L'ENTRETIEN DU MOIS : SID-AHMED GHOZALI AU SOIR D'ALGÉRIE
Histoire des nationalisations, politique pétrolière et bonne gouvernance - 13e partie


«Le président Mitterrand donnait l’impression de revisiter sans cesse son ancienne relation avec l’Algérie coloniale qu’il semblait vivre plutôt mal avec le temps.»
Entretien réalisé par Mohamed Chafik Mesbah
Mohamed Chafik Mesbah : Justement, je vous invite à revenir sur votre passage à la tête de la diplomatie algérienne et de vous attarder sur des personnalités que vous avez eu à rencontrer alors...
Sid-Ahmed Ghozali :
Mes navettes diplomatiques m’ont conduit à plusieurs reprises auprès d’un certain nombre de chefs d’État, dont les plus fréquemment rencontrés, en mes qualités de ministre des Affaires étrangères ou de missionnaire du président Chadli Bendjedid, furent, je cite les noms dans l’ordre où ils me viennent à l’esprit, Fahd Ibn Abdelaziz, Hussein de Jordanie, Hafedh El Assad, Hassan II, François Mitterrand, Juan Carlos, Giulio Andreotti d’Italie, Yasser Arafat, Nelson Mandela, Hosni Moubarak, Maâmmar El Kadhafi, Zine El Abidine Benali de Tunisie, Saddam Hussein, Baudouin. La fréquence des rencontres aidant, il est arrivé que l’entretien fît une place à une communication où la personne perce la carapace du chef d’État. On dit dans ces cas que le courant passe. Ce fut le cas avec bon nombre d’entre eux. Il s’imprime alors dans la mémoire des impressions marquantes, souvent enrichissantes et d’autant plus vivaces qu’elles se rapportent à des problématiques passées mais qui demeurent toutes d’une brûlante actualité. Cela va de l’impression de bonhomie bourrée de bon sens ramenée du Caire, à la perception d’une sensibilité aiguë et de grande culture chez François Mitterrand, cet homme politique assurément exceptionnel, en fin de mandat et en plein questionnement avec lui-même sur sa relation passée avec l’Algérie, en passant par la roublardise bon enfant mêlée de spontanéité parfois visionnaire de notre frère libyen quand il ne cessait de nous mettre en garde sur les conséquences de notre légalisation des partis religieux. Hosni Moubarek inspirait le sentiment d’un homme bon et modeste, ce qui ne donnait que plus de saveur à certaines de ses réparties frappées du sceau de la candeur populaire. Lors d’un dîner intime avec ses homologues algérien et libyen, au Caire, dîner où j’ai été associé en même temps que mon homologue Ismat Abdelmadjid, le Qaïd part dans une tirade fustigeant les Arabes qui placent leur argent dans les banques occidentales ; c’était au lendemain du Sommet arabe du 9 août 1990, le président Hosni Moubarek marmonna entre deux gorgées de potage «Et toi tu mets ton argent où ?» Tel un enfant pris en défaut, le Qaïd ne pipa mot. Sur notre retour le 12 août 1990 du sommet du Caire, nous avions fait une escale d’une nuit à Tripoli. Alors que nous conversions de la crise du Golfe et de l’UMA, il me voulait alors comme secrétaire général de l’Union, le «Qaïd» se tournant ostensiblement vers moi me fit l’observation suivante : «J’ai des fois l’impression que vous les Algériens vous nourrissez plus d’affinités avec les Européens qu’avec les Arabes.» J’ai compris qu’en lançant cette pique il s’attendait à une dénégation de ma part ou à une protestation de principe ; je lui répondis, sous le regard amusé du président : «Mais votre impression n’est pas si éloignée du tout de la vérité comme vous paraissez le penser frère Qaïd ! D’ailleurs, ne l’êtes-vous pas autant que nous puisque nous sommes avant tout des Méditerranéens ? Et puis, que nous reste-t-il de commun avec des pays arabes qui envahissent violemment leurs voisins ? Avec d’autres Arabes qui en appellent à la rescousse des troupes étrangères pour matraquer un autre pays arabe ?» J’ai fait partie de la délégation algérienne qui était au siège de l’OPEC à Vienne lors de l’assaut donné par le groupe de Carlos le 20 décembre 1975. Zaki Yamani, le ministre saoudien qui avait été désigné avec l’Iranien Jamshid Amouzegar et leurs adjoints directs parmi les premières personnes qui seraient immolées, s’il n’était pas fait réponse aux exigences du commando, a indiqué que l’opération avait été commanditée de Libye. Estce parce que l’occasion idoine ne s’est jamais présentée ou est-ce parce que je n’aurais pas su la saisir ? Le fait est que je ne suis jamais allé à ce jour jusqu’au bout de la promesse que je m’étais faite d’évoquer la question avec le Qaïd. Peut-être y parviendrai-je un jour, qui sait ? Il y a eu aussi la forte douleur que je ramenais de mes entretiens avec Saddam Hussein, devant l’immense gâchis que les calamiteuses décisions d’un seul homme peuvent causer à des centaines de millions d’humains ; un gâchis qui donne la mesure de l’extrême fragilité des hommes prétendus forts parce qu’ils dirigent de la manière forte et brutale, de l’extrême vulnérabilité d’un système politique bloqué qui ne laisse aucune place à la contradiction et se met, de ce seul fait et de lui-même, dans une situation de totale insécurité ; un système qui, de par sa nature même, se prête à marcher, durant des années, voire des décennies dans toutes les manipulations extérieures qui sont faites pour le perdre. A l’autre extrême, le sentiment d’être en présence d’une incarnation de la force des institutions et de leur rôle capital dans la vie d’une nation. Le réconfort que procurent la vision révolutionnaire authentique et la force morale réunies dans le chef d’un même homme politique africain, Nelson Mandela.
Pouvez-vous évoquer, plus particulièrement, le souvenir du président François Mitterrand, dans son profil personnel et dans ses rapports avec l’Algérie ?
J’ai connu François Mitterrand en trois temps différents. Au milieu des années 1970 à la faveur des rencontres au sommet FLN-PS. C’était par Lionel Jospin qui, l’accompagnant dans un ou deux séjours algérois en sa qualité de secrétaire national aux relations extérieures du PS, en profitait pour passer à la maison un moment en famille ; car il existait déjà une amitié personnelle qui s’était établie depuis 1958 par un concours de circonstances fortuites : nous avions étudié durant trois années dans la même rue des Saintspères, de part et d’autre du boulevard Saint- Germain, l’un à l’École nationale d’administration et l’autre à 200 m de là à l’École des ponts et chaussées. Nous logions dans la même cité universitaire dans deux bâtiments communicants ; last but not least, il y avait notre militantisme pour la cause algérienne, chacun dans son propre cadre national, l’un au sein de l’Union des étudiants de France, l’Unef, et de l’Union de la gauche, l’autre dans l’organisation clandestine du FLN. Mes contacts avec François Mitterrand étaient donc plutôt privés, sporadiques et impersonnels, comme c’était le cas à Paris lors de colloques sur les relations Nord-Sud ou sur la Méditerranée. Il y a eu aussi, en novembre1974, ce dîner à la résidence de notre ambassadeur en France, il était en compagnie de Pierre Mendès France, j’étais aux côtés de Belaïd Abdesselam en mission officielle à Paris. Sept mois plus tôt il avait été battu d’un nombre de voix égal à celui des Comores par Valéry Giscard D’estaing aux présidentielles de succession à Georges Pompidou. Il nous avait expliqué comment les deux candidats étaient convenus de refaire les élections dans le cas où la différence des votes ne dépasserait pas le nombre des voix des Comores, parce qu’ils s’étaient rendu compte que le chef des Comores les avait promises à chacun d’eux. Valéry Giscard D’estaing les ayant emportées en fin de compte aurait ainsi oublié ses engagements. Dans un deuxième temps, ce sont mes charges aux Finances et aux Affaires étrangères qui me conduisaient à l’Élysée, des fois seul, tantôt en compagnie de mes collègues saoudien et marocain, tantôt dans la suite du président Chadli Bendjedid. C’était pour le traitement des contentieux financiers algéro-français qui s’étaient accumulés durant la décennie 1980, ou lors des laborieux processus euro-arabe, euromaghrébin, France-Afrique ou dans le cadre des efforts parallèles algériens et français, dans les affaires libanaise ou irako-koweitienne.
