Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN TERRIEN
Arabe, andalouse, turque ...mais amazighe d'abord ! (4 et fin)
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Tlemcen au printemps. Comme partout ailleurs, la nature, se débarrassant de ses lourds habits hivernaux, s’invente des toilettes colorées et scintillantes qui lui donnent l’air d’une demoiselle se réveillant après un long sommeil. Au sortir de l’hiver, Tlemcen est comme la princesse au bois dormant. Le baiser printanier lui ouvre les yeux sur le spectacle féerique des prés et des bosquets secoués par les frémissements de la régénération.
Dans les forêts dominant la ville, dans les rangées de cyprès ceinturant les vieux quartiers, dans les oliveraies alignées à l’andalouse, partout, c’est l’invasion des marguerites, des pâquerettes, des primevères et des ficaires. Et quand le printemps s’installera pour de bon, aux premiers souffles d’un été qui poussera les familles vers les plages de Rachgoune et Marset-Ben-M’hidi, ce sera au tour des coquelicots d’entamer leur chevauchée fantastique dans les champs agités par les premières brises estivales. Le même vent salvateur fera pousser les bourgeons des cerisiers qui livreront ces beaux fruits écarlates et éclatants de santé que des vendeurs proposaient jadis à chaque coin de rue. J’aimais en acheter chez un marchand situé pas loin du lycée Benzerdjab et, avec des amis, nous les dégustions en vadrouillant à travers ces longues artères envahies par l’ombre des arbres centenaires. C’était hier. En cet hiver froid et terne, je suis retourné dans ces lieux magiques. L’avenue est déserte. Un flic mouillé jusqu’aux os règle une circulation qui n’existe presque pas. Dans le prolongement de la rue, je tombe sur le nouveau stade. En panne. J’ose espérer qu’ils n’y installeront pas du gazon synthétique. C’est une folie purement algérienne. Ou plutôt des combines pour faire gagner de l’argent aux fabricants de tartan ! Passons. Je longe le nouveau stade fermé et je bifurque à gauche pour rejoindre l’hôtel les Zyanides, un joyau datant de cette décennie soixante-dix que l’on critique à tout bout de champ et qui a pourtant donné au pays l’essentiel de son infrastructure touristique actuelle ! «Les Zyanides», aux murailles ocre rappelant les remparts imposants de jadis, ouvert sur un jardin aux mille senteurs, est bâti sur le modèle d’un palais andalou. Sa cafétéria donne sur un patio bordé de voûtes supportées par des colonnes rappelant celles qui ornaient les demeures princières de Séville ou de Cordoue. Cette splendeur est à vendre, comme tous les biens du peuple algérien bradés dans une opacité totale. Des hôtels que l’on devrait classer comme monuments historiques ont été vendus pour 20 milliards de centimes, même pas le prix d’une grande villa dans un quartier d’Alger (exemple : l’hôtel d’Orient d’Annaba). Partout, on solde. A qui va être cédé «Les Zyanides» ? A un ami ou à un prête-nom représentant l’un des pontes de l’ancien-présent-futur régime ! On verra… Et pourtant, ces cadres et ces travailleurs qui, aux quatre coins du pays, ne savent plus à quel saint se vouer, étaient là aux heures les plus sombres pour sauver leur outil de production d’une destruction certaine, programmée par les hordes sauvages. Ils sont toujours là, fidèles au poste, mais il n’y a plus l’enthousiasme de jadis. Le stress est lisible sur leur visage car l’avenir est incertain. Pourquoi ne pas inciter ces «acheteurs» à construire leurs propres hôtels pour que Tlemcen puisse offrir à ses hôtes une infrastructure touristique de qualité. Elle a tous les atouts. Cette ville, qui mérite amplement le titre de «cité d’art et d’histoire», fut d’abord la capitale d’un royaume amazigh indépendant. Peu de gens savent que le nom de Tlemcen est d’origine berbère (les sources). De ce passé amazigh, il subsiste quelques traces, visibles surtout dans la vallée berbère des Béni Snouss, pays des hommes debout, fils de ces farouches montagnes où l’on a su résister à toutes les conquêtes, préservant une culture millénaire qui s’offre encore de nos jours sous forme d’activités diverses dont le célèbre carnaval de Béni Snouss (les tribus implantées à Béni Bahdel, El Khemis et Tafesra perpétuent cette tradition lors du Nouvel An berbère). La ville a été occupée par les Romains et eut pour nom Pomaria (les