lundi 17 mars 2008
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Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Ouf ! ça n'arrive pas chez nous
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Les Algériens semblent apathiques, indifférents à tout ce qui se passe autour d’eux. On les dirait même désespérés au point de s’accrocher à un illusoire miracle venant d’un homme providentiel… A condition de lui donner ce que la providence ne peut pas lui garantir : un blanc seing pour commencer là où il aurait dû finir. En attendant le signal de la ruée et des marches triomphales vers le sacre, ces Algériens au fatalisme rayonnant semblaient surnager dans une douce torpeur.
Les étals de leurs magasins n’ont jamais proposé autant de variétés de «Kinder» qu’à l’heure des caricatures danoises. Il est vrai que ces braves Danois qui nous offensent nous proposent aussi de l’insuline, pour compenser. Nos compatriotes sont prêts à avaler le poison pourvu que l’antidote soit à portée de main. Je disais donc que les Algériens semblaient se désintéresser de tout ce qui se passe autour d’eux. Oubliés les habitants de Gaza à qui nous promettions notre soutien guerrier jusqu’à la disparition du dernier d’entre eux ! Une vidéo montrant sous plusieurs angles le lynchage d’une jeune fille par une jeunesse frustrée a failli nous aiguillonner. Précédé d’une folle rumeur situant la scène quelque part du côté des nos man’s land urbains, le document nous a réveillés en sursaut, juste le temps de changer de côté. «Ouf !», la tuerie se passait en Irak, ce pays expulsé mani militari de la civilisation. «Ouf !», avons-nous répété en chœur le cri de soulagement du quotidien Al-Watan. Personne n’ignore que chez nous, on ne lapide pas les jeunes filles comme le font ces sauvages Irakiens. En Algérie, on crible une jeune fille de balles quand elle refuse de porter le hidjab. C’est rapide, net et expéditif. On les égorge proprement quand elles ont commis la maladresse de tomber enceintes au maquis. Nous affectionnons particulièrement la méthode qui consiste à les arroser d’essence et à les enflammer, selon qu’elles exposent leurs charmes ou qu’elles les offrent au tout venant. Nous penserons à recourir aux exécutions par jets de pierres, comme les Irakiens, quand le prix de l’essence aura augmenté de façon inversement proportionnelle à celui de la vie des femmes. Nous aurions pu nous rendormir avec la conscience du devoir accompli et l’âme sereine si ce trublion de Djamal Al-Bana n’était pas encore venu faire des siennes. Le penseur égyptien a jeté le pavé, rescapé du lynchage irakien, dans la mare où pataugent nos fantasmes. Selon sa dernière fetwa, les jeunes hommes et jeunes filles célibataires ont le droit de s’embrasser. Il suggère même que des parcs adéquats soient créés dans les villes pour faciliter les choses. La fetwa du cheikh ne fait, en réalité, que conforter une réalité, à savoir que les pulsions juvéniles s’accommodent mal des carcans moraux et légaux. La fetwa relayée par le quotidien arabophone Ennahar aljadid a fait réagir de nombreux lecteurs sur le site électronique du journal. Toutes les réactions sont évidemment hostiles à la fetwa et ça se comprend : il ne se passe jamais rien de trouble ou d’érotique dans nos jardins et nos parcs. Tout ce beau monde qui traite Al-Bana de vieillard sénile, ce que n’est pas assurément Karadhaoui, croit dur comme fer, ou autre, en la pureté des sentiers dérobés. Les jeunes gens qui se rencontrent dans les allées isolées le font pour échanger les dernières cassettes de prêches et les CD de Amr Khaled. Les attouchements illicites, les baisers furtifs et les étreintes fugitives n’existent pas chez nous. C’est peut-être bon pour les bords du Nil mais la nouvelle doctrine, qui a besoin au passage de plusieurs mandats pour s’imposer ici, nous prémunit contre ces tentations dangereuses auxquelles s’abandonnent les peuples décadents. C’est la nouvelle doctrine, insidieux dosage de wahhabisme rigoriste et de malékisme superstitieux, qui rythme nos réponses aux défis contemporains. Dans la patrie du fondamentalisme wahhabite, les illuminés d’hier sont les modérés d’aujourd’hui. Crise de conscience ou repli tactique, des extrémistes mettent, si l’on peut dire, de l’eau dans leur vin et se désolidarisent des groupes qui prônent la violence. C’est le cas de deux écrivains saoudiens Abdallah Ben Bedjad et Youssef Abakhil, victimes d’un de ces retours de boomerang, comme l’Histoire en concocte souvent. Les deux compères ont, en effet, publié dans le quotidien Al-Riadh au mois de janvier dernier deux articles affirmant que les juifs et les chrétiens ne doivent pas être considérés comme des apostats ou des ennemis de Dieu. Comme la machinerie met du temps à se mettre en branle, ce n’est que la semaine dernière que la réponse de l’oligarchie religieuse est tombée. Par l’entremise du cheikh Abderrahmane Al-Barak, une fetwa décrète que les deux écrivains sont des apostats et qu’ils méritent la mort en tant que tels. La fetwa somme les deux hommes de se repentir et de renier leurs écrits sinon «ils seront déclarés apostats et condamnés à mort. Ils n’auront pas droit à la toilette mortuaire ni au linceul ni à la prière rituelle et leurs proches ne recevront pas de condoléances». En attendant l’exécution de la sentence, Youssef Abakhil doit être séparé de son épouse, désormais mariée à un apostat et donc vivant dans le péché. Ce qui rappelle la même fetwa, éditée par un tribunal contre le penseur égyptien Nasser Hamed Abou Zeïd, contraint à l’exil. Ce dernier a résumé la complexité de la situation en affirmant qu’il allait intenter une action en justice. «Seulement, a-t-il dit, je ne sais pas auprès de qui me plaindre ni contre qui.» Quant à Ben Bedjad qui rappelle ses liens passés avec des partisans de Ben Laden, il persiste et signe et accuse l’auteur de la fetwa d’encourager le terrorisme. Que ceux qui craignent des revirements similaires des partisans de la violence chez nous se rassurent. De tels miracles n’arrivent qu’en territoires consacrés. L’hebdomadaire égyptien Rose-al-Youssef revient d’ailleurs cette semaine sur le développement des usines à fetwas via les télévisions satellitaires. Évoquant le cas de la chaîne Al-Nas, la revue rappelle qu’à ses débuts il y a deux ans, la station avait opté pour la modération. Progressivement, elle a évolué vers l’extrémisme en se faisant le porte-voix des courants intégristes, notamment celui des Frères musulmans égyptiens. Rose-Al-Youssef s’appuie sur une thèse de magister, «Les fetwas des nouveaux médias et leur impact sur le public», soutenue par une ancienne téléspeakerine de Al- Nas, Dou’a Mohamed Ibrahim Medjahed. Cette dernière a été recrutée par Al-Nas parce qu’elle remplissait une condition majeure : elle portait le hidjab. A ses débuts, elle a présenté une émission de variétés très convenable, au sens où les chanteuses au buste généreux étaient prohibées. Soudainement, et avec l’arrivée du cheikh Mohamed Hassan à la direction de la chaîne, les variétés ont été supprimées et l’extrémisme religieux a commencé à s’imposer. Puis, ce fut le tour du prédicateur Abou Ishaq Al-Howeini de donner l’ultime tour de vis. Sa première fetwa a visé les téléspeakerines, en hidjab, dont l’apparition à l’écran a été considérée comme illicite (haram). C’est ainsi qu’une dizaine d’entre elles s’est retrouvée au chômage. Sachez, enfin, que le monde arabe fait preuve d’ouverture en direction de ses minorités religieuses. Quelques jours après la mort, aux mains de ses ravisseurs, du chef de l’Eglise chaldéenne à Mossoul (Irak), le Qatar a inauguré sa première église à Doha. Le représentant du pape à la cérémonie a salué l’événement et annoncé que des discussions étaient en cours avec l’Arabie saoudite pour faciliter la pratique de leur culte aux chrétiens du royaume. Vous avez dit : «Ouf !» ?
A. H.

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