Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Le regard de Jorge Luis Borges
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Après l’Attila holà ! Chabane Abderrahim, étranglé par le patriotisme et les kilogrammes d’or autour du cou et des poignets, s’est reproduit. Le chanteur égyptien qui chante, ou annone, l’orgueil et la fierté surannés a déjà préparé sa succession. De «Shaboula» Premier à «Shaboula» II, il n’y a qu’un pas, celui que franchit le pied gauche dans le rituel nuptial. Car, voyez-vous, cette insulte vivante à la plastique masculine a trouvé chaussure à son pied, si j’ose dire.

e Quasimodo qui hante vos cauchemars lorsque vous avez regardé ses clips pendant plus de trente secondes, a désormais un clone. Il a enfanté, d’une manière ou d’une autre lui aussi, d’un chanteur qui promet autant que le père a tenu. Junior se veut être, en effet, le rédempteur, le sauveur de la foi et de la morale islamiques, menacés par un quarteron de danseuses et de chanteuses. Ossam, c’est le nom de l’héritier présomptif de toutes les impostures et les escroqueries artistiques du chanteur préféré de la Ligue arabe. Il s’est donné pour mission de combattre le péché et la dépravation des mœurs au sein de la société égyptienne. Pour lui, tous les maux qui frappent l’Egypte, y compris les cicatrices au visage de son vertueux père, viennent des danseuses. Aussi a-t-il pris l’initiative de pourfendre les nouveaux démons qui appellent à l’œuvre de chair par leurs contorsions et leurs coups de hanches ravageurs. Pour son premier clip, il a ciblé les trois danseuses les plus célèbres du moment, à savoir Fifi Abdou, Lucy et Dina. La chanson a pour titre : «Elle se dénude, elle va en enfer». Et parmi les paroles édifiantes qu’on entend, il y a notamment : «Elle se dénude, elle va en enfer. Elle se voile, elle va au paradis. Lucy ira en enfer, Fifi ira en enfer, Dina ira en enfer» (1). Le reste est, bien entendu, un hommage aux danseuses et artistes qui ont écouté la voix de la sagesse, ou les injonctions de l’âge, et ont pris leur retraite. Celles-là sont promises à un séjour éternel parmi les bienheureux. Ce charmant programme a acquis évidemment un immense succès en Egypte où les intégristes combattent l’art en général et la musique, en particulier. «Shaboula» le second qui milite aussi pour le port du voile, se défend de suivre la méthode paternelle et de faire des clips à succès dans un but purement commercial. Il chante uniquement pour la gloire de Dieu et la sienne propre. Et si, ma foi, il en tire quelques avantages matériels, pourquoi pas puisque c’est la divine providence qui donne et qui retire. Il ne compte pas d’ailleurs s’arrêter en si bon chemin puisqu’il y a encore beaucoup d’artistes à expédier en enfer ou à ramener dans le chemin des «Shaboula». Un chemin qui doit être aussi sinueux que les voies tortueuses empruntées par Chabane Abderrahim pour arriver au triomphe. En attendant, le fondateur de la dynastie qui agrémente, lui-même, ses clips avec des danseuses, n’est pas peu fier de son rejeton. Il avoue avoir eu quelques appréhensions lors du lancement du clip mais l’accueil et l’engouement du public l’ont rassuré. Il se dit prêt à aider son fils dans la voie qu’il s’est choisie, à savoir la chanson religieuse et à portée moralisatrice. Quant à sa propre carrière, il ne veut pas faire de l’ombre à son fils en utilisant la même veine. De retour de La Mecque où il a fait son pèlerinage habituel, «Shaboula», le premier, a annoncé la sortie d’un nouveau clip, plus en rapport avec ses thèmes favoris. Il s’attaque, cette fois-ci, au mariage des Egyptiens avec des Israéliennes, un sujet qui revient au premier plan avec les pratiques israéliennes à Gaza. Chabane qui déteste Israël autant qu’il aime Amr Moussa (2) veut décourager dans cette nouvelle chanson ses compatriotes qui épousent des Israéliennes, et principalement ceux qui émigrent vers l’Etat juif. Le clip en cours de tournage a pour titre : «Où est passée l’appartenance» (à l’identité arabe). Il proclame, entre autres : «Où est passée l’appartenance, où sont passés nos origines et notre éducation pour que nous soyons réduits à aller chez l’ennemi, à épouser des Israéliennes. Pour une ville, une voiture et une poignée de dollars.» Le reste est à l’avenant puisque Chabane Abderrahim, qui porte sur lui l’équivalent de son poids en or, ajoute : «Moi, je n’oublie pas mes origines ni que l’Egypte est un don du Nil. Moi, je préfère vivre pauvre et en Egypte plutôt que de vivre en Israël. Alors, pourquoi vas-tu en Israël et oublies-tu la guerre d’Octobre et ses martyrs. Demain le lobby israélien fera de toi un espion». En face, aussi, on doit penser la même chose à en croire les propos récents de la ministre israélienne des Affaires étrangères, Tsipi Livni, sur la nécessité de l’existence d’un Etat d’Israël sain, c'est-à-dire très majoritairement juif. Cette déclaration rapportée par le magazine Elaph a été faite lors de la 8e Conférence d’Herzliya, un forum annuel qui rassemble leaders israéliens et internationaux au plus haut niveau, tant dans le domaine de la politique que de la sécurité, des médias et des affaires. L’argument de la sécurité est toujours là puisque, de l’autre côté, il y a le Hamas, au nom duquel Israël justifie toutes ses exactions et ses actions en Palestine. Le Hamas qui intervient toujours à point nommé pour donner de nouveaux arguments aux Israéliens, en lançant quelques roquettes tout justes bonnes à effrayer les vieilles dames. Tsipi Livni a ainsi opposé la tragédie qu’elle impose au peuple de Gaza à «la situation dramatique subie par les habitants du Néguev bombardés tous les jours par des roquettes». Toutefois, la ministre israélienne tient un autre langage lorsqu’elle évoque les rapports entre le peuple et les dirigeants. Ces rapports doivent être basés sur la sincérité et un exposé réel de la situation. Et ceci dans le cadre d’un Etat, à la fois «juif et démocratique, deux valeurs entremêlées et non opposées ». Des paroles qu’on ne risque pas de trouver dans les chansons de Chabane Abderrahim ni dans les programmes de la Ligue arabe, même en remplaçant juif par arabe. Voilà pourquoi, je m’acharne sans haine et sans colère à dénoncer les tares d’une entité culturelle qui a enfanté Tah Hussein et Nizar Qabani et qui leur a tourné le dos pour se jeter dans les bras de Karadhaoui. Je ne vois pas les Arabes à travers les fastes perdus de l’Andalousie ou la magie des Mille et une Nuits, comme l’immense écrivain argentin Jorge Luis Borges, auquel un vieil ami m’a fait l’honneur de m’opposer. Le regard de Borges était celui du cœur, tout comme Tah Hussein, frappé lui aussi de cécité dès l’enfance. Et si je dois vraiment opter pour des ancêtres arabes, comme d’aucuns s’échinent (3) à le faire, autant que ce soit Tah Hussein ou Imrou Al- Qaïs.
A. H.
 

(1) Il y a d’étranges similitudes entre les incantations de «Shaboula» II et celles du pasteur américain illuminé Fred Phelps. Sur son blog «Phallus», le clergyman homophobe voue aux tourments de l’enfer l’acteur australien Heath Ledger, récemment décédé.
(2) «Moi, je hais Israël et j’aime Amr Moussa». C’est le premier grand succès de Chabane Abderrahim dédié au secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa. Depuis cette chanson, la ligue ne fait plus rien.
(3) Je n’aime pas beaucoup ce mot qui implique lumbagos et courbatures, alors je ne l’utilise pas quand il s’agit de ma personne.

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