Chronique du jour : CHRONIQUE D'UN TERRIEN
Le rêve des harragas
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


La séance reprit à quatorze heures. Le juge avait meilleure mine. L’avocat général, qui avait la parole, invita son premier témoin. Il s’agissait de Rambo qui avait été renvoyé chez lui par la police suisse, suite à son arrestation à un poste frontalier. Il lui demanda de raconter son escapade avec Karim. Le jeune donna tous les détails sur l’aventure sarde.

Il émut l’assistance en évoquant la grande noblesse de Karim, son aide précieuse au jeune Soussou, souffrant au cours du voyage et, surtout, son sens de la solidarité et de l’abnégation. Rambo se rappela un fait qui le marquera toute sa vie. Dans les moments les plus durs de ce voyage, lorsque tout le groupe crut que c’était bel et bien fini, Karim avait pleuré en disant qu’il ne pensait plus à lui, car il était âgé, mais qu’il voulait que ses jeunes compagnons survivent…
Une vieille dame, travaillant à l’hôpital et appelée comme témoin, pleura. Karim restait de marbre. Il ne manifestait aucun signe d’émotivité. Le procureur était mécontent. Il voulait enfoncer Karim en prouvant que ce n’était qu’un aventurier qui n’avait pas hésité à faire partie d’une équipée de jeunes émigrés clandestins (…)
Durant la séance de l’après-midi, l’avocat fit revenir Rambo, accompagné de Michigan qui venait, lui aussi, d’être renvoyé dans son pays par la police française. Mais l’avocat général profita de leur présence pour tenter d’enfoncer Karim : «A-t-il essayé, au moins, de vous décourager ? De vous dire que votre avenir est dans votre pays et qu’il fallait savoir attendre que la génération de la Révolution vous transmette le flambeau. A-t-il essayé ?
- Non, monsieur. Mais c’était un guide qui avait, à nos yeux, plus de cœur et de responsabilité que votre fameuse génération qui, à force de tout prendre dans ce pays, ne nous a rien laissé et c’est d’ailleurs pour cette raison que nous voulons aller vivre ailleurs !» Le juge intervint pour rappeler à Rambo qu’il avait dépassé ses prérogatives de simple témoin et qu’il n’avait pas à faire de discours politique ici. Il lui rappela qu’il devait tout à la génération et que lui et ses semblables étaient des ingrats. Rambo répliqua qu’il ne demandait qu’une seule chose à cette génération : lui permettre d’aller se faire voir ailleurs. Sur ordre du juge, il fut molesté par des policiers qui l’emmenèrent de force vers un fourgon cellulaire où il fut tabassé pour avoir osé parler de la sorte. (…)
Tous les présents étaient maintenant contre Karim. A commencer par le juge. Le policier de faction crachait par terre en regardant l’accusé. C’était un monstre, un être qui ne méritait plus de vivre. La justice, cet ultime recours des croyants, devait frapper d’une main de fer le mécréant qui se tenait dans le box des accusés. Quand vint le tour du patron de café, les gens n’avaient plus besoin d’en apprendre davantage sur Karim. Ils étaient déjà prêts à le conduire, sous les insultes et les coups, vers la potence. Kamel, cafetier de père en fils, raconta comment Karim passait ses journées. A jouer au turf, à parler aux filles et à boire de l’alcool ! Une des femmes témoins, travaillant à l’hôpital, se leva et envoya une boîte de tabac à chiquer sur le visage de Karim. Sebti et Amar étaient outrés. La justice ne sortirait pas grandie d’une telle mascarade. Désormais, la recherche de la vérité n’était plus la mission principale de ce procès. On allait dans une tout autre direction. On jugeait le comportement et les idées d’un homme qui ne ressemblait pas aux autres. L’issue de cette comédie ne faisait plus aucun doute : il allait être condamné à séjourner dans un asile (…)