Vergers), avant de devenir une grande capitale sous les Mérinides et les Zyanides. C’est sous la civilisation arabomusulmane que la cité connut ses heures de gloire, avec l’implantation des monuments qui font sa fierté aujourd’hui et une histoire jalonnée de hauts faits d’armes, de splendeurs artistiques, de fastes princiers ; mais aussi de trahisons, de massacres et d’occupations successives. Un tel joyau ne pouvait laisser insensibles les conquérants qui se faisaient un honneur de compter Tlemcen parmi leurs trophées de guerre. Elle fut occupée par les Espagnols et les Turcs. Elle fut également la première destination des Andalous ayant fui la reconquista espagnole. Elle fut un foyer parmi les plus importants d’Algérie de la communauté juive algérienne. D’ailleurs, jusqu’à nos jours, les pèlerins juifs y viennent en voyages organisés pour visiter le tombeau de leur saint Rabbi Ephraim Enkaoua, situé dans le quartier de Kebassa. La communauté chrétienne y prospéra bien avant la colonisation et ne connut aucun problème d’exclusion ou de marginalisation sous le règne des musulmans. Toutes ces étapes historiques se sont soldées par des apports qui ont enrichi la matrice civilisationnelle de la ville, comme en témoignent les monuments que nous vous conseillons vivement de visiter si vous passez par Tlemcen. Le Méchouar est l’un de ces vestiges gardiens de la mémoire du peuple algérien. Cette véritable citadelle, lieu d’exercice du pouvoir et centre de rayonnement culturel, fut construite par Yaghmoracen. Elle fut la résidence officielle des rois de Tlemcen. A l’ouest de la ville, on peut visiter les ruines de Mansourah qui, de camp militaire, se transforma en palais royal sous le règne du sultan Abou Yacoub. L’imposante muraille est encore visible de nos jours, même s’il n’en reste que quelques pans. Mansourah connut par la suite une extension qui en fit une ville moderne de l’époque avec des infrastructures allant de l’hôpital aux thermes. Nous n’insisterons jamais sur la nécessité de sauvegarder ces vestiges historiques face aux appétits féroces des promoteurs immobiliers et des chasseurs de terrains fonciers. Il existe mille autres merveilles. Je termine ce tour d’horizon par la visite du plateau de Lalla Setti dont le mausolée, perché à 1200 mètres d’altitude, domine toute la ville et les montagnes séparant l’arrière-pays de la mer. On m’a dit que, par beau temps, on pouvait voir la Méditerranée. Des travaux d’aménagement sont en cours pour transformer ce promontoire en belvédère touristique auquel on accédera en empruntant le nouveau téléphérique en construction. L’aménagement de ce site bordé de denses forêts intègre les activités de loisirs puisqu’il est prévu d’y édifier un parc d’attractions et un espace réservé à la promenade sous forme de balcon dominant la cité et sa banlieue. Des télescopes permettront aux visiteurs de sonder les merveilles de cette grande cité dont on tombe amoureux à la première visite. Mais ce qui ajoute à son charme est l’accueil fraternel et chaleureux que l’on réserve ici aux invités. Ça se termine souvent par un couscous à la maison et le fameux thé à la menthe (n’est-ce pas Abdelkader, digne fils de Mécheria et de…Tlemcen ?). J’y ai connu des gens intrépides, des hommes comme il en existe tant dans ma patrie. Je n’oublierai jamais ce Berbère, vivant à mille kilomètres de chez moi et qui ressemble tant au Chaoui que je suis. J’ai nommé Dannouni Abdelmadjid, issu d’une famille de bâtisseurs de Béni Snouss qui a toujours été aux côtés des démunis et des sans-grade ! Merci, mon frère, merci à la société civile pour ce dîner plein d’émotions. Les larmes sont difficiles à arracher, mais, au petit matin, en quittant votre grande capitale, j’ai eu une pensée émue pour tous les martyrs d’hier et d’aujourd’hui, pour ceux de Maghnia, Sebdou, Remchi, Sabra, Béni Ghezli, M’sirda, Ghazaouet, Oûchba et Béni Snouss — et j’en oublie —, j’ai eu quelques larmes de joie : qu’il est riche mon pays ! Qu’ils sont braves mes frères ! Qu’ils se donnent la main de Tlemcen à Tébessa, de Begayet à Tam, pour arracher notre patrie à la malédiction ! Que nous quittent à jamais ceux qui piquent nos milliards pour bâtir leur avenir ailleurs et tout deviendra possible… Nous pouvons transformer l’enfer en paradis !
M. F.

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