L'ENTRETIEN DU MOIS : SID-AHMED GHOZALI AU SOIR D'ALGÉRIE
Histoire des nationalisations, politique pétrolière et bonne gouvernance - 17e partie


«Le FLN, censé officiellement avoir gouverné depuis dix années, était indiqué comme le coupable aux yeux de la population. C’était une injustice historique.»

Entretien réalisé par Mohamed Chafik Mesbah
Mohamed Chafik Mesbah : Finalement, quels sont les traits distinctifs que vous en retenez ?
Sid-Ahmed Ghozali :
J’ai retenu de mes relations avec les militaires, durant toute ma vie professionnelle, une perception qui me conduisit à défendre l’honneur de l’armée à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, qu’il s’agisse de dénoncer la thèse du «Qui tue qui», ou de dire en témoin dans l’affaire Souaïdia que «tout ce qui touche à l’honneur de l’armée touche à l’honneur de l’Algérie». J’ai fait cela en conviction et connaissance de cause et non point pour courtiser l’armée. Laissons cet exercice aux larbins, nombreux en notre pays. Je me livre à ce devoir de défense de l’honneur militaire alors que c’est à certains compartiments des Services que je dois la plupart des coups tordus que j’ai essuyés personnellement dans ma vie publique depuis trente ans. Ma propre vision de l’armée n’a rien de commun avec le cliché injuste et trompeur qui assimile en bloc l’armée à ces fabuleux «généraux corrompus». C’est pour cela que je m’en suis toujours tenu à ma vision proclamée devant l’APN dans mon programme quand j’exprimais «… ma solidarité totale avec l’ANP, qui n’est pas intervenue sur le terrain de sa propre initiative mais en application de la Constitution et pour l’accomplissement d’une noble mission : préserver la sécurité des citoyens et de leurs biens, protéger la démocratie naissante, préserver la paix civile et l’unité nationale, défendre l’honneur de la nation». Je n’ai aucun doute sur le caractère patriotique de la démarche des militaires, de ceux qui étaient mes interlocuteurs en tout cas, lors de cette période cruciale de notre histoire. Mais l’expérience m’a montré que pour la conduite des affaires de l’État, que l’on soit civil ou militaire, le patriotisme, condition nécessaire, est loin d’être une condition suffisante. En d’autres termes, qu’il s’agisse de diriger une famille, une équipe de football, une entreprise, une administration ou des affaires d’Etat, le patriotisme n’est pas un brevet de capacité et de compétence.
Sur l’avenir du rôle de l’institution militaire dans la vie du pays, quel est votre vision ?
Elle se fonde sur ma vision des chefs avec lesquels j’ai travaillé pour le bien public. L’Algérie et l’armée appartenant autant à tous les Algériens, la solution à nos problèmes sera le fait de tous les Algériens rassemblés, ou alors elle ne sera pas. Rassemblés dans une logique d’alliance entre civils et militaires au service des intérêts supérieurs nationaux. Se trompent ceux, civils ou militaires, qui se convainquent, fût-ce sincèrement, qu’ils sont eux seuls la solution. C’est servir le pays et leur rendre service en même temps, que de leur dire qu’ils ne seront la solution qu’à partir du moment où ils cesseront d’être à la fois le problème et la solution. Se trompent ceux, civils ou militaires, qui s’illusionnent à penser qu’il puisse y avoir un iota de bonne gouvernance dans un système institutionnel où celui qui décide est l’un et celui qui répond des décisions est l’autre. La règle d’or de la bonne gouvernance exige que celui qui détient l’autorité doit être responsabilisé, c'est-à-dire qu’il doit s’attendre à tout instant à répondre de ses actes et décisions et que celui qui est responsabilisé doit avoir l’autorité nécessaire à l’exercice de ses responsabilités et obéir à l’obligation de répondre de ses actes et décisions. C’est ce que j’appelle la réassociation indispensable de l’autorité et de la responsabilité. C’est ce que les Américains appellent accountability. En dehors de cette liaison mécanique, point de salut.
Restons à votre place, en tant que Chef du gouvernement, dans le système institutionnel tel qu’il fonctionnait concrètement en 1992. Quelle fut votre part dans la décision d’interruption du processus électoral ?
A la suite des résultats du premier tour et en l’état de vacance à la présidence de la République, l’arrêt du processus électoral a été prononcé après la tenue du Haut-Conseil de sécurité, que j’ai présidé aux lieu et place du Président de la République démissionnaire. Les membres du Haut-Conseil sont, outre le Chef du gouvernement, les ministres de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de l’Economie. Était présent également le président de la Cour suprême. Le même Haut- Conseil a créé un Haut-Comité d’État composé de cinq membres dont Mohamed Boudiaf, Président, et ce, pour deux ans, le temps qui restait à courir du mandat du président Chadli Bendjedid. Ces décisions ont été publiées au Journal Officiel de la République. Elles donnent clairement ma part dans la décision : celle de Chef du gouvernement, ni plus ni moins. Mais c’est peut-être autre chose que vous cherchiez à savoir. Si c’est «qui a fait quoi ?» dans le processus qui a conduit à ces décisions, il me faudra beaucoup plus que l’espace et le temps d’un simple entretien pour vous satisfaire. Analyser fidèlement et objectivement les choses, ne saurait se limiter à ce qui s’est passé depuis le premier tour. Il faut remonter en amont. Sauf à tomber dans l’historiette ou dans les vérités tronquées. C’est un exercice qui ne siérait pas à la gravité du sujet et à l’honnêteté envers les gens, comme envers les acteurs. Vous allez donc devoir vous contenter de savoir que le processus a impliqué à la fois les ministres, les responsables de la Défense, le Président, les partis, la société civile et même la rue. Quand tous les acteurs, j’en fus, donneront leur témoignage, il reviendra à l’historien de quantifier, si tant est que cela soit d’un quelconque intérêt immédiat. Sans prétendre souffler les questions que je souhaite entendre, il me semble que le plus important est, primo, que l’ensemble desdits acteurs, à commencer par Mohamed Boudiaf, ont agi en dehors de tout calcul personnel et exclusivement en fonction de ce qu’ils ont considéré en conscience comme le devenir de l’Algérie ; deuxio, qu’à ce jour, nous n’avons pas tiré les leçons de cette expérience. D’où la principale explication à la situation qui est la nôtre aujourd’hui.
Pouvons-nous marquer un temps d’arrêt pour analyser sereinement, vingt ans après, ce phénomène politique exceptionnel que le FIS avait représenté. Comment expliquez-vous l’engouement populaire pour ce parti ? Sur le plan organique et doctrinal, le FIS, enfin, c’était un vrai parti moderne ou un conglomérat archaïque de tendances ?
Une analyse ne peut être que sereine. Sinon ce n’est pas une analyse. Le FIS ne date pas seulement du jour de sa propre légalisation, ni même des journées d’octobre où on l’a vu prendre le contrôle de la rue. Les premières actions dans les maquis c’était au milieu des années 1980. Sur les plans idéologique et opérationnel, le mouvement couvait déjà dans les années 1970. Ce n’est pas propre à l’Algérie, toutes les situations de malvie, de désespérance et de désenchantement vis-à-vis du pouvoir en place, favorisent l’émergence puis la prospérité d’extrémismes populistes violents. J’ai évoqué la situation qui a prévalu dès la chute des prix du pétrole en 1985, pour en dire la genèse et les conditions de son aggravation au fil du temps, pour en analyser les aboutissements en 1988 et aux évènements d’octobre. La société algérienne était mûre avant 1988 pour aller chercher dans le recours à l’extrémisme la sortie salvatrice qu’elle n’attendait plus de ses dirigeants. Le FLN, censé officiellement avoir gouverné depuis dix années, était tout indiqué comme coupable aux yeux de la population, d’autant plus que ce sont ses dirigeants suprêmes qui l’ont désigné comme responsable des maux qui affectaient la société. C’était une injustice historique. Je pense avoir été le seul à dénoncer cette injustice. Référez-vous aux enregistrements des débats d’investiture de juillet 1991où vous noterez que j’ai clairement dénoncé pour la énième fois «ceux qui ont chargé indûment, injustement et abusivement le FLN en tant que Front de tous les maux imposés à ce pays. Ils portent entièrement la responsabilité de cette déchéance (de l’Algérie)». C’est depuis 1988 qu’ont fleuri les cris dans la rue de «FLN assassins ! FLN voleurs !» Qui s’est senti blessé par cela ? Qui du sein des hommes publics n’a cessé de protester ? Les écrits restent : ils sont là pour en attester. Beaucoup auront noté la sibylline formulation utilisée, un an après son discours historique du 19 septembre 1988, par le Président Chadli Bendjedid pour expliquer le limogeage, injuste ô combien de Cherif Messadia du secrétariat permanent du FLN, dans un entretien exclusif paru en octobre 1989 au quotidien Echarq El Awsat. «Je lui ai demandé de se mettre à l’abri en attendant que l’orage passe», avait-il confié au journaliste Qoçay. On en était là. L’état d’esprit des Algériens n’était plus que de se «débarrasser du FLN», bouc émissaire désigné par ses propres dirigeants et livré par les mêmes à la vindicte du peuple comme le responsable de ses malheurs. Qui aurait imaginé que les trois lettres symboliques, qui ont incarné la Libération nationale, que le sigle du mouvement historique qui a incarné les sacrifices et l’héroïsme légendaires des artisans de la Libération nationale, allaient être associés aux vocables de « voleurs et d’assassins » dans les esprits, dans les rues, dans les cités et les campagnes de l’Algérie indépendante ? Quand on cherchait à attirer leur attention sur la signification future des égorgements qui étaient pratiqués déjà à l’époque dans les rues, les bus et les mosquées, quand on les mettait en garde contre l’effrayante perspective d’une prise de pouvoir par les extrémistes, les Algériens répondaient comme de concert : « Fais moi vivre aujourd’hui et égorge- moi demain !» Il n’y a pas plus concis que cette fameuse formule populaire qui était dans tous les esprits et sur toutes les lèvres pour décrire l’état d’esprit et les intentions de vote y associées des Algériens entre Octobre 1988 et les élections de 1991. C’était profondément injuste. C’était pourtant le choix qui avait été fait dans les arcanes du pouvoir. La force du FIS se nourrissait au terreau épandu et structuré au fil du temps par la malvie, par le ressentiment des gens et leur désespérance. A quoi pouvait-on s’attendre en offrant au choix des Algériens, comme alternative au FIS, le seul FLN, c'est-à-dire l’objet de leur colère désigné par le pouvoir à cette fin ? Quant aux résultats du premier tour, 52% d’abstentions et 16% de bulletins nuls, ce sont en fin de compte 26% du corps électoral qui ont voté FIS. Un petit détail technique pour expliquer le phénomène des bulletins nuls. Les bulletins de votes portaient les listes des candidats ; l’électeur était invité à cocher une petite case en face du candidat de son choix. La bureaucratie avait édicté la règle que la croix ne devait d’aucune façon déborder de la case sous peine de nullité… comme au jeu de loto… loin d’imaginer que, pour une personne analphabète, il est aussi difficile de respecter une règle aussi stupide que d’écrire une lettre ! Les militants du FIS, par la voie de faux bulletins pré-imprimés dans les communes, ou par la voie de la fameuse astuce de la noria, ont muni les citoyens qu’ils ont mobilisés de bulletins déjà cochés. Ils ont fait voter les gens à l’entrée des bureaux et le tour était joué. Le FIS a fait voter hors des bureaux de vote ! Voilà pourquoi, sur les deux millions de bulletins nuls, pas un seul n’était destiné au FIS ! Vous pensez bien qu’en tant que Chef du gouvernement je n’étais pas fier de moi quand j’ai appris cette bévue administrative au lendemain du premier tour. Mais les remords ne servent à rien, d’autant plus que les résultats auraient été différents mais sûrement pas au point d’en masquer la substantifique signification. J’évoquerai plus loin cette signification. Par ailleurs, et pour les seuls besoins de l’analyse des rapports de force, dans une situation normale, celle des pays à forte tradition démocratique, les abstentions doivent être réparties au profit des forces en présence dans les mêmes proportions que les votes respectifs acquis par ces forces. Je m’explique : supposons une compétition électorale où s’opposent A et B. Supposons que le pourcentage des abstentions est 50% et que A remporte 60% des suffrages exprimés et B 40%. En termes de rapports de force, on suppose alors que le rapport des forces est égal au rapport des résultats. Mais si on a des raisons sûres de penser que les 50% d’abstentions ne pouvaient pas aller au profit de A, alors le rapport des forces réel n’est donc que de 30% au profit de A. Or, dans la situation de 1991 on peut raisonnablement penser que le FIS a mobilisé au maximum et que par conséquent aucune des voix comprises dans les 50% d’abstentions ne pouvait être «comptabilisée» comme un vote potentiel pour le FIS. En conséquence, le FIS a remporté certes 52% des votes exprimés. Mais le rapport des forces, compte tenu des abstentions, est de moitié soit environ 26% qui se trouve coïncider avec le pourcentage des électeurs inscrits. On peut donc raisonnablement affirmer que les résultats officiels de 26% des inscrits reflètent bien le rapport des forces électorales. Mais ce n’est pas le rapport de force idéologiquement parlant. En effet, si vous tenez compte des bulletins nuls et que de plus vous enlevez au moins la moitié des 26% représentant des votes rejet-sanction, vous constatez, qu’en termes de rapport des forces idéologiques, les résultats du vote indiquent que 10% au maximum des Algériens adhèrent au projet du FIS ; ceci donne une lecture évidente du scrutin : les Algériens à 90% ont surtout espéré, qu’ils aient voté ou non, d’abord et avant tout à être «débarrassés du pouvoir en place». Ce n’est qu’au lendemain du premier tour qu’ils ont commencé à réaliser la situation et se poser la question de savoir si le mouvement prétendant éradiquer ce qu’il nommait le Taghout, n’était pas en train de préparer son remplacement par un autre Taghout à la puissance deux ! C’était à ce moment que les représentants du FIS se répandaient déjà en promesses effrayantes, notamment la promesse de «purification ethnique» : «S’il faut tuer deux millions d’Algériens pour purifier la société, alors on en tuera deux millions !» Quand j’évoque «les graves déficits de gouvernance dans les contrées musulmanes, le refus obstiné de tirer les leçons de phénomènes analogues à ceux qui se sont développés chez nous», j’ai en tête deux types de déclaration de hauts dignitaires algériens de la sécurité. Mohamed Lamari en sa situation de chef militaire disait en 2003 : «Nous avons vaincu militairement le terrorisme dans les maquis. Mais le problème de l’intégrisme demeure entier. Ce problème relève du politique.» Autrement dit, «nous, les militaires, avons fait notre boulot, les politiques n’ont pas encore fait le leur». Bien. On ne peut que partager ces propos. Je n’ai moi-même rien dit d’autre en ressassant que le phénomène de la violence avait des causes politiques et que le traitement du mal impliquait le traitement des causes du mal et pas seulement des symptômes du mal ; que les militaires pouvaient traiter les symptômes mais pas les causes du mal. Jusqu’à ce jour, les «politiques», qu’ils soient d’ailleurs civils ou militaires, ont tourné le dos aux causes du mal. Ils les ont aggravées en négligeant le traitement des problèmes des citoyens. Les lois naturelles édictent que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les bombes qui tuent à Batna, dans la capitale ou en Kabylie et ailleurs sont-elles une affaire de vigilance des services de sécurité, comme le suggèrent les analyses lapidaires du ministre de l’Intérieur, dont les citations périodiques des chiffres «résiduels» du terrorisme sont encore restées dans les mémoires pour qu’il se croit obligé de les ressasser ? Je veux dire que je m’inquiète encore davantage quand j’entends une voix aussi haut placée dans la hiérarchie du pouvoir politique défausser de cette manière le même pouvoir de ses responsabilités et faire mine d’ignorer que jamais nos services de sécurité, civils et militaires confondus, dût-on en quadrupler les effectifs et les moyens, ne seront jamais assez performants pour venir à bout du terrorisme, tant qu’ils n’auront pas sur le plan du renseignement la coopération spontanée de vingt millions d’Algériens. C’est cela l’arme absolue dont ont besoin nos services de sécurité.
Dans le même ordre d’idées, à votre avis, le FIS a-t-il triché ou a-t-il remporté loyalement les élections législatives de 1991, même si c’est en profitant de la faiblesse de tous ses autres concurrents ?