Vous avez eu à l’approcher, plus souvent, en qualité d’ambassadeur à Paris…
C’est en ambassadeur d’Algérie, en effet, que je l’ai approché le plus et le plus fréquemment. C’était une période particulière pour lui comme pour moi, car il était à moins de trois années de la fin de son mandat et sa maladie avait progressé. Ce sont des moments de vérité pour tout être humain. Son premier mot pour moi quand je lui présentais mes lettres de créances en début décembre de 1992 en la présence de Roland Dumas fut : «Je veux d’abord dissiper un malentendu entre nous : non seulement je ne vous ai pas critiqué mais je considère au contraire que ce que vous avez fait était très courageux. » Il se référait à sa déclaration du lendemain de la démission de Chadli Bendjedid et de l’interruption du processus électoral. «Il faut que le processus démocratique reprenne le plus tôt possible.» Invité par un journaliste français à commenter ladite déclaration, j’avais répondu : «Inacceptable. » A la fin de la cérémonie protocolaire, il me dit son souhait de m’inviter à déjeuner au Palais de l’Élysée une fois tous les trois mois. «Chose que je ne fais qu’avec trois autres ambassadeurs, l’Anglais, l’Allemand et le Soviétique… Je compte sur vous pour me le rappeler s’il advient que je n’en prenne pas l’initiative. » La première de ce type de rencontres eut lieu après la première quinzaine de janvier 1993. Il aimait à prolonger la conversation au moment du café. Ces momentslà, je croyais entendre l’être humain se parler à lui-même, ou le Français qui se confiait à l’Algérien, plus souvent que je n’entendais le propos du chef d’État face à l’ambassadeur. L’homme donnait l’impression de revisiter sans cesse une ancienne relation avec l’Algérie coloniale qu’il semblait vivre plutôt mal avec le temps, pendant que le Français semblait chercher les occasions pour se montrer solidaire de l’Algérien en difficulté. Quant au chef d’État, était-il en quête d’un quelque chose que l’histoire substituerait enfin à l’obsédante déclaration de Batna : «La seule négociation c’est la guerre» ?
Vous avez évoqué le poids de l’histoire dans les relations entre les deux pays, l’Algérie et la France...
Un jour, c’était en hiver et nous étions assis au coin cheminée, nous évoquions l’histoire de la colonisation française en Algérie, lorsqu’il m’interrompit par une surprenante question : «Combien y a-t-il eu de morts durant la guerre d’indépendance ?» «Les chiffres officiels diffèrent évidemment, répondis-je, pour nous un million et demi, pour vous cinq ou six cent mille. Si la vérité était seulement entre les deux, cela ferait quand même un Algérien sur neuf… c’est comme si la France avait perdu sept à huit millions de ses habitants en sept ans. » Il a hoché doucement la tête, s’est tu pendant une trentaine de secondes puis tendant sa main vers Roland Dumas, il me dit : «Vous voyez la personne qui est à côté de vous, son père a été exécuté par les Allemands. Aujourd’hui, il est en train de travailler à l’amitié franco-allemande.» De mon côté, je lui livrais mon expérience des relations algéro-françaises, sans précaution protocolaire particulière et souvent à contre-courant des clichés dominants en France. Si on peut charger également les classes politiques des deux côtés sur l’absence de vision, c’est en Algérie que l’opinion publique a été la plus mâture dès l’indépendance. Comme s’il avait la géopolitique dans la tête, le peuple algérien est pour des relations importantes avec l’Europe, notre voisin, notamment la France. Il a toujours séparé la problématique des méfaits de la colonisation passée de celle des intérêts objectifs présents et futurs. Déjà en pleine période coloniale, les Algériens, qui ont le plus souffert et ceux qui ont les premiers combattu le colonialisme, ont été les premiers à faire le distinguo entre le peuple français et le système colonial d’État. Mon intime conviction est que l’attachement à la préservation de la mémoire est, dans l’esprit et dans le cœur des Algériens, totalement exempt d’un quelconque sentiment de revanche ou d’une volonté de culpabilisation d’humiliation en bloc d’un peuple, ni dans le fond ni dans la forme. Les Algériens, les plus attachés à une relation exemplaire avec la France, savent bien à juste titre qu’une telle relation repose sur une reconnaissance solennelle objective que la colonisation de l’Algérie est passée par des entreprises de pillage et de massacres systématiques de la part d’un système colonisateur d’État. Les successeurs de Charles de Gaulle ont entretenu un contentieux psychologique personnel avec l’Algérie, le cas le plus évident étant celui de Valéry Giscard D’estaing. Les cadres du PS, à commencer par ceux qui sont venus à la politique par la voie du soutien à l’indépendance, demeurent, eux aussi, frappés par un syndrome d’un autre genre, celui d’une Algérie indépendante qui avait le tort de ne pas ressembler assez à celle de fantasmes paternalistes refoulés à ce jour.
Vous aimez à citer, à cet égard, l’exemple désintéressé du professeur André Mandouze…
Oui, car il ne cessait de répéter à ceux qui rêvaient : «Tu ne convoiteras point la révolution des autres.» C’était un intellectuel français hors normes, fondateur du journal le Témoignage chrétien, il fut aussi un Algérien de cœur et de combat. Il a incarné l’intellectuel chrétien impliqué dans tous les combats en faveur des causes justes. Jeune agrégé de latin et résistant français, puis professeur à la faculté d’Alger à la fin de l’occupation nazie en France, il a soutenu activement le mouvement national et la cause de l’indépendance algérienne au péril de sa vie. Il a essuyé sans jamais faillir les menaces et agressions incessantes de la part des fascistes d’Alger, la persécution exercée à son encontre par l’administration d’un pays pourtant censé «ne pas emprisonner Voltaire». C’est au cours de son séjour à la prison de Fresnes qu’André Mandouze, qui était à l’époque pour les jeunes de ma génération une figure emblématique des luttes en faveur des libertés, tissa les premiers liens personnels avec d’autres codétenus algériens, notamment cinq chefs historiques de la Révolution : Boudiaf, Ben Bella, Khider, Bitat et Aït Ahmed. Il a été le premier directeur de l’Enseignement supérieur de l’Algérie indépendante et a quitté l’Algérie en 1965. Il y revint en 1992 revoir Mohamed Boudiaf. Il a partagé avec nous le retour de ce dernier avec la même ferveur que la nôtre. Sa passion pour l’Algérie était restée intacte, parce qu’il l’a vécue pleinement, lucidement, en pleine conformité avec le principe qu’il a superbement énoncé : «Tu ne convoiteras point la révolution d’autrui.» Il n’a manqué à aucun moment au peuple algérien, car son cœur battait à l’unisson du nôtre, aux moments de tous les dangers comme à la lueur des grands espoirs. Son désir le plus ardent était que «les Algériens se réapproprient saint Augustin» dont il fut un grand spécialiste. Il n’avait cessé de marteler cette invite devant l’auditoire que j’avais réuni pour l’écouter au Palais de la culture. L’observation préliminaire à son exposé était : «L’œuvre de saint Augustin s’évalue à 250 tomes : il était excessif… comme tous les Algériens. » En vérité, durant plus de cinquante ans de sa vie, c'est-à-dire jusqu’à ses derniers jours, André Mandouze n’a jamais quitté l’Algérie ni dans sa tête ni dans son cœur. Le jour viendra-t-il où nos programmes scolaires et universitaires incluront l’enseignement de la vie, de l’œuvre et des actions de cet homme qui fait partie intégrante de notre histoire ? Dieu, qui comme l’affirmait péremptoirement Albert Einstein «ne décide pas à coups de dés», a dû sans doute vouloir combler André Mandouze en choisissant de le rappeler à lui en mai 2006 à Porto Vecchio, c'est-à-dire au milieu de la Méditerranée, à mi-chemin entre Marseille et Annaba.
Finalement, François Mitterrand s’est-il délié, à la fin de sa vie, de son rapport conflictuel à l’Algérie ?
Pour l’avoir approché à des moments où il faisait sa mutation dans maints secteurs, politiques et spirituels, je crois, pour ma part, que François Mitterrand a profondément évolué avec le temps. Cela n’est pas l’avis de Claude Cheysson qui est allé jusqu’à déclarer à LCI, le jour de la disparition de François Mitterrand, que «l’indépendance de l’Algérie lui est restée dans le gosier». Je pense que Claude Cheysson, dont nul ne peut dénier la sincérité et l’amitié envers l’Algérie, parlait du dernier François Mitterrand qui est demeuré dans sa mémoire, celui de 1985 date de son départ du Quai d’Orsay pour Bruxelles. Durant la période 1989-1994, j’ai enregistré plusieurs des gestes et démarches de la personne et du chef d’État qui témoignaient d’une évidente évacuation de relents passés. Il a fait beaucoup pour être aux côtés de l’Algérie en difficulté financière. Il s’est investi personnellement et fortement dans ce domaine. Notamment en juin 1991, quand j’avais demandé à la Communauté européenne de l’époque un prêt d’aide à la balance des paiements d’un milliard de dollars américains. Bien que l’Algérie ne fût pas statutairement éligible à ce type d’intervention – le seul précédent était un prêt similaire accordé à un État européen, la Hongrie —, le Conseil des chefs d’État et de gouvernement de la CE répondit dans des délais exceptionnellement rapides de quelques mois, grâce à la forte implication de François Mitterrand, relayé amicalement et aussi fortement par Jacques Delors, président de la Commission européenne, et Pierre Beregovoy, ministre de l’Économie. Sur le plan personnel, je voudrais souligner combien François Mitterrand s’est montré fraternel à mon égard. J’ai reçu la notification de ma révocation de l’ambassade un 12 novembre. Le 20 novembre j’ai trouvé dans le garage de la résidence les valises de mon successeur. Le HCE m’avait donné un préavis de huit jours pour que je n’aie même pas la possibilité de demander à faire mes adieux aux autorités françaises. La goujaterie n’a pas échappé au président français, qui m’a fait appeler par Vedrine qui me dit : «Le président tient à vous recevoir pour la visite d’adieux. » Pour me marquer une amitié et un respect à un moment où mes propres mandants s’appliquaient à m’humilier, le président français est passé outre les exigences de son protocole d’État. C’était cela aussi l’homme d’État François Mitterrand.
Pouvez-vous évoquer le rôle, aussi minime fût-il, de l’Algérie lors de la crise du Golfe ?
La période de la crise du Golfe a été la plus frustrante de ma vie publique, la plus dure. Je l’ai vécue de manière plus éprouvante même que mon passage à la tête du gouvernement, passage dont les conditions ne sont pourtant pas réputées avoir été faciles. Mes déplacements à Baghdad étaient pour tenter de convaincre Saddam Hussein de retirer ses troupes du Koweït, de l’alerter sur les conséquences incalculables, pour lui et pour nous tous, d’un prolongement indéfini de l’occupation. Nous nous connaissions déjà depuis 1974, ce qui m’autorisait à lui parler sans restriction particulière. Ses interventions me donnaient l’impression d’un entretien surréaliste. Je lui disais : «Monsieur le Président, il n’est pas besoin d’expertise militaire pour savoir que vous allez avoir affaire à un pays, qui, à la veille d’entrer en guerre en 1942 contre l’Allemagne et le Japon, s’est mis à fabriquer des milliers et des milliers d’avions militaires par an, pendant que le pays de Staline de son côté fabriquait cent quarante mille chars par an. Or, tout à l’heure en débarquant à l’aéroport de Baghdad, j’ai noté dix aéronefs en stationnement, dont on m’a dit qu’ils étaient en panne par manque de pièces de rechange…» «En cas de guerre, ce sera l’ordinateur américain contre l’ordinateur irakien et l’Irak sera détruit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. » Je tiens de Tarek Aziz la narration de la promesse que fit James Baker à la délégation irakienne, lors de la rencontre de la dernière chance début décembre 1990 à Genève : «Nous vous remettrons à l’âge de pierre. » Je n’ai jamais relâché nos efforts en vue d’éviter l’intervention militaire : du début de l’invasion jusque et y compris la dernière tentative de paix effectuée par le président Chadli Bendjedid. Je l’avais alors accompagné dans une grande tournée de sensibilisation aux principales capitales du Moyen-Orient et de l’Europe occidentale, en décembre 1990, c'est-à-dire jusqu’à la veille de la guerre. Et ce, malgré l’agacement, voire l’hostilité que nous valaient ces efforts de la part de toutes les parties : l’Administration américaine était rivée à bloc