Périscoop : BAZOOKA
Dans l'ombre des fougères
PAR MOHAMED BOUHAMIDI
mbouhamidi2001@yahoo.fr


Accroupi dos à l’est, face à son compagnon posté de l’autre côté de la petite clairière, pour surveiller mutuellement leurs arrières, le souvenir d’un vieux rêve, étrange et si puissant. Il se trouvait dans une autre forêt, plus loin, tellement plus loin, vers le sud-ouest ; une forêt cachée entre les vallonnements qui, par des collines menaient vers une vieille route de campagne vers Blida. On y accédait en contournant des fermes et des chiens furieux, en passant entre les cultures avant d’arriver à des haies qui descendaient vers un oued invisible dans un silence qui vous mettait en éveil.
Là, entre le domaine des hommes et celui des friches, des vaches placides et efflanquées levaient parfois leur grosse tête lourde et pacifique. Il fallait suivre une pente douce au départ puis de plus en plus rapide pour arriver dans des futaies qui se ramassaient avant de se fondre dans un bois serré dans lequel, pour avancer, il devait écarter les branchages ou s’y accrocher pour ne pas se précipiter dans les passages abrupts que l’œil devinait entre les racines des buissons. Au fond, tout à fait en bas, dans ce qui aurait dû être un lit d’oued, sous les feuillages vert foncé des buissons et des arbres, poussait une végétation luxuriante, expansive, drue. Il avait pour la première fois, entre ces plantes dont il ne connaissait pas les noms, rencontré ces tiges graciles et élégantes qui portaient des petites feuilles allongées sous lesquelles se sentait, à la peau, l’humidité du sol. Il en conçut une tendresse spontanée et étonnée pour ces buissons si différents des autres. Il ressentit comme un appel à s’accroupir et il comprit par intuition que les fougères, dont il reconnaîtra le nom bien plus tard, poussent sous les ombres humides. Il resta longtemps à imaginer que s’il passait sous les feuilles fragiles, il rejoindrait un espace d’eau tranquille et silencieux, d’avant les tumultes du monde, d’avant ce passé dont on l’avait lesté avant qu’il ne vive, d’avant cet avenir sans surprise d’une vie balisée. Il n’avait jamais plus retrouvé ce lieu de foison humide comme la paix et là, sous les pins centenaires, face à son compagnon, dans l’air sec de l’été qui brouillait de sueur sa vue, il se demandait encore si c’était un rêve ou si un jour il avait franchi les vallons herbeux qui menaient vers l’eau et l’ombre de ces fêlures invisibles.
M. B.

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