Lors d’un entretien télévisé en direct, que j’ai eu avec six de vos confrères, au lendemain du premier tour des élections législatives, quelques jours avant la démission du Président, j’ai procédé à l’analyse des résultats. J’en restitue le sens ci-après, ce qui est aisément vérifiable à partir des archives audiovisuelles. Début de l’analyse 1. Je vous ai promis à ma nomination des élections propres et honnêtes. Le scrutin du 27 décembre a-t-il été propre et honnête ? Oui de la part du gouvernement qui n’a pas triché, non de la part du FIS qui a abusé de sa position dominante dans les collectivités locales depuis juillet 1990 et n’a pas hésité devant de nombreuses pratiques déloyales et illégales pour fausser le scrutin. En attestent d’évidence : pas un seul bulletin FIS sur deux millions de bulletins nuls, la disparition mystérieuse d’un million de noms des listes électorales, la fabrication de faux bulletins de vote. 2. Cela veut-il dire, avais-je conclu, que les résultats ne sont pas significatifs ? Non. Au contraire, les résultats signifient clairement que le vote des Algériens doit être compris comme un appel au secours, un très fort cri de rejet total par les Algériens de tous ceux qu’ils considèrent, à un titre ou à un autre, comme responsables de leur condition dégradée. Fin de l’analyse. Au petit matin du 28 décembre, à un journaliste qui m’interrogeait à la volée dans le hall du palais du gouvernement sur les résultats du premier tour qui venaient de tomber, je répondis : «Ce n’est pas un vote c’est un vomissement.»
À vous limiter à votre mission principale en qualité de Chef du gouvernement, organiser les élections législatives dans un délai de six mois, vous ne voyez pas matière à autocritique ?
Comment ai-je accepté la mission de Chef du gouvernement et ai-je bien fait de l’accepter ? L’ai-je bien accomplie ? Ai-je contribué à changer le cours des choses et dans quels sens ? Quelles traces a-t-elle laissées sur le plan national et subsidiairement sur le plan personnel ? Si j’ai bien compris, c’est à cet exercice ardu que vous me conviez. Cela ne va pas être aisé de vous satisfaire de manière juste allusive. Je vais essayer de m’acquitter de l’exercice. Je vous livre, de suite, un résumé lapidaire de mon état d’esprit présent.
Primo : Sur le plan purement personnel, j’ai mal géré ma relation avec Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN.
Deuxio : En acceptant la mission de Chef du gouvernement dans les conditions qui prévalaient alors, j’ai fait un sacrifice personnel qui s’est avéré inutile.
Tertio : De la même manière en ne démissionnant pas au lendemain du désaveu du gouvernement par l’APN, à propos du mode de scrutin proportionnel, je me suis beaucoup desservi sans que cela fût d’une utilité pour le pays.
Quarto : L’annulation du deuxième tour des élections de décembre, mesure obligatoire, patriotique et salvatrice, est devenue a posteriori un coup d’épée dans l’eau dès lors que par la suite le régime n’a pas tiré à ce jour la leçon qu’il fallait des résultats du premier tour. Je crois que ces erreurs n’ont pas nui au pays. Mais elles ne l’ont pas servi non plus. En tout cas pas comme j’aurais dû et comme j’ai souhaité le servir. Maintenant, je vais expliciter. Il y a eu entre Abdelhamid Mehri et moi une fracture de communication fabriquée de toute pièce par d’autres que lui ou moi, bien avant ma nomination à la tête du gouvernement. Mais j’ai ma part de responsabilité de cet état de choses. Il m’incombait à moi, en ma qualité de Chef du gouvernement, et en mon devoir envers un aîné que je respecte, de faire plus et mieux pour éviter l’aggravation de cette fracture à partir de juin 1991. Sous l’étreinte du temps et de la confusion de l’époque, sous l’effet des attaques politiques virulentes émanant de moyens détournés du sein du FLN, mes efforts dans le sens de la réduction de la fracture ont été sincères mais insuffisants, pas assez réfléchis et maladroits. Il a tenu certes et à plusieurs reprises des propos contre l’action du gouvernement. Même s’ils étaient injustes à mes yeux, ces propos ont été tenus publiquement et je fus à mon tour injuste à son égard en les mettant dans le même sac que d’autres propos blessants pour le gouvernement et pour moi-même mais que je n’ai pas entendus directement de lui. Je n’avais donc pas à prendre pour argent comptant les dires des députés qui lui ont prêté ces propos en me les rapportant. Bien que cela ne pouvait avoir et n’a eu aucune influence sur le cours des choses ; ce fut sur le plan de relations personnelles l’un des plus grands reproches que je me suis fait à moi-même avec le recul. Je regrette une telle faute. La conclusion de notre dernier entretien dans son bureau au FLN a été : «Ecoute, Sid-Ahmed, toi tu es têtu et moi je suis têtu.» A cette réflexion qui était injuste c’est l’amour propre qui s’est laissé solliciter alors que j’aurais dû la saisir pour faire preuve de plus d’intelligence et de sensibilité dans nos relations de cette année 1991. Vous comprenez maintenant pourquoi je continue à espérer que le jour inéluctable où l’un de nous deux ne sera plus ici-bas ne vienne pas avant que nous nous en expliquions entre nous deux.
Mais pour vous en tenir à votre mission de Chef du gouvernement en propre...
Justement, j’en viens à ma mission de Chef du gouvernement telle que vous la qualifiez vous-même, inexactement, dois-je souligner ! Il est vrai qu’il y a eu à son propos beaucoup de malentendus, nés des interprétations trompeuses et des polémiques plus ou moins bien intentionnées qui l’ont entourée. J’en ai déjà parlé. Ma mission a été celle de Chef du gouvernement, investi de toutes ses prérogatives, pas en charge, seulement, de l’organisation des élections. Le programme de 52 pages que j’ai présenté à l’Assemblée est là pour en attester, s’il en est besoin. Le fait qu’elle ait comporté en outre et dans l’entendement préalable qui a conduit à ma nomination, la mission d’organiser les élections avant la fin de l’année, ne signifiait pas que ma mission de Chef du gouvernement fût limitée à l’organisation de ces élections. Du reste, il ne pouvait être question d’une telle limitation, ni de par le texte et l’esprit de la Constitution, ni de par le texte de ma nomination ni dans l’entendement préalable qui a conduit à cette nomination. Ma première réaction quand j’ai été pressenti, dans les conditions que j’ai déjà narrées, fut d’abord un sentiment de réticence. Pourquoi la réticence en premier ? Parce que je savais l’état des lieux calamiteux sur le plan financier et la situation économique, sociale et politique fortement détériorée, me trouvant pressé de m’engager, sans préavis et en urgence dans une telle situation et avec la perception des faits, une analyse des problèmes et des solutions qui étaient les miennes et qui n’étaient guère en adéquation avec le processus dans lequel on avait engagé la République durant une douzaine d’années, j’avais donc autant de sérieuses raisons de craindre de me trouver d’emblée en porte-à-faux vis-à-vis du Président. S’employant à dégeler mes craintes et ma réticence, ce dernier se voulait rassurant, m’assurait de son soutien. A l’instar de Larbi Belkheir et Khaled Nezzar, il a invoqué le devoir national et insistait pour que j’accepte la mission, ne serait-ce que pour le temps des six mois nécessaires à la sortie de la crise qui était en cours et à l’organisation des élections législatives qui venaient d’être reportées sine die en raison des évènements. Sur la base de ce tacite entendement eut lieu l’annonce de la signature par le président de la République du décret me confiant la mission de Chef du gouvernement. Quitte à revenir plus loin sur cet aspect spécifique de ma mission de Chef du gouvernement, je précise que l’entendement en question était dans le principe d’une durée de six mois et de la fixation de la date des élections à l’intérieur de cette période. Qu’on m’ait crû ou non, toutes les raisons de mon acceptation, celles qui ont été dans ma tête sur le moment, ont été explicitées dans le discours programme prononcé début juillet devant les députés de l’APN. Ces raisons ont été, sur le plan personnel, le facteur de devoir national qui a été invoqué et, sur le plan politique, de poser un acte de solidarité avec le peuple algérien et avec l’ANP. La suite, vous la connaissez, on s’est assez étendu sur le contenu et les conditions de ce qui fut fait, sur le plan économique et financier ainsi que sur le plan politique.
Puisque vous dites avoir été un Chef de gouvernement investi de toutes les prérogatives afférentes à sa fonction, quel a été votre bilan sur le plan économique et financier ?
Sur le plan et financier, j’ai du faire face à une situation d’urgence : nos réserves de changes au 27 juin 1991 c'est-à-dire les moyens d’approvisionnement de l’économie et de la population se montaient à 345 millions de dollars ; nous n’en avions plus que pour quinze jours 15 jours d’importation… théoriquement ! Mais réellement moins, beaucoup moins de 15 jours, car pour se constituer ces liquidités la Banque d’Algérie avait dû recourir à des emprunts à très court terme sur le marché monétaire pour 130 millions, à des opérations d’emprunts gagées par une partie (environ 17%) du stock d’or pour un montant de 365 millions et enfin par des suspensions de paiement de factures arrivées à échéance pour un montant de 740 millions. Donc nos réserves ne suffisaient pas à régler la moitié des factures arrivées à échéance. De facto, nous étions en état de cessation de paiements extérieurs. C’est pour cela que le gouvernement était tenu d’abord «d’éteindre le feu» en s’employant immédiatement à opérer à un redressement de la balance de paiements au moins pour pouvoir assurer la subsistance quotidienne, le temps que les mesures de redressement à long et moyen termes fassent leurs effets. D’où le recours à des aides à la balance des paiements, principalement auprès de la CEE, et par la voie d’obtentions d’avances sur des exportations futures. C’était encore des emprunts mais plus du tout dans le court terme. Au départ de mon Gouvernement, nous laissions des réserves de changes de l’ordre d’un milliard et demi de dollars, ce qui signifiait que la balance des paiements avait été redressée en l’espace d’une année, de plus de deux milliards de dollars. Mais cela était juste suffisant pour éteindre le feu et ne pas céder à nos successeurs le même incendie que nous avions eu à éteindre. Mais les richesses en hydrocarbures, si importantes qu’elles fussent, n’étaient qu’en état de potentialité. Encore fallait-il les rendre concrètement disponibles. Il fallait aller les prendre là où nous les savions demeurées dormantes. D’où le projet de loi 1991 sur lequel j’ai longuement disserté. Je me suis, également, étendu sur la loi de 1991.Faut-il rappeler que les hydrocarbures étaient la première chance à savoir saisir pour nous dégager de l’enlisement financier, nous affranchir de ses conséquences sociales et politiques, reprendre ainsi notre marche vers le progrès et la prospérité ? Parmi les autres actions du Gouvernement on peut noter l’application de l’accord avec le FMI qui avait été signé par le gouvernement en avril 1991. Il était censé entrer en vigueur dès le mois de juin. En réponse au FMI qui se rappelait à notre bon souvenir, j’ai demandé que l’on nous laissât le temps d’en informer l’Assemblée nationale, les acteurs sociaux et politiques ainsi que toutes les autres parties qui avaient tous été tenus dans l’ignorance de l’existence même de cet accord. Nous nous sommes aussi donné le temps de l’améliorer autant que faire se pouvait. C’est pour cela que les mesures de « vérité des prix » des produits de première nécessité n’ont été mises en application, qu’après que nous ayons mis en place le filet social, c'est-à-dire au mois de mai 1992, sous la Présidence de Mohammed Boudiaf. Je passe sur tous les autres chantiers que nous avions ouverts, dans les domaines du logement, de la lutte contre la pauvreté», de l’éducation et de la formation, des médias etc. : voyez le programme il y en a pour des cinquante pages. Je vous ai narré notamment dans quelles conditions nous avons lancé les actions prioritaires qui devaient allaient plus loin, c'est-à-dire nous constituer des moyens de financement des réformes et des investissements nécessaires à la relance économique, à partir du redéploiement de nos ressources propres, déjà existantes ou à créer. C’est pour cela que tout naturellement ce qui vient en premier ce sont les hydrocarbures, non seulement en raison de leur importance potentielle, mais aussi parce qu’elles ont l’avantage de contribuer à redémarrer une machine économique grippée et à la rendre capable, moyennant une politique économique adéquate, de générer elle-même des ressources propres nationales. Etant donné le temps imparti, les situations d’urgence traitées, les oppositions et entraves rencontrées, je pense que nous avons fait les choses du mieux que nous pouvions faire sur le plan économique et financier. Nous avons contribué au moins à les mettre dans la bonne direction. Avec le recul, je ne regrette rien de tout ce qui figure dans le programme du Gouvernement, ni de ce qui a été accompli dans le cadre de sa mise en œuvre. En deux tranches de cinq mois pour agir, il est impossible de faire davantage et en plus de profondeur, surtout pour lancer les réformes que nous nous étions promis de conduire et qui demandaient beaucoup plus de temps, de stabilité et de moyens financiers que ceux dont nous pouvions disposer à l’époque. Surtout qu’il n’était pas de la culture de mon gouvernement de rechercher à travers la réforme seulement des effets d’annonces et encore moins le modelage artificiel de desseins politiques personnels. Nous croyions aux réformes et tenions celles que nous préconisions pour affaire sérieuse, non comme on brandit un slogan et un joujou politicien.
M. C. M.
(A suivre)

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