dans sa logique de guerre et prête à tout pour dissuader toute action susceptible de favoriser une décision de retrait des troupes irakiennes du Koweït, éventualité que les stratèges américains désignaient, c’était connu, comme étant le «scénario cauchemar» dans le sens où un tel retrait leur ôtait l’alibi de base à l’intervention de leurs troupes ; les alliés arabes de l’Administration américaine, à leur tête les gouvernants du Koweït, souvent rencontrés au Caire, à New York ou à Alger, avaient été satisfaits quand nous avions condamné l’invasion, ensuite ils se montrèrent déçus quand nous n’avions pas voté en faveur du recours aux soldats étrangers et enfin ils ne cachèrent pas leur irritation quand nous poursuivions nos efforts pour un départ des Irakiens de leur pays ! Ne pensant qu’à en découdre avec leur envahisseur et lui faire payer le prix élevé, mon collègue et mes amis koweïtiens me disaient : «De quoi te mêles-tu à vouloir convaincre Saddam de se retirer ? Laissele ! Mais laisses-le donc ! Dût-il transformer le Koweït en un tas de cendres ! » A Alger, dans un climat de véritable hystérie collective, toutes couches sociales et politiques confondues, la presse, l’opinion algérienne y compris toute l’intelligentsia, toutes les sensibilités politiques et parmi elles ceux que l’on croit les plus averties, tous étaient dans un état second, aveuglément acquis à la folle idée de «l’Irak quatrième puissance militaire du monde» et dénonçaient durement le fait que nous ne soutenions pas inconditionnellement Saddam Hussein «pour une fois que nous avons un pays arabe en mesure d’infliger une correction aux Etas-Unis, criaient-ils tous»! Il a fallu six heures de débats à huis clos dans l’hémicycle de l’APN, pour que je décrive à des députés médusés l’envers de la médaille. Rencontré à New York en septembre 1990, James Baker, secrétaire d’Etat américain, tentait en vain de nous rallier à la «coalition militaire» — nous nous étions abstenus lors du sommet arabe du Caire qui lui avait donné sa bénédiction — Il s’exclamait à l’exposé de notre position : «Qu’est-ce que c’est donc cette position qui mécontente tout le monde, qui mécontente les gouvernements américain, français, irakien, koweïtien, l’opinion algérienne comme toutes les opinions arabes ?» «Ça s’appelle une position indépendante, Monsieur le Ministre», me contentai-je de répliquer. Ainsi s’est terminé ce qui allait être notre dernier entretien jusqu’à une année plus tard. J’ai vécu les cinq mois précédant la guerre tourmenté par la perspective de la destruction de l’Irak et les souffrances qui allaient en résulter pour le peuple irakien. Ce matin du 15 janvier 1991 qui a suivi le début de la guerre, le président a tenu un Conseil des ministres extraordinaire, j’ai commencé mon exposé la voix étranglée. Mon passage au ministère des Affaires étrangères autant que ma mission de chef de gouvernement m’ont beaucoup édifié tant sur la réalité du régime irakien que sur celle du régime iranien. Alors que je le recevais officiellement à Alger, mon vis-à-vis de l’époque aux Affaires étrangères Ali Velayati, au cours d’un tête-à-tête qu’il avait expressément demandé, a exprimé sans l’ombre d’une gêne son souhait que le gouvernement algérien autorise l’envoi de propagandistes iraniens dans nos mosquées, selon ses propres termes pour «mettre les Iraniens sur un pied d’égalité avec les salafistes saoudiens». Manière polie de le remettre à sa place, je m’étonnai de l’entendre vouloir transformer, avec notre bénédiction en prime, l’Algérie en un champ de bataille entre la shi’a et la salafia. C’est pour dire combien les faits passés ont forgé ma conviction que l’instrumentalisation de l’islam et de la shi’a par le régime des mollahs n’est pas la manifestation innocente d’un acte de prosélytisme désintéressé, mais entre bel et bien dans le cadre d’une stratégie hégémonique qui va bien au-delà du voisinage asiatique de l’Iran et s’étend sur toute notre région à commencer par notre pays. Voilà un régime que l’Algérie a été l’un des rares à soutenir de la manière la plus désintéressée, et ce, dès l’instauration de la république islamique. C’est grâce à une médiation menée par de hauts responsables algériens au nom de l’Algérie, médiation dont les chevilles ouvrières ont été Mohamed Seddik Benyahia et Mohamed Seghir Mostefaï, gouverneur de la Banque d’Algérie sur les plans politique et économique, relayés sur le plan diplomatique à Washington par Rédha Malek alors notre ambassadeur aux Etats-Unis, que fut débloqué le contentieux irano-américain de l’époque, et ce, à la grande satisfaction et des Etats-Unis et de l’Iran.
Vous semblez avoir conservé bien de l’amertume de cet épisode particulier de votre parcours personnel...
Je m’étais déjà familiarisé avec l’idée que les États sont des «monstres froids», mais il est vrai qu’à travers ce que j’ai vécu durant la période particulière de ma vie diplomatique, j’ai mesuré encore davantage combien le cynisme des États pouvait être sans limite, en particulier quand y règnent des régimes qui mettent l’homme très loin du cœur de leurs préoccupations. Nous avons payé le prix fort notre initiative pour une autre médiation en faveur de l’arrêt des hostilités irano-irakiennes, la seule initiative d’entre toutes les autres qui fût exempte de toute arrièrepensée politique ou mercantile : quatorze de nos dirigeants et cadres supérieurs, dont le même Mohamed Seddik Benyahia, ministre des Affaires étrangères et membre du Bureau politique du FLN, y ont laissé leur vie, dans le tragique crash d’un avion du gouvernement algérien abattu par un missile dans l’espace aérien irako-persique. A ceux qui ont abattu notre avion en ce mois de mai 1982, nous n’avons demandé ni réparation, ni indemnisation des familles des victimes, ni même l’expression d’excuses officielles. C’est par son attachement à défendre partout dans le monde les droits, la dignité et l’intégrité de ses citoyens, qu’un pays impose aux autres de le respecter. Que peut être le sentiment à notre égard d’un régime dont les missiles ont abattu un avion gouvernemental avec à bord 14 de nos cadres dirigeants, quand il voit notre silence devant l’offense qu’il nous a faite ? Comment le régime iranien nous a-t-il payés de retour pour nos sacrifices totalement désintéressés ? Six années plus tard il soutenait idéologiquement et financièrement l’irruption de la violence extrémiste chez nous. C’est pour cela que les relations diplomatiques furent rompues à l’initiative de l’Algérie, alors que j’étais chef du gouvernement sous la présidence de Mohamed Boudiaf. La problématique iranienne aujourd’hui est enfermée dans une alternative d’extrêmes, c'est-à-dire soit en termes guerriers soit en termes de complaisance avec le régime en place. La guerre à l’Iran ? Mais on a quotidiennement sous les yeux les désastreuses retombées de l’expédition américaine de 2003 en Irak ! «L’apeasement» ? (comprenez la complaisance par la négociation avec le régime iranien). Les Français et les Anglais en 1938 n’ont rien fait d’autre à Munich que de l’«apeasement» ! La signature des Accords de Munich qui entérinaient le fait accompli de l’Anschluss en Autriche (mars 1938) et le rattachement à l’Allemagne de territoires sudètes en Tchécoslovaquie, Munich n’a pas empêché moins d’un an plus tard… l’invasion de la Pologne puis la Seconde Guerre mondiale. Ni la guerre ni la complaisance n’y feront rien. Qu’on laisse tout simplement le peuple iranien prendre son destin en main. D’autant plus qu’à la différence du cas irakien, il existe une opposition nationale qui a quarante-deux ans d’âge puisqu’elle s’est fondée en opposition au régime du Shah, dans le sillage spirituel de Mossadegh. Soit dit en passant c’est un mouvement qui est demeuré profondément marqué par la lutte de libération algérienne, dont l’histoire a été suivie là-bas avec passion comme un modèle gravé dans les esprits, dans le chef des anciens comme dans celui des plus jeunes.
