez compte à quel point nous somme aussi pauvres en référents lorsqu’il s’agit de trouver une parade religieuse à nos problèmes de sécurité. Comme nous sommes d’indécrottables naïfs, nous réclamons toujours le secours du chirurgien qui nous a défigurés. Après le 11 décembre, nous avons ainsi cherché le réconfort chez le cheikh Karadhaoui qui fut, à une époque, l’ennemi public n° 1 en Algérie. L’apôtre des groupes armés a fini par nous réserver un traitement spécial et à condamner les attentatssuicides. Confiants dans la capacité des mots à essaimer et à se répandre, les Algériens se sont mis en quête de fetwas anti-kamikazes, cherchant l’antidote chez ceux qui ont répandu le poison. On a eu ainsi droit à un chapelet de théologiens plus ou moins connus, plus ou moins saoudiens, qui ont condamné les opérations kamikazes, après en avoir fourni le mode d’emploi. Cette «repentance» collective des théoriciens du djihad se fait de façon synchronisée et elle semble obéir à un même objectif : disculper les cerveaux du terrorisme et accréditer l’idée que l’Islam politique est étranger au terrorisme. C’est ainsi qu’on nous a servi la semaine dernière une fetwa censée être plus crédible puisqu’elle émane d’un théologien fondamentaliste, au patronyme long comme un jour sans pain. Il s’agit de Abdelmoneïm Moustapha Halima dit Abou Bassir Al-Tartoussi, ce dernier élément indiquant qu’il est originaire de Tartous, ville côtière de Syrie. Or que dit-il qui ait subjugué autant mes confrères et mes concitoyens ? Sommairement exposée, sa fetwa explique que les jeunes qui ont choisi la voie du djihad, ou du terrorisme, sont des joyaux pour la nation musulmane. Il faut donc les garder en vie afin qu’ils puissent continuer le combat contre les tyrans arabes, les Juifs et les Américains, l’ordre importe peu. Ces jeunes héros ont donc le devoir de se préserver et de ne pas risquer inutilement leur vie en commettant des attentats-suicides. Cette méthode est d’autant plus condamnable qu’elle entraîne des victimes innocentes. En conséquence, de telles opérations sont assimilables au suicide qui est interdit en Islam et, comme telles, elles ne sont pas légitimes. Al- Tartoussi cultive au plus haut point le sens des priorités et comme il connaît les besoins nationaux en la matière, il va au-devant de nos désirs. Plus d’attaques-suicides pour ne pas courir le risque d’aller en enfer en se tuant et en entraînant des innocents dans la mort. Toutefois, le chemin du djihad n’est pas aussi pavé que celui de l’enfer. Il reste la possibilité à nos angelots tueurs d’égorger des policiers, d’étriper des jeunes, libérés des obligations militaires, de faire exploser des casernes sans risquer sa peau, etc. Une large panoplie d’actions est ainsi offerte aux ex-futurs kamikazes. Additivement à cette fetwa qui répond à la demande générale, selon la formule consacrée, le théologien délivre de précieux conseils, en s’appuyant sur la théorie du «bouclier». On considère donc que pour éliminer un taghout, un tyran, il faut pouvoir l’approcher. Or, le tyran vit toujours au milieu des gens qui jouent le rôle de souffre-douleur et de bouclier humain en même temps. Le théoricien du djihad suggère comme première approche d’isoler la cible en éloignant d’elle la foule, ce qui n’est pas chose aisée. En tout état de cause, il faut éviter toute précipitation et savoir attendre la bonne occasion. Si, après avoir épuisé toutes les ruses et toutes les tactiques, le tyran s’accroche toujours à sa troupe de suivants, de courtisans, d’admirateurs, il faudra agir. L’argument du bouclier humain ne doit pas inciter au renoncement et les bons musulmans ne renoncent jamais. Il faudra passer aux actes, quitte à tuer d’autres personnes avec le potentat visé. Dans ce cas, le sang des victimes ne rejaillira pas sur les auteurs de l’exécution du taghout. C’est ce que les Américains, très pratiques, résument par la formule lapidaire des «dégâts collatéraux». Pour les victimes, le résultat est le même, que ces «dégâts collatéraux» portent la griffe de l’Eglise adventiste de Bush ou celle de la mosquée virtuelle de Tartoussi.
A. H.

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