Actualités : Mars qui pleure, Mars qui rit
Par Maâmar Farah


Des mots pour dire la vie de tous les jours. Des mots pour dire leurs sottises. Nos frayeurs. Nos lâchetés ... Inventer de nouveaux rêves dans une énième dimension ... N'y sommes-nous pas déjà, dans cet autre siècle, enfanté par la fin de nos illusions ? Kamikazes, «harga», mondialisation, risque nucléaire, affolement climatique et clonage humain, clignotent comme des feux de signalisation géants, bloqués sur le rouge et affolés par les grands vents du rond-point des temps déréglés … Nous sommes à la lisière de territoires inédits … Effacer Bush et ses sbires, remettre de l’ordre dans la planète et la morale, chasser les dictateurs formatés dans le moule des pseudo démocraties, rebâtir le monde qu’ils ont cassé : un tel changement est-il possible ? L’Amérique y croit.
Un nouveau credo, surgi de ce tas d’ordures encore fumantes, monte comme une aspiration nouvelle : vivre simplement, vivre avec la nature, vivre ensemble ... Oui, mais où vivre ? Là-bas, dans le monde post-moderne. Ou vivre ici, en écoutant et en croisant l'obscurantisme et l'intolérance. Il n'y a plus de poésie, plus de roses, plus d'amour : juste des mots pour interdire et proscrire... Nous sommes le 8 Mars 2008 et ils viennent de condamner des journalistes pour leurs écrits ! Nous sommes le 8 mars 2008 et ils vont planter le grand chapiteau de la bouffonnerie pour faire croire aux femmes qu’elles sont moins méprisées ce jour-là. Des politiques vont discourir en laissant leur «harem» loin de la foule et des troubadours vont chanter l’hymne de la liberté de Fatma ; cette dernière va se faire très belle pour l’écouter, dans une salle déchaînée où l’on ne danse qu’une seule fois l’an en dehors des mariages, fiançailles et du diplôme du «p’tchi » ! Il n'y a plus d'Orient ici. Il n'y a plus d'Occident. Il y a le désert dans la ville, dans nos têtes, dans nos cœurs. Alors, nous rêvons aux révolutions ratées parce que, en ces moments-là, nous avions des raisons d'espérer et des mots pour le dire ... Même nos mots sont fanés, presque morts, enterrés. Ils sont du passé, forcément, parce que l'avenir a émigré d'ici ... Mais, à bien réfléchir, je ne quitterai pas ma Numidie ! Je suis comme un vieil arbre qui a besoin de sa terre nourricière pour survivre, aussi bien enfoui dans le sol que ces remparts toujours debout, racontant les savoureuses randonnées des aguellid lorsqu’ils venaient dans ma ville pour s’y reposer et jouir du spectacle féerique de la Grande bleue, escale rafraîchissante après le rude exercice du pouvoir, les horreurs de la guerre et l'austérité du Rocher constantinois … Nous sommes des Amazighs authentiques et ici, c’est notre pays, le territoire de Jughurta et de Massinissa ! Pareils aux vieux galets de nos oueds, aucun flot, aussi impétueux soit-il, aucune crue ne nous délogeront de ce lit où nous demeurons debout, pour mieux dédaigner les torrents boueux qui passent et repassent… Nous avons besoin des couleurs et des lumières de ce pays, de son ciel, de sa terre, de sa mer, de ses oueds, de ses montagnes et vallées, de ses dunes de sable et du mystère de ses Casbahs ; nous avons besoin de son soleil et des patios somnolents derrière les persiennes closes ; là où nous écoutons le temps passer comme on apprécie un poème de Dahmane chanté sur les terrasses conquises par le lilas et le jasmin… Et tu voudrais que je le quitte, ce pays synonyme d’oxygène, de vie, d’amour ? Non, c’est impossible, parce que, dans ce cas, il n’y aura aucun doute : partir, ce serait mourir sûrement… Mais en même temps, je veux que mes enfants s’en aillent. Pour apprendre à devenir de vrais citoyens et à échapper à la mainmise des apprentis sorciers, des écoles sinistrées, de l’intégrisme et de la bêtise généralisée, une immense entreprise de mystification qui a pour but de les anesthésier et de leur faire avaler n’importe quoi ! Oui, je veux que mes enfants partent vers la liberté pour se préparer à faire face à leurs enfants quand ces derniers reviendront pour hériter du pouvoir de leurs pères ! Voilà ce qu’ont compris des centaines de milliers d’Algériens, assurément plus intelligents que moi. Ainsi, demain, quand elles reviendront, mes trois filles ne seront guère désorientées par le bel arbre du 8 Mars qui sert à cacher la laideur de cette immense forêt constituée par les 364 autres jours de l’année !
M. F.
farahmaamar@yahoo.fr



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