Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
LA PROVIDENCE DU PASSEUR DÉCISIF
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Serait-il possible que le rapport de force politique, les conflits régionaux, le sort du monde enfin se règlent sur un terrain de football ? Ce serait le rêve, n’est-ce pas ? Plus besoin de se battre pour s’emparer de N’Djamena ou faire de Gaza une forteresse assiégée et déjà conquise. Finis les conflits sanglants puisque le mot de la fin reviendra non pas à l’arbitre mais au joueur qui aura marqué le plus de buts.

Le football restituant et remplaçant les tournois et les joutes chevaleresques de jadis, pour décider de l’issue d’une guerre. Malheureusement, on en est encore loin et les stades dédiés au sport roi sont tout juste bons à servir d’amplificateur à la propagande islamiste. Souvenez-vous : on a commencé d’abord sur la ligne de touche. Des joueurs peinant à retrouver leur souffle mais se confondant en invocations pour remercier Dieu de la victoire toute fraîche ou lui demander d’assurer la prochaine au perdant du jour. Les pères spirituels des futurs kamikazes, qui voyaient déjà leur enseigne à Sidi-Yahia, nous expliquaient que ce nouveau mode d’expression tenait de l’éveil (sahwa). Ces démonstrations de foi et les débordements qui les ont suivies n’ont pas donné à réfléchir aux théoriciens islamistes et aux inconscients qui travaillaient à réaliser leurs funestes desseins. Inutile de leur expliquer qu’un dormeur peut provoquer des perturbations en changeant simplement de côté pour mieux jouir de son long sommeil. Ils ont quand même compris à temps que les gesticulations actuelles ne sont qu’une vue de l’esprit et qu’elles sont loin d’en être l’éveil. La sahwa, comme ils disent, doit être dans la rue et les places publiques, elle doit s’afficher dans la tenue vestimentaire des femmes et la ruée vers les mosquées. Jamais, ils n’ont été dupes et ils ont toujours su que le grand sommeil n’était pas interrompu. Pour assurer sa pérennité, ils ont rétabli les médecines archaïques et imposé la superstition comme matière à fort coefficient dans nos écoles. On s’est alors dit : «Bon ! Maintenant qu’ils ont mis la majorité de nos femmes sous hidjab, que la société leur obéit au doigt et à l’œil, ils vont enfin se reposer. Ils vont dormir, eux aussi, après avoir vérifié que les portes de la clairvoyance étaient verrouillées à double tour». Espérance folle de démocrate sexagénaire et désemparé. La Constitution, le FLN, ses pâles copies du RND et du MSP, les mandats présidentiels, tout ça ne compte pas devant la grande œuvre accomplie ou en voie de l’être. Il ne restera au fond de l’oued que ses pierres, prédisent ces faiseurs de sécheresses. Tout ira bien tant que les stades de football seront là et que les joueurs pourront s’y prosterner, après un but. C’est une tradition ressurgie du fond des âges et non pas une mode nouvelle encore imposée par l’Arabie saoudite, répliquent-ils lorsque des esprits malintentionnés dénoncent ce recours massif aux importations. Le football, tout comme le reste, doit s’islamiser et la riposte au geste du joueur ghanéen brandissant un drapeau israélien doit être graduelle et permanente (1). Même la Kabylie s’y met. La Kabylie, assaillie par une horde de prêcheurs évangélistes, résiste vaillamment et fortifie ses milliers de minarets contre l’invasion chrétienne. La semaine dernière, un joueur de la JSK a fait un «petit pont» saoudien (2) au public et aux téléspectateurs. Il a remercié la providence de lui avoir fait la passe décisive qui lui a permis d’assommer les impies d’en face. Du coup, il a racheté le péché de son coéquipier, surpris à boire de l’eau en plein Ramadan, lors d’un match de coupe d’Afrique. Ainsi, Abane, Amirouche et Ait-Ahmed ont été sévèrement «taclés» mais l’honneur de la Kabylie musulmane est sauf. Cependant, le geste du joueur de la JSK n’a pas réussi à éclipser celui de l’Egyptien Abou Trika (3) en Coupe d’Afrique des nations. Abou Trika avait déjà défrayé la chronique il y a deux ans en arborant, sous son maillot, un tee-shirt proclamant son credo de supporter du Prophète. C’était à la suite des fameuses caricatures danoises qui avaient, un moment, secoué la torpeur de la communauté des dormeurs éveillés. Cette fois-ci, il a récidivé sur un autre registre, celui de Gaza que le Hamas et Israël tiennent en otage. La presse égyptienne, d’habitude prompte à s’extasier sur de tels gestes, s’est montrée relativement discrète. Il est vrai qu’avec les incidents de Raffah, le gouvernement égyptien n’était pas à la fête. Toutefois, les télévisions satellitaires et les journaux des pays plus qu’arabes ont pris le relais. Du coup, Abou Trika est devenu le héros de la nation arabe sevrée d’exploits. Pour certains journaux, il est devenu le moudjahid, le combattant. Et le carton jaune qui lui a été infligé, à juste titre, est une agression de plus contre ladite nation. Le sémillant prédicateur Omar Khaled est rentré piteusement dans le rang avec sa dérisoire proposition de jeûner une journée pour Gaza. Les imams d’Egypte et d’ailleurs n’ont pas manqué de profiter de l’aubaine Abou Trika pour agrémenter leurs sermons du vendredi. L’un d’eux lui a octroyé le titre d’émir des cœurs de la jeunesse et a appelé à suivre son exemple, sans donner de piste à ce sujet. «Seulement, se demande le chroniqueur égyptien Sammy Buhairi, il faudrait savoir à qui va le soutien de Abou Trika. A la Palestine, aux seuls habitants de Gaza ou au Hamas ?» Poser la dernière question, c’est y répondre, note l’une des plumes les plus acérées du magazine Elaph. Il rappelle, opportunément, que le Hamas «a utilisé une quantité énorme d’explosifs pour faire sauter des pans de murs le long de la frontière avec l’Egypte». De l’autre côté, le mouvement islamiste qui contrôle Gaza lance sur Israël des obus qui ne font aucun dégât et qui suffisent juste à justifier la répression en retour. «Si le Hamas possède assez d’énergie pour faire sauter la ligne frontalière avec l’Egypte, pourquoi n’utilise-t-il pas cette énergie pour construire une centrale électrique ? Pourquoi le Hamas ne crée-t-il pas sa propre monnaie au lieu d’utiliser le shekel israélien ?» interroge Sammy Buhairi. «Abou Trika aurait dû aussi penser à se solidariser avec les 22 policiers égyptiens blessés par des tirs des cagoulés du Hamas», ajoute-t-il. Il invite, enfin, Abou Trika à ne pas s’inquiéter de cette information donnée par Al- Ahram selon laquelle 3000 Palestiniens auraient été contrôlés à Raffah en possession d’explosifs et d’armes à feu. En réalité, ces Palestiniens, reconnaissants envers l’Egypte, avaient l’intention d’utiliser cet arsenal pour détruire les oiseaux porteurs de la grippe aviaire», ironise notre confrère en conclusion. Dernière nouvelle : les terroristes irakiens utilisent des femmes mentalement aliénées comme kamikazes. Je ne savais pas que, jusqu’ici, les exécutants d’attentats suicides étaient des gens sains d’esprit.
A. H.

(1) C’est tellement plus facile de tout justifier par le fameux «c’est eux qui ont commencé». A ce propos, je ne me souviens pas avoir vu Bernaoui, de l’USMA, se précipiter vers la ligne de touche et se prosterner après avoir marqué un but, de la main, à Boubekeur.
(2) Concernant la JSK, rien ne m’étonne plus depuis que son président Hannachi a offert un burnous à Belkhadem.
(3) La preuve : je me souviens d’Abou Trika mais j’ai complètement oublié celui du joueur de la JSK. Comme quoi, la télévision seule ne suffit pas à établir une renommée, d’autant plus que lorsqu’il s’agit de la Kabylie…

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