Après des palabres et de longues négociations avec la chancellerie, il fut décidé de laisser parler Karim à la fin de son procès. Mais les journalistes furent avertis : il ne fallait pas faire de la publicité à ses idées subversives. Karim se leva et parla : «Je suis quelqu’un de simple et d’honnête. J’aime mes semblables et je n’ai jamais fait de mal. Je ne suis pas contre la religion, mais je suis contre les marchands de la religion, ceux qui veulent gagner de l’argent sur le dos de la croyance des gens, ceux qui veulent faire de la politique en exploitant la ferveur religieuse des autres. Je suis pour une pratique religieuse adaptée au monde moderne. «Vivre sa religion au vingt et unième siècle, c’est vivre selon les normes du monde moderne, ce n’est pas se comporter comme si on était dans un campement de nomades du premier millénaire. Cela ne touche pas à la pureté de l’âme, au message divin, à l’accomplissement des prières. La religion est une affaire privée : elle concerne la relation entre un individu et son Dieu. Elle relève des choses de l’esprit et devrait, en principe, participer à l’épanouissement de l’être et à la propagation du bien. Quand elle est mal comprise, la religion peut mener certains à propager la haine et l’intolérance, le crime et la désolation. «Je me bats contre la bêtise, pas contre la religion. Je me bats contre des gens qui cavalent dans les couloirs d’une administration, en plein 2007, avec des sceaux d’eau, pour s’adonner à un acte privé qui peut attendre le retour à la maison pour être accompli. «Nous avons besoin de modernité pour avancer et la modernité, c’est aussi un type de comportement qui ne laisse pas de place aux conduites irrationnelles. Tant que nous n’aurons pas compris que c’est par la modernité que nous pouvons accéder à la vraie liberté et à la démocratie réelle, nous continuerons d’être pris en tenaille entre un système répressif et l’intégrisme bêtifiant. «Quant à mon voyage en Sardaigne et dans les conditions que vous savez, je dois dire qu’il m’a énormément appris. Cette jeunesse qui ne rêve qu’à partir n’est pas malade ! Elle est victime de marginalisation et de mépris. Elle est rejetée par les institutions et ne trouve plus sa place dans un monde fait pour les forts. Elle est en marge du progrès et si elle trouve souvent refuge dans l’extrémisme, c’est pour essayer de donner un sens à son combat pour l’existence, à sa haine féroce de l’ordre établi qui l’opprime et la fait souffrir. «Alors que les enfants de la nomenklatura et des riches étudient à l’étranger et passent leurs vacances dans les endroits de rêve, ces pauvres gosses vivent dans des conditions déplorables ! Ils ont arraché leur droit au voyage. Ils ont réussi à aller voir le monde extérieur, au risque de leur vie ! «Le rêve sarde est la réponse d’une jeunesse saine, vigoureuse et battante au mépris des institutions. C’est un rêve qui continuera de vivre dans leur cœur jusqu’au jour où le pouvoir comprendra qu’il lui appartient de créer un autre rêve pour que Rambo, Michigan et les autres n’aient plus besoin de s’entasser dans une petite barque pour mettre des couleurs dans leur misérable existence ! «C’est mon message. Je sais qu’il ne plaît pas. Pire, il est considéré comme le signe de la folie. Je m’y fais et je vais rejoindre l’asile, fier et debout. En me disant : oui, j’ai vu juste. Le jour où vous découvrirez que j’avais raison, il sera trop tard… »
M. F.

In Le rêve sarde
(sortie de la deuxième édition, prochainement)

P. S. : Harrag ou kamikaze, voilà ce qui attend nos jeunes. Et l’actualité nous sert quotidiennement des exemples édifiants… Quand l’enseignement obscurantiste intoxique les écoliers, quand l’adolescence se passe comme la vieillesse, quand la gaieté, la fraîcheur, la soif de culture universelle, les rêves colorés quittent le monde juvénile, quand l’obscurantisme et l’intolérance débordent sur tout, quand la modernité recule et que l’irrationnel gagne les cerveaux, quand le chômage, la marginalisation, l’ennui, l’oisiveté, le manque de loisirs et le découragement cernent les jeunes filles et garçons de toutes parts, quand l’horizon de la vie s’assombrit, il est normal que Sabrina, au lieu de vivre comme les demoiselles de son âge du monde entier, choisisse de se transformer en bombe. Pour quitter l’enfer et aller vite au paradis ! Je vois d’autres malheurs s’approcher. Je les vois parce que je vis aux fins fonds de l’Algérie, très loin de la Bibliothèque nationale et de Riadh-El-Feth… Kaboul n’est pas loin…

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