Périscoop : BAZOOKA
TRISTE A DIRE
Par Mohamed Bouhamidi
mbouhamidi2001@yahoo.fr


Ce jeune homme ressemble à tant d’autres qui ont acheté à crédit des fourgons tôlés pour faire commerce. Peut-être à crédit, mais je n’ai pas vérifié. Ils font le tour des épiciers et des marchands de tabac et journaux pour placer leurs marchandises. Des demi-grossistes, si vous préférez, qui évitent à ces commerçants des déplacements inutiles et leur offrent un service sans factures ni bons de livraison. Pour bien gagner leur journée, ils placent des produits de faible volume pour une valeur plus grande : chocolats, friandises, cosmétiques, etc.
Vous imaginez bien qu’ils gagneraient beaucoup moins pour le même volume, avec des pâtes ou des semoules. Cahin-caha, ils peuvent faire des recettes de 80 000 à 100 000 DA/jour qui leur assurent l’amortissement du véhicule et un revenu honnête, en tout cas très largement supérieur à celui d’un médecin spécialiste dans le secteur public. Les Algériens qui ont choisi ce genre de commerce ne sont pas tous jeunes. Loin de là ! Des quinquagénaires, aidés de leurs enfants, font également la tournée. Ils suffit d’avoir quelques factures pour pouvoir passer dix fois la marchandise qui y est indiquée. Mais hier n’était pas une bonne journée pour le jeune homme. Pas seulement hier. Depuis quelque temps, il vend moins. En fait, tous vendent moins. Pour cette livraison, il encaisse un peu plus de deux mille dinars. Insuffisant. A ce rythme, il devrait livrer au moins 50 commerces pour rentrer dans ses frais, entretenir le véhicule et rentrer avec un panier à la maison. L’épicier attend le départ de son demi-grossiste pour me confier que cela marche moins, que déjà, il a renoncé à acheter amandes, noix, noix de cajou qui avaient bien marché à un certain moment. Cela marche moins ! Il n’a pas une idée précise des raisons. Je dois lui forcer un peu la main pour qu’il réfléchisse et lui demande la liste de tous les prix qui ont flambé. Oui, tout est plus cher mais comme il n’a aucune relation avec le salariat, il ne fait pas la liaison avec ce que nous appelons le pouvoir d’achat. Cette notion lui reste obscure en tant que notion. Il ne la comprend que par la relation empirique : il vend moins, il gagne moins. Et il en reste à cette relation empirique, c'est-à-dire des confidences sur des clients qu’il ne nomme pas mais dont il me dit toutes les difficultés consignées dans son registre consacré aux crédits. La chute des revenus produit aussi ce résultat que l’épicier devient le psychothérapeute sauvage et spontané des misères grandissantes de ses voisins.
M. B.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable