Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Retour à Sour
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Tahar m’a fait la proposition suivante à Alger : «Nous allons à Sour El Ghozlane. Toi, tu vas visiter ta ville natale et tes copains et moi j’irai sur le tombeau de Tacfarinas.» Où se trouve la sépulture ? «Sans doute pas loin de la ville ; j’ai lu ça quelque part sur le Net.» Nous topons. Le bouchon régulier sur l’autoroute de l’est est à l’heure. Nous nous tirons tant bien que mal du goulot d’étranglement. La pollution aux gaz brûlés ajoutés aux miasmes de la décharge teigneuse de Oued Smar est à couper au couteau.
Au secours, ça continue, et ça empire ! Ce n’est qu’après les gorges de Lakhdaria qu’un peu d’air pur nous est donné à respirer. Nous grimpons cahin-caha. Après Bouira, sur la route d’Aïn Bessam, les voitures se raréfient. Nous sommes, là, loin de la ville dédaléenne et tentaculaire. La densité de la population doit chuter d’un coup. Nous entrons dans Sour El Ghozlane. La ville a débordé depuis belle lurette le rempart à quoi elle doit son nom. Nous arrivons dans une sorte de faubourg à l’urbanisme aussi déchiqueté que partout ailleurs. Les nouvelles constructions couvrent les parois escarpées des collines dont le creux est surplombé par la vieille ville dressée, elle, à l’intérieur de l’enceinte des murs, comme une citadelle aux aguets contre l’adversité qui, du comptoir phénicien à l’Aumale coloniale en passant par l’Auzia romaine, a dû son salut à la vigilance et à l’éveil. Mais le guetteur a baissé la garde. Il a même baissé bras. La ville perd alors son unité pour se décomposer en miettes disparates. Hors les murs, point de cachet ! Achour nous attend. Il nous a donné de vagues indications sur son adresse en nous assurant qu’en demandant notre chemin, on finirait par le trouver. Nous le repérons presque sans difficultés. Il occupe un appartement dans un immeuble récent du quartier dit «Syndicat». De sa fenêtre, il nous montre un des monts qui ceignent la ville : «C’est le djebel Dirah». Achour a longtemps vécu à Lakhdaria. Il est à Sour depuis cinq ans et il reconnaît : «Contrairement à ce qu’on colporte, les gens de Sour sont bien». Je lui demande de me conduire auprès de notre ami Messaour Boulanouar. Achour appelle un de ses amis, Rachid A., professeur de lettres. Ce dernier nous y emmène. Voilà la Cité du Génie où habite le poète. Le professeur de lettres va le quérir. Nous devons patienter quelques instants. El Kheir, surnom du poète à qui nous devons «La meilleure force», un recueil torrentiel de lyrisme et de combat, se repose. Il nous reçoit. Marqué par la fatigue, Messaour Boulanouar demeure un poète passionné et passionnant, abattant un travail considérable, mené essentiellement la nuit, indifférent à raison au chant des sirènes éditoriales et médiatiques, au narcissisme porté en sautoir dans les allées où les muses sont censées vouer leur prédilection aux heureux élus. Lui, dans sa ville provençale natale où il a toujours vécu et écrit, il se consacre à ce qui lui importe le plus, l’exemple d’un autre poète, Paul Eluard, qui condensait sa démarche dans ce credo : «Je dure pour me perfectionner ». Messaour Boulanouar atteint, dans son amour tourmenté de la poésie et dans la pratique intériorisée de celle-ci, un niveau de simplicité et de profondeur digne de la parole épurée et dense d’un René Char. Au fond, c’est quoi un poète ? Messaour Boulanouar répond à cette identité décrite par Victor Hugo : «Un poète est un monde enfermé dans un homme.» Le temps n’a pas émoussé la mémoire du poète. Il évoque dans le détail la visite que nous lui avions rendue avec Abdelmadjid Kaouah il y a plus de vingt-cinq ans. Il a gardé en mémoire au mot près les termes des échanges que nous avions eu toute une après-midi. Nous avions