Polémique : LETTRE OUVERTE DE JEAN-PIERRE LLEDO À AZIZ MOUATS
(En réponse à son point de vue publié dans Le Soir d'Algérie du 31 janvier 2008)
Une vérité qui fait mal est préférable à un mensonge qui réjouit*


«Pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui, il faut relire de façon critique l’histoire et ce que nous avons fait hier.»
Mohamed Harbi. (Colloque Oran, 31 janvier 2008)

Mon cher Aziz,
Voilà une semaine que je remets au lendemain ma réponse à ton texte fleuve. Pour que ma colère, puis ma tristesse s’amenuisent ? Pour comprendre ce qui a bien pu te pousser à écrire publiquement le contraire de ce que tu me disais jusque-là ? Ou tout simplement pour faire le deuil d’une amitié qui résiste ? T’aurais-je même répondu si, au milieu de ce bel échange spontané entre Benchicou («Comment l’auteur a-t-il pu convaincre ses «acteurs» de se prêter à un tel simulacre ? En leur cachant qu’ils allaient prendre part à une apologie déguisée du colonialisme.») et la ministre de la Culture («Nous visionnerons ce film de trois heures en présence de personnes interviewées et d’acteurs de la Révolution»), ton texte ne s’était intercalé, sans doute par un sacré hasard, où toi, le premier des trois personnages principaux du film, venais justement accuser l’auteur d’avoir «trahi le contrat moral qui le liait aux témoins … et de n’avoir retenu que les passages qui le confortent …» ?! Tu te prononces certes sans équivoque pour la diffusion de ce film. Et tu vas même jusqu’à reconnaître que «le film a le mérite de raviver notre histoire récente… et de porter sur la place publique un débat autour des préjugés, voire des tabous jusque-là éludés»… Mais que valent ces émollients après de telles accusations ? Huit mois pour m’asséner cela ! Par la presse nationale ! Est-ce cela que l’on attend de l’ami que tu te revendiques être et à qui le DVD du film a été remis le 15 juin 2007, jour de l’annulation de l’avant-première à Oran ? Quand dis-tu vrai ? Aujourd’hui, en écrivant que le montage du film ne correspond pas au tournage ? Ou en juillet, quand «après visionnage du film en famille» tu m’écrivais par mail «En ce qui concerne la partie Skikda, hormis quelques détails d'importance, le reste est à peu de choses près conforme à l'idée que je m'en faisais durant le tournage. Mais ceci me concerne personnellement …» ? En décembre, lorsque croyant comme moi que la projection du Ciné-Club Chrysalide, du 11 janvier dernier à Alger serait autorisée, tu me souhaitais «amitiés et surtout bonne chance pour le film le 11 à Alger, ça sera tellement important pour l'histoire.» ? Ou aujourd’hui quand tu confortes, malgré toi, je l’espère encore, une censure qui commence à balbutier son nom ? Examinons donc tes graves accusations. Mais avant, puis-je te prier de ne parler que pour toi-même ? Car comme je te l’avais déjà dit, les personnages principaux qui ont vu le film ont tous déclaré publiquement qu’il ne les avait pas trahis.
Notre contrat moral

Précisons d’abord pour le profane, que pour un cinéaste documentariste qui peut tourner 20 ou 30 fois plus que ce qui est retenu au montage, le respect du « contrat moral » consiste à être fidèle à l’orientation énoncée dès le départ, aux faits essentiels concernant l’histoire du personnage principal et surtout à sa problématique.
1 - L’orientation de départ. Voici ce que disait ma lettre du 3 mars 2006 : «Il ne s’agit pas de faire l’Histoire du 20 Août 1955 de manière «objective» comme un historien. On entre dans la grande Histoire par la «petite» : la tienne. Que je pourrais ainsi résumer : le 23 au matin, ta vie aurait pu basculer dans la haine (répression des Parachutistes), mais le 23 au soir, tu commences à faire l’expérience contraire (arrivée de Roger Balestriéri avec du pain et de l’eau). Le mouvement de ce film va trouver son énergie dans ce basculement inattendu.» A cette lettre que tu retrouveras facilement dans tes mails, m’as-tu jamais fait la moindre objection ? Alors en m’accusant aujourd’hui «de cynisme pour avoir mis sur un pied d’égalité… l’acte abject et injustifié de l’armée coloniale … et l’humanisme sans limites de Roger et de Germaine…», as-tu seulement conscience que tu t’accuses toi-même ?! Car lorsque les spectateurs pourront, je l’espère très bientôt, voir ce film aujourd’hui interdit, que découvriront-ils ? Précisément, toi Aziz Mouats, dans la cour de ta maison à Mostaganem, opposant au «déferlement des soldats conduits par Aussaresses en personne»… Roger Balestriéri venu «panser nos blessures…», comme tu le dis encore dans ton texte-ci ! Et quand ton cousin aîné Hamoudi, à tes côtés, face à la caméra, quelques minutes plus loin, rend également un grandiose hommage aux Balestriéri, «jusqu’à ma mort, je ne pourrai les oublier…», après avoir longuement décrit «la sauvagerie extrême des Parachutistes» réprimant le clan des Mouats, l’accuseras-tu lui aussi de «cynisme» et de vouloir atténuer la barbarie de l’un par l’humanisme de l’autre ? En quoi, d’ailleurs, évoquer l’humanité des Balestriéri serait blanchir l’armée française de ses crimes ? J’avoue ne pas l’avoir encore compris. Ce complexe, nouveau chez toi, dû peut-être à l’agressivité de notre environnement nourri quotidiennement au manichéisme par tous les appareils idéologiques d’Etat, à commencer par l’école, me rappelle les reproches quasi-identiques que beaucoup d’anciens moudjahidine firent à Louisa Ighilahriz (certes pas publiquement !), lorsqu’interviewée par Florence Beaugé du Monde, puis dans son propre livre, elle rendit un vibrant hommage au médecin militaire, le Dr Richard qui l’avait soustraite à ses tortionnaires et sauvée sans doute de la mort. Quoi qu’il en soit, j’ai désormais un doute. Es-tu bien le même homme qui, le 26 octobre 2007, tint à me faire partager sa lettre à Louis Arti, cet artiste dont le père, travailleur à la mine d’El Alia, fut tué le 20 août 1955 par l’ALN, avec une quarantaine d’autres non-musulmans, mineurs, femmes et enfants : «Ensemble, si tu le veux bien, nous ferons un pèlerinage sur les traces de notre enfance ensanglantée. Et surtout mille mercis à J-P Lledo, ce faiseur de miracles» ? Qu’un «faiseur de miracles» devienne soudain, en ce 31 janvier 2008, un cynique manipulateur, voilà une métamorphose dont il faudra bien qu’un jour tu nous donnes le secret ! En attendant, sache que tous ceux qui ont pu voir notre film ont trouvé très fort ton témoignage. Qu’il dérange le manichéisme des apparatchiks ou des apparentés qui disent n’avoir jamais été témoins d’actes de fraternité interethnique, pourquoi devrais-tu en éprouver de la honte ? Pourquoi la faire rejaillir sur moi ?
2 - La Problématique. Là encore, n’est-ce pas toi qui l’énonces clairement dès le début du film, face à la caméra, dans la cour même de ta maison, sans que je t’interrompe une seule fois ? N’est-ce pas toi qui, dans un plan introductif de plus de 4 minutes, ce qui au cinéma est très long, informes que :
- 23 personnes de ta famille prises par les Paras le matin du 23 août 1955, ont disparu à jamais ;
- lors de l’offensive de l’ALN du 20 août 1955 qui coûta la vie à des dizaines d’Européens, dans ton hameau à Béni Malek, pas un seul d’entre eux n’est touché ;
- et ce grâce à ton propre oncle maternel Lyazid, chef local de l’ALN ;
- les Balestriéri prennent sous leur toit les 85 femmes et enfants de votre famille, et ce jusqu’à l’indépendance. N’est-ce pas toi qui détermines aussi le but du film : «J’espère, à travers ce film, comprendre ce qui s'est passé et dire combien les hommes sont stupides… Alors qu'ils avaient tout pour vivre ensemble, ils ont tout fait pour faire couler un oued de sang entre les deux communautés » ? Cette quête, je devais le découvrir au fur et à mesure, consistait pour toi essentiellement à prouver que Lyazid avait été victime d’une purge exécutée par ses propres chefs, et ce pour avoir épargné les Européens de Béni Malek. T’ai-je dit une seule fois que ton hypothèse me laissait sceptique ? Ai-je entravé ta quête ? Ne sommes-nous pas allés là où tu voulais ?
- A Béni Malek, dans ta famille, pour qu’il apparaisse bien comme tu l’écris, que «la guerre d’Algérie venait d’éclater sous les frênes séculaires de Sidi Ahmed», (ancêtre des Mouats, marabout protecteur), manière de suggérer que la «famille révolutionnaire » fut bien ingrate vis-à-vis de ses héritiers, après l’indépendance…
- à El Alia, pour souligner que, grâce à ton oncle, le même genre de tuerie fut évité à Béni Malek.
- A El Hadaïek, pour que tu puisses te confronter à celui qui pour toi est le «donneur» de ton oncle, tombé dans une embuscade qui ressemblait «à un traquenard, comme en a tant connu la Révolution», pour reprendre tes propos dans le film…
- Enfin au cimetière, où, cherchant la tombe de ton oncle, tu ne trouvas, effondré, que «3 cailloux»…
Ainsi, te suivre dans ta quête en respectant tes convictions, c’est cela dont tu vas te plaindre dans un des forums du net : «Dommage que J-P Lledo n’ait pas jugé utile de m’accompagner » ? ! Ne jamais remettre en cause tes suppositions quant à la mort de ton oncle, pourtant plus que discutables, c’est cela que tu appelles trahison de notre contrat moral ?! Iatek saha. Mais ne crois-tu pas qu’une telle accusation exigeait une démonstration plus respectueuse de la lettre du film, et ce d’autant plus que tu parles sans le contrôle du spectateur jugé mineur et donc incapable de juger ce film par lui-même ?
Tes reproches
Juge et partie. Oui, c’est un statut que je revendique en entrant dans le champ de l’image dès le début du film. Pourquoi fais-tu l’étonné ? Ne t’en ai-je pas prévenu avant même que nous ne commencions le film ? Ne te rappelles-tu plus cette lettre du 3 mars 2006, un mois avant le tournage, où je te disais que j’allais construire le film sur la base du couple Auteur-Personnage Principal, lequel deviendra mon «alter ego» ? T’ai-je caché que je n’allais pas faire un film objectif d’historien, mais un film subjectif, où je m’autoriserai à dialoguer avec les protagonistes, voire à les interpeller ? J’assume donc mon film tel qu’il est. Et sache que personne ne m’a «contraint à remettre ma copie dans les délais», pour la bonne raison que le producteur majoritaire, c’est moi-même !!!
Mahmoud Daïboun. J’apprends avec stupéfaction, presque 2 ans après, que si ce chef local de l’ALN, compagnon de ton oncle Lyazid, n’est pas venu sur le lieu de tournage, c’est à cause de moi ! Comme le lecteur, j’aurais aimé savoir pourquoi. Il est vrai que, quand avec mon assistante, nous allâmes le voir dans le café dont il est propriétaire, il refusa d’abord : entendant mon nom, il me crut français. Mais rassuré sinon par mon faciès, du moins par ma carte verdoyante, il se ravisa. Et s’engagea à venir. Nous l’attendions depuis une heure, quand son fils nous avertit par téléphone qu’il avait dû se rendre à un mariage… Je lui aurais «manqué » ? Tu en dis trop ou pas assez. Sortir sa carte nationale d’identité serait-il devenu obscène par les temps qui régressent ? Mais à toi qui dis avoir été dans la confidence de ce «valeureux combattant… personnage-clé ayant préparé l’attaque du 20 Août…», t’aurait-il livré le secret sur ce que tu appelles dans le film «un traquenard», dans lequel les chefs de l’ALN de cette région auraient fait tomber ton oncle ? Notre film aurait eu au moins pour conséquence de faire aboutir ta quête ! Mais alors pourquoi n’en dis-tu rien ? Enfin, tu es encore plus déroutant, lorsque, malgré le reproche d’avoir découragé un «témoin de premier plan», tu fais l’éloge d’un film qui «aura beaucoup aidé à faire la lumière sur cette ténébreuse affaire comme la Révolution en connaîtra d’autres par la suite» ? Fahemni bark ! Silence sur la répression militaire française ! C’est à peu près ce que tout le monde aura retenu de ton papier. Alors que personne ne pourra vérifier, mon film étant actuellement interdit, comment peux-tu écrire une chose pareille ? N’est-ce pas toi-même qui, face à la caméra, dis que la «troupe à Aussaresses a pris tous les hommes de ma famille, soit 23 personnes, que l’on n’a jamais revues» ? N’est-ce pas ton cousin Hammoudi, à tes côtés, quelques minutes plus tard, qui décrit en détail, longuement, durant plusieurs minutes, «la férocité des Parachutistes» qui encerclèrent ce 23 août au tout petit matin votre hameau de Béni Malek, «pillant et brûlant les maisons» avant de s’emparer «des 23 hommes dont un enfant de 15 ans, et un vieux de plus de 70 ans» ? Comment après ces deux plans-séquences, peux-tu écrire sur un blog : «C’est là où le documentaire de J-P Lledo aura péché. C’est lorsqu’il omet de reprendre mes questionnements quant à la disparition des miens» ?!! Et surtout, comment peux-tu écrire exactement le contraire, quasiment le même jour, par mail le 29 janvier, à Louis Arti, Gaudioso de son nom d’état civil, à celui qui avait trouvé en toi un frère de sang, vos pères ayant été tués à 3 jours d’intervalle, le sien un ouvrier, par l’ALN à El Alia, puis le tien un maître-tailleur de vignoble, par les Paras à Béni Malek ? Comment peux-tu écrire en France le 29 janvier, en privé à Louis : «Cette guerre n'aurait fait des victimes que dans un seul camp ? C’ est totalement absurde. Et dans ce domaine, le film de J-P Lledo apporte un éclairage déterminant.» ? Et le 31 janvier, en Algérie, m’accuser publiquement d’avoir «focalisé sur les massacres d’innocents européens et fermé l’œil sur la répression par l’armée française des populations civiles autochtones… » ? !! Qui trahit notre contrat moral ? Et même plus, un frère de sang ? Reprends ma lettre du 3 mars 2006, avant tournage. N’avionsnous pas convenu d’en rester à l’histoire de ta famille ? Ta mechta de Béni Malek, devenant l’épicentre du film, l’unité de lieu, comme on dit dans la dramaturgie. Pourquoi me reprocher aujourd’hui de ne pas évoquer la répression militaire française dans tout le département du Constantinois ? Le sujet de notre film n’était ni l’histoire du 20 Août dans le Constantinois, ni même d’El Alia, ni de son procès, ni de toutes ces choses que tu évoques, mais bien la quête de celui qui fut le héros de ton enfance orpheline, Lyazid ! On est bien d’accord, non ?! Si, par consensus, nous avons dérogé à notre cahier des charges en allant à El Alia, ce n’était pas seulement comme tu le dis, parce que tu «voulais savoir ce qui s’était passé, car à l’époque je n’en avais aucune idée». Mais surtout, pour mettre en valeur le rôle de ton oncle. En montrant la règle de ce 20 Août, à El Alia, tu soulignais a contrario l’exception de Béni Malek, où les civils européens avaient effectivement été épargnés. Aurais-je tu, pour autant, la répression militaire française à El Alia ?! Toi, le premier à qui j’ai remis un DVD du film, comment as-tu le front de l’affirmer ? N’est-ce pas ma propre voix, après que le participant à cette attaque ait évoqué l’arrivée des avions français 3 heures après le début de l’attaque commencée à midi, qui clôt ainsi la séquence : «Les assaillants ont eu une victime durant l’attaque. Ils fuient dans la montagne avec leurs familles. Dans les heures qui suivent, une centaine d’habitants arabes des environs sont sommairement exécutés. Les militaires français malgré la proximité d’une caserne sont arrivés 3 heures après. Et il en est de même dans la région d’Aziz, de Béni Malek à Skikda» ? Je parle bien «d’une centaine de victimes sommairement exécutées», me fiant au chiffre de notre interlocuteur, alors que toi, ayant peut-être vérifié son propos, tu ne parles que de «72 innocents»… Le rôle de la religion. Je ne sais pas où tu as vu, dans le film, que l’évocation «du djihad a dérangé mes projets» (ce serait plutôt le contraire !). Ou que j’ai voulu : «démontrer que l’appel au djhad n’a rien à voir avec l’esprit révolutionnaire et dénier aux responsables de l’insurrection de se réclamer des valeurs ancestrales de l’Islam…». Ou bien encore, que j’ai alimenté «un débat stérile entre la révolution prolétarienne et internationaliste et… le juste combat d’un peuple….». Ne confondrais-tu pas les multiples débats qui entourent la fabrication d’un film avec le film lui-même ? Comme il s’agit d’un débat, tu ne peux me faire reproche de mes opinions. Qui sont comme tu le sais celles d’un libre penseur, c’est-à-dire laïques. Je suis donc partisan de ne pas instrumentaliser la religion, quelle que soit la cause que l’on défend. Je me suis toujours méfié de ceux qui font appel à l’irrationnel. Aujourd’hui comme hier. Car évidemment aujourd’hui est toujours fait d’hier. Le djihad n’arrêtant pas d’être sollicité chez nous comme ailleurs, pour des causes de toutes natures. «Fascisme vert» n’est pas une formule de moi, mais de notre ministre de la Culture lorsque, menacée par les islamistes, elle était partie en guerre dans les villes de France contre le djihad des islamistes… Le film rouvrira le débat sur ce sujet, c’est sûr. En attendant, si tu ne l’as déjà fait, je te conseille de lire De la violence en Algérie d’Abderrahmane Moussaoui (Barzach-Actes Sud). Le montage n’a retenu que les passages qui cadrent avec la thèse de J-P Lledo. Toi qui connais les deux autres films de la trilogie, Un Rêve algérien et Algéries, mes fantômes, ceux qui connaissent mes films antérieurs, savent pourtant que mon cinéma n’est pas un cinéma de propagande, «à thèse». Je prends donc ton objection comme une mise en cause nonfondée de mon esthétique et de mon éthique, lesquelles dans le cinéma documentaire se confondent quasiment. Mais à ce stade, je darde mon flegme tlemcénien pour te prouver que là encore ce n’est pas vrai. Pour la simple raison qu’avant de tourner, je n’ai pas de «thèse» ! Et que s’il me fallait passer deux ans de ma vie pour n’illustrer qu’une thèse, ce serait ennuyeux ! Or si, comme je l’ai constaté par exemple à Montréal en décembre dernier, mon film émeut ou déstabilise, je crois que c’est parce qu’il est basé sur des témoignages qui respirent la vérité de témoins habitant en Algérie, qui ont vu et entendu ou qui ont eux-mêmes fait. Et je peux même certifier, Aziz, que tu n’as pas fait parler tes interlocuteurs sous la contrainte ! Ceci dit, qu’il soit impossible de caser les 40 heures tournées dans les 40 minutes de la partie Skikda, c’est évident. Mais tu es bien placé pour savoir que j’ai dû aussi me passer d’une quantité de témoignages qui auraient pu aller dans le sens de «la thèse» que tu me prêtes : - Les Balestriéri. Etant de véritables héros à Béni Malek, tant de gens en ayant gardé le meilleur souvenir, tu sais bien qu’avec les heures de rushes que nous n’avons pas utilisées, le film tout en entier aurait pu être, si nous l’avions voulu, un hommage (et non une «réhabilitation », lapsus révélateur !) à cette famille qui ravitaillait l’ALN de la région et vous hébergea durant toute la guerre, soit 85 personnes, femmes et enfants. - Les «colons» de Béni Malek. N’est-ce pas ton oncle Mohamed, celui qui vient malheureusement de disparaître en septembre et dont tu me disais : «Ce soir, je le retrouverai dans le film où il aura fait un témoignage puissant et surtout imparable sur tous les événements… Merci pour le film qui l'aura immortalisé, j'en resterai ému pour le restant de mes jours…», qui nous apprit que suite à la disparition des 23 Mouats, tous les agriculteurs européens de la région, sauf deux, soit une vingtaine, envoyèrent une pétition aux autorités locales pour demander leur libération ? Bien qu’évoquer ces «colons» qui «osèrent défier l’ordre colonial », comme tu le dis des Balestriéri, aurait naturellement contribué à casser la caricature du méchant «colon» je n’ai pas utilisé ce passage, ne serait-ce que pour relativiser l’imagerie formatée par le nationalisme, pour lequel «colon» désigne par glissements sémantiques successifs, le colonialisme, le colonisateur, l’Européen, le Gaouri, l’étranger. Lequel un jour ou l’autre devra partir. - L’enrôlement des montagnards dans l’opération du 20 Août 1955. Tous les témoins nous ont dit que pour les encourager, les responsables leur ont dit que Nasser allait les soutenir ce jour-là avec des avions et des tanks… Même Daïboun te l’a dit. Or de cette manipulation de la crédulité des montagnards, tu n’en trouveras pas trace dans mon film. 
- Pas plus que cette intention prêtée par toi à Zighout Youcef, à plusieurs reprises durant le tournage, de «terroriser la population européenne» afin «de provoquer un fossé communautaire» et de pousser l’armée française à une répression de grande ampleur, afin que chaque famille arabe touchée envoie un de ses enfants au maquis pour venger le frère, le père ou l’oncle. Est-ce moi dans mon film qui prête à l’ALN de telles intentions, qu’ailleurs on qualifierait de machiavéliques, ou toi dans ton papier : «Zighout et ses proches rêvaient d’un bain de sang… (l’armée française) fit exactement ce que des insurgés forts ingénieux venaient de lui suggérer» ?
- Je n’ai pas non plus utilisé le témoignage de cet habitant d’El Alia, un de ces «Sétifiens», toujours appelés ainsi malgré leur arrivée dans la région depuis les années 1940, qui te disait sa colère, plus de 50 ans après, contre les groupes de l’ALN de la région, coupables selon lui de ne pas avoir averti la population qui fit les frais de la répression aveugle de l’armée française, alors que les combattants, eux, avaient déjà mis, avant l’action, leurs familles à l’abri dans les montagnes. Ne crois-tu pas que si j’avais fait le choix conscient «d’un partipris malencontreux», comme tu dis, j’aurais dû précisément ne pas laisser de côté ces heures et ces heures de rushes ? Faux procès. A quand le véritable débat ? Tournage nié par le montage, répression non évoquée, manquement à Daïboun… Désolé, mais aucun de tes reproches ne tient la route. Et si le spectateur s’en apercevra, dès qu’on lui permettra de voir ce film, je ne peux manquer de m’interroger sur le sens de ta démarche tardive. Chercher la vérité sur la mort de ton oncle n’était certes pas une mince affaire, puisque toute proportion gardée, comme pour la liquidation d’Abane Ramdane, elle met en cause des hiérarchies, des personnes vivantes, des intérêts puissants, et une sacralité, celle de la «pureté révolutionnaire». Si j’ai accepté de t’accompagner, et donc de partager les risques avec toi, c’était, bien sûr, parce que je pensais que ce serait réciproque. Maâlich, de mon côté, je continue d’assumer. Hormis les reproches auxquels je viens de répondre, il y a une série d’appréciations dans ton papier qui, malgré leur expression tranchée, ont l’intérêt de donner un échantillon de ce que le film pourrait provoquer comme débats. «Le recours au djihad est la conséquence de la fermeture du débat politique, de la répression, du déni de justice et de l’absence de démocratie…» Tu dis cela pour l’époque. Mais comme tu le sais, les islamistes disent exactement la même chose aujourd’hui ! Ne faudrait-il pas donc se demander, comme le font des anthropologues algériens, si le recours au djihad n’est pas aussi la conséquence des pesanteurs de l’archaïsme d’une société traditionnelle qui peine à entrer dans la modernité ? Ou qui y entre un peu à contre-cœur, un peu forcée par la «mondialisation» de l’économie mais aussi des idées, des comportements, etc. ? «Zighout Youcef aura fait le seul choix qui s’imposait à la Révolution.» Cette position est nouvelle. Elle contredit toute ta problématique dans le film, qui tenait dans le fait que ton oncle avait justement fait, lui, un autre choix, à Béni Malek en tout cas… De plus, dans le film, tu t’interrogeais durant un long plan-séquence, c’est-à-dire ininterrompu, sur la manière dont a été menée l’opération du 20 août et te demandais s’il fallait s’en prendre à des civils européens, s’il fallait tuer des gens comme Balestriéri dont tu soulignais le soutien à l’ALN. Mais après tout, on a bien le droit de changer d’opinion sans être obligatoirement traité de «révisionniste» ou pire de «négationniste » ! Je te signale que les responsables politiques et militaires réunis au Congrès de la Soummam, un an après, le 20 Août 1956, eux aussi désapprouvèrent les exactions contre les civils. «Donnez-moi vos tanks, je vous donnerai mes couffins…» Rappelons pour les nouvelles générations que «couffins» voulaient dire bombes. Cette formule, rétablissons les droits d’auteur, appartient à Larbi Ben M’hidi. Je ne sais quelle fut sa véritable pensée quand il prononça cette phrase. Ce dirigeant, dont la dignité en imposa à Bigeard qui tint à lui rendre les hommages militaires avant de le livrer à Aussaresses, voulait sans doute exprimer la fierté d’un peuple qui se bat pour sa liberté, malgré l’inégalité des moyens. Mais reprendre cette formule aujourd’hui, telle quelle, me pose problème. L’idée de réciprocité qu’elle sous-tend me choque. Avec des tanks, ferai-je comme ceux qui les utilisent contre nous : tuer aveuglément ? Qu’une armée coloniale tue indistinctement tous «les Arabes» est dans l’ordre des choses. Elle met en pratique l’idéologie fondatrice du colonialisme : le racisme. Mais une «armée de libération nationale» peut-elle agir pareillement, en tuant tout aussi indistinctement tous les «gour» ? Se poser une telle question, te demandes-tu, «n’est-ce pas faire le lit de la négation ?» Cher Professeur, je me réjouis qu’à l’université, on puisse encore se poser ce genre de problème, sous forme de question… Comme quoi, faut jamais désespérer.
La pensée ethnique
Malgré la longueur de ton papier, j’ai été étonné que tu ne dises pas un mot de ce qui est quand même le sujet, le cœur même du film. Ma seule vraie idée de départ, en écrivant le scénario, puis en me lançant dans le tournage, était celle de l’écrivain algérien Jean Pélégri, qui n’a cessé de dire que sous l’histoire apparente, cruelle, il y avait une autre histoire souterraine, faite de connivences, fraternités, amitiés, voire amours (cf Ma mère l’Algérie). Et le tournage ne l’a certes pas démenti ! Même si, au montage, il m’a fallu renoncer à des quantités de scènes, de propos drôles ou pathétiques, évoquant cette fraternité que d’aucuns, les pôvres, disent n’avoir jamais rencontrée … Mais il est vrai que, pour ne prendre que le 1er épisode du film, le tien, nous avons aussi été confrontés à des révélations moins joyeuses… L’ordre principal qui a été donné aux groupes armés le 20 Août 1955, était de tuer tous les «gour» ou les «liahoud», au faciès, vu que la consigne était de faire vite. A ta question : «Si vous aviez rencontré Roger dans une rue de Skikda, l’auriez vous tué ?», l’un d’entre eux, parfaitement au courant du soutien qu’apportait Balestriéri à l’ALN, répond sans hésitation «oui, même Roger». Mais à El Alia, ton interlocuteur va plus loin. Il t’explique pourquoi ils n’ont épargné ni femmes ni enfants : «Nos chefs nous ont dit que chez les Français, ce sont les femmes qui commandent. Alors quand elles verront qu’ici on a tué femmes et enfants, elles diront à leurs maris, allez on s’en va…» Ainsi, les actes commis n’étaient pas «aveugles», «barbares», «sauvages », mais bien la conséquence d’une pensée, que faute de mieux, j’appelle «ethnique». Que le nationalisme, ou du moins son courant dominant, qui s’était donné pour mission de mettre fin au système colonial, se soit aussi donné celle d’épurer l’Algérie de ses populations nonmusulmanes, voilà ce que nous avons découvert ensemble. Dissimulerais-je que j’en ai été ébranlé, que je n’en suis pas sorti indemne ? Comment nier que le nationalisme avec sa contre-logique ethnique reste prisonnier de l’idéologie raciste qu’il se donne pour but de combattre ? Après cette triste découverte durant le tournage, fallait-il que tu m’en infliges une autre, aujourd’hui, comme s’il te fallait m’extirper encore mes dernières illusions, me désenchanter totalement ? Ainsi, toute cette histoire souterraine, toute cette amitié avec les Balestriéri, et les autres agriculteurs dont tu m’avais cité les nombreux noms durant le tournage, ne serait pas le produit d’individus refusant, quelles que soient leurs origines, la loi d’un système inégalitaire, et prenant l’initiative d’opposer des contrevaleurs humanistes… Mais la conséquence… du syndrome de Stockholm : «Après tout, n’est-il pas courant qu’entre le bourreau et le prisonnier s’établisse une certaine complicité qui frise au respect mutuel ?» Tu ne croyais peut-être pas si bien dire le 29 janvier dernier à Louis Arti : «Le film mérite amplement d'être montré. Mieux, il devrait servir de catalyseur à une introspection collective.» Oui à condition qu’il échappe à ce que tu appelais encore en juin 2007 «une belle cabale des temps anciens».
Avant de finir
Au fait, je ne t’ai pas encore vu réagir aux propos gravissimes de notre ministre de la Culture ( Liberté, 3 février). Tu sais… là où elle annonce qu’elle va organiser un visionnage de notre film, avec des anciens combattants, et des… personnages du film ! T’aurait-elle déjà invité ? Iras-tu ? Pour ce qui est des anciens combattants, des vrais, je ne comprends pas à quel titre. S’ils étaient détenteurs de la vérité historique, ça se saurait, compte tenu des innombrables colloques sur l’écriture de l’Histoire qui se sont tenus depuis 1962. Je n’ai pas vu, non plus, un seul historien réagir. Mais d’une certaine manière, je les comprends. La nouvelle a franchement de quoi les réjouir : plus besoin de recueillir des témoignages, de construire des hypothèses, de les vérifier, de déconstruire les mythologies de «la famille révolutionnaire », de signaler les mensonges ou les silences des manuels scolaires, d’affronter les ires des ministres concernés… Plus besoin de bosser, quoi. La planque ! Merci quand même de demander la sortie du film (même si à deux reprises tu parles d’une sortie «controversée», puis d’une sortie chahutée» !). Au moment où l’on annonce qu’il est en cours d’interdiction officielle, ça fait chaud au cœur. Merci pour les millions de spectateurs algériens à qui le film est destiné en priorité, même si tu les préviens que «le film prend le parti de tuer le vrai débat», ce qui est faux, puisque ce à quoi nous assistons actuellement en est tout le contraire, une première même dans l’histoire du cinéma mondial : on n’aura jamais autant parlé dans des journaux légaux d’un film interdit... ! A l’allure où ça va, les spectateurs n’auront même plus envie de le voir. Bientôt ils en sauront par cœur, les séquences, les plans, les dialogues, leurs significations cachées et même les états d’âme (a postériori) de ses interprètes ! La «démocratisation» a quand même du bon. Il fut un temps, où le pouvoir lui-même devait se charger d’embrocher les artistes récalcitrants, Bachir Hadj Ali, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, par la plume ou le casque allemand… A présent, il délègue. Merci Aziz, merci mille fois quand même par ces temps d’inquisition de sauver l’œuvre du bûcher, sinon l’auteur…

Jean-Pierre Lledo
Le 10 février 2008
*Merci Hocine Benhamza, pour m’avoir envoyé, en guise de solidarité, ce magnifique proverbe !

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