Je suppose que l’exercice diplomatique que vous évoquez vous a permis, parfois, d’accéder à des moments de plénitude…
Aussi, oui en effet. De mes rapports avec le couple royal belge, à titre d’exemple, il m’est resté déjà cette impression de douceur et d’humilité que dégageait la personne de feu le Roi Baudoin, un homme de paix. C’est lui qui m’avait confié, alors qu’il me recevait au Palais royal du temps de ma mission à Bruxelles, qu’il avait tout arrangé pour une rencontre qui devait se tenir entre Houari Boumediene et Hassan II à l’automne 1978. La disparition du premier lui laissa un grand regret. Sachant que les deux hommes n’étaient pas du genre à se déplacer dans une capitale européenne pour le seul désir de prendre un thé ensemble, depuis l’information que m’avait confiée feu Baudoin je me suis senti autorisé à croire que déjà en 1978 nous étions passés tout près d’une imminente normalisation des rapports algéro-marocains. Le roi des Belges était un érudit qui montrait une soif assidue de connaissance de notre culture et de notre religion et un homme simple. Je le vois encore courant avec une joie d’enfant, pieds nus sur une crête de dune du Tassili des Ajjers où il était avec son épouse Fabiola l’invité de Chadli Bendjedid. L’évocation des rapports algéro-marocains me conduit à noter que c’est avec Hassan II que les occasions de rencontre ont été les plus fréquentes, il est facile de comprendre pourquoi : outre la volonté de rapprochement avec le Maroc, qui était celle de Chadli Bendjedid et que je partageais entièrement, il y avait la dynamique maghrébine dont j’ai parlé, ainsi que la multiplication des crises au Moyen-Orient et où nos deux pays se trouvaient très investis. Le courant passait très bien entre lui et moi, pas seulement parce que je n’ai jamais perçu les Marocains et les Tunisiens que comme faisant partie du même peuple que les Algériens. J’avais avec lui des conversations qui allaient au-delà du seul objet officiel de nos rencontres. Il m’entretenait volontiers de ce qu’il faisait, projetait ou rêvait pour le Maroc dans divers domaines. J’ai conservé de lui l’image d’une synthèse réussie entre la tradition et la modernité. Ses achèvements doivent beaucoup, non seulement à un attachement viscéral à sa nation mais aussi à la stabilité qu’il a su préserver. L’œuvre en Tunisie de feu Habib Bourguiba, qu’il m’a été donné de rencontrer plusieurs fois en ma qualité de président de Sonatrach, à l’instar de celle de Hassan II au Maroc et de celle de Houari Boumediene en Algérie, illustrent dans mon esprit l’étroite interaction entre le niveau de légitimité politique d’un chef, son obsession des intérêts nationaux et le sentiment qu’il donne à son peuple de se vouer à ses préoccupations. J’ai eu le privilège de recevoir Nelson Mandela en Algérie et de le rencontrer trois fois encore, alors que je représentais le président à des rencontres de l’OUA, ce qui m’a valu des entretiens prolongés avec lui inoubliables. Le dernier eut lieu tout un après-midi d’un 4 juin 1991, dans un avion du gouvernement algérien entre Abuja et Alger où je le laissai à l’aéroport pour qu’il continue son chemin vers Paris. C’était un entretien que je ne peux oublier, essentiellement en raison de sa densité et de sa longueur permise par le vol Abuja-Alger et subsidiairement parce qu’il coïncidait avec mon rappel en urgence par le président. (Je sus en arrivant que ce fût pour me pressentir pour la constitution du gouvernement). A la fin de sa captivité, un moment où tous les grands de ce monde se le disputaient, c’est lui qui avait demandé à l’Algérie de le recevoir pour qu’il lui exprime sa reconnaissance. Il n’a cessé de clamer durant sa visite : «C’est l’ALN qui m’a formé. » Et de réclamer, en sus des nouvelles de Ben Bella, celles des personnes qu’il avait connues au sein de l’ALN et du GPRA et dont il avait gardé les noms en mémoire après 26 ans de captivité, à savoir le «docteur Mostefaï» (Chawki) et «Djamel» (Belkacem Cherif). Qui aurait pu croire un an avant sa libération que le problème de l’apartheid allait trouver une solution ? On ne réalisait peut-être pas à sa juste mesure la dimension universelle de Nelson Mandela. Si la question d’un gouvernement mondial avait été envisageable, voilà un homme qui aurait été l’homme de la situation.
M. C. M.
(A suivre)

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