parlé de poésie. Il nous avait fait le cadeau de nous lire quelques-uns de ses poèmes inédits. Le temps ne semble pas rider ce monde qu’est le poète. Il n’y a pas posé ces marques rédhibitoires qui altèrent la parole ou la masquent carrément. Au contraire, le temps est un allié de la vérité poétique. Oublié dans son coin, Messaour Boulanouar empile les manuscrits que nos éditeurs ont tort de ne pas aller extraire comme on extrairait la nacre de l’huître. Jean Sénac ne disait-il pas «partager le poème, c’est ouvrir une nacre»? Jean Sénac fut son ami, comme le furent Kateb Yacine et M’hamed Issiakhem. Messaour Boulanouar est de l’envergure de ces fondateurs de la littérature, de la poésie, de la culture algérienne. En relisant, je m’aperçois que tout cela a été dit. Et que quelques-uns de ses cadets poètes, dont Kaouah, et c’est tout à son honneur, militent depuis des années pour que Messaour Boulanouar occupe la place qui lui est due dans l’univers des lettres algériennes. En lui rendant visite, j’ai ressenti combien est moche ce monde qui relègue dans l’oubli les poètes authentiques qui nous apportent la beauté. Et, dans le fatras existentiel qui nous sert de fil d’Ariane pour aller vers un peu de lumière, je n’ai trouvé que ces mots pour résumer la visite à Messaour Boulanouar : humilité et émotion. Nous quittons El Kheir avec la promesse de garder cette fois-ci le contact. Achour m’apprend que Kamel A. est à Sour. On se voyait pas mal dans ces années soixante-dix, pleines de soleil et d’espoir. Il était étudiant à Alger. Il avait commencé à y travailler avant que la conjonction d’obligations familiales et la saturation de la grande ville le fasse revenir au bercail. Nous allons le saluer. Achour va le chercher. La surprise ne dure pas longtemps. Il me reconnaît en quelques secondes. Nous évoquons le temps d’avant. Le temps d’avant ? Nostalgie? Peut-être juste le désir d’un peu d’ancrage dans l’essentiel. Dans l’enceinte de la cité, Achour m’explique la topographie et la toponymie des quatre portes de Sour. Porte d’Alger, de Sétif, de Boussaâda et la porte de Médéa. Le rempart est éventré par endroits. Nous filons vers El Hakimia par un chemin vicinal. 10 kilomètres environ. Le village est blotti au pied de djebel Moqnine, le mont au moineau. Comment trouver le tombeau de Tacfarinas ? Un chaland, à qui nous demandons notre chemin, nous fait préciser de quel cimetière il s’agit. Il s’écrie : «Celui qui est construit avec les pierres des djouhala» ? Le tombeau supposé de Tacfarinas domine un monticule sur les flancs duquel s’alignent des tombes en parpaing nu. Entouré des fleurs des champs, le petit cimetière est à l’abandon. Pas une plaque pour instruire de la valeur historique du mausolée. Deux hommes, venus en voisins, nous expliquent le peu qu’ils savent de cette histoire enfouie. Une sorte de guides improvisés et de bonne volonté, qui ont acquis par imprégnation des bribes d’histoire de la résistance berbère à Rome. Devant notre étonnement, l’un d’eux nous apprend qu’une inscription assortie du dessin d’une grappe de raisin est gravée sur la paroi supérieure d’une des pierres monumentales du tombeau. Nous ne pouvons y accéder. Sans ces guides improvisés, le cimetière resterait anonyme. On ne saurait que là est supposé être inhumé une des figures de la défense de cette terre contre la conquête et la domination romaine. Nous repartons à la pointe du soir. J’ai une pensée pour les héros, ceux de la résistance comme ceux de la parole, et ceux des deux, enfouis dans l’oubli, eux aussi, parfois alors même qu’ils sont vivants. J’ai une pensée pour Djamal Amrani, né ici. Une pensée pour M’hamed Aoune et, bien entendu, pour Messaour Boulanouar. Poètes des hautes plaines, poètes de haute parole !
A. M.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable