Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
SAINT AUGUSTIN EST-IL POUR UN TROISIÈME MANDAT ?
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Les croisades à rebours sont-elles finies ? Ben, non… Les derniers harcèlements des chrétiens d’Algérie viennent confirmer cette crainte. Les arguments pour dénoncer cette agressivité inexplicable d’un point de vue rationnel sont bien entendu dans la Constitution. La liberté de culte y est consignée comme principe aussi sacré que tous les autres.

Il est absolument inexplicable, d’un point de vue de simple logique, qu’une terre qui fut celle de saint Augustin, fils de Taghaste (Souk Ahras), dont un colloque il y a quelques années a été organisé sous le patronage même du président de la République, rejette les chrétiens d’une façon si violente. «Et que dire également de l'Algérien saint Augustin qui apporta tant à l'Eglise ? Théologien, philosophe, écrivain, tribun et homme d'action, l'auteur de la Cité de Dieu et des Confessions,qui fut l'évêque d'Hippone, l'actuelle Annaba, dans l'est du pays où il a rendu l'âme, est considéré à juste titre comme un des docteurs des plus influents et des plus prestigieux de l'Eglise catholique. On a dit de lui «qu'il traitait une question de droit comme un avocat de Rome, une question d'exégèse comme un docteur d'Alexandrie. Il argumentait comme un philosophe d'Athènes ; il commentait un document d'archives comme le plus érudit des historiens. Il racontait une anecdote comme un bourgeois de Carthage, un exploit des Circoncellions comme un ouvrier d'Hippone…» Oserais-je dire personnellement qu'il fut aussi cartésien avant Descartes lui-même… déclarait Abdelaziz Bouteflika à Rimini le 23 août 1999. Doit-on comprendre qu’on revendique Augustin lorsqu’il s’agit de redorer son blason international et qu'on le jette aux orties à la première imprécation identitaire islamiste ? Ça a l’air, oui. Comme pour tout le reste, d'ailleurs. Le discours à géométrie variable, y’a pas mieux pour se mouvoir dans ce mouchoir de poche qui se prend pour une politique. On connaît l’antienne pour justifier cette atteinte au principe constitutionnel du respect de la liberté de conscience. Bouabdallah Ghlamallah l’exprime au niveau basique : créer une «minorité pour favoriser l'ingérence étrangère dans les affaires intérieures». On imagine et on fait croire à un complot gigantesque contre l’islam ? Complot ourdi par qui, pardi ? Par, dans l’ordre, les impies, les laïcoassimilationnistes jadis fustigés par les rentiers de islamo-patriotisme hors échelle dans la fonction publique. Viennent ensuite les forces extérieures hostiles à la personnalité du pays. Qui sont ces forces indues ? L’Occident impie, les Etats-Unis perfides, et même Israël… Que, par une autre voie, l'on mange dans la main de ces forces hostiles n’est pas en soi un problème. Qu’on leur livre pieds et poings liés des pans de souveraineté, ce n’est pas non plus un problème. Ce qui l’est, c’est que de jeunes gens ratiboisés par l’intégrisme, dégoûtés par la régression à laquelle l’Algérie est réduite, réagissent en se convertissant. Ça, c’est insupportable. C’est la blessure narcissique à l’échelle d’un pays qui n’a plus grand-chose de symbolique à quoi tenir. C’est la trahison suprême. Quand on sait que les défenseurs des intérêts de ces puissances, dont on a si peur, sont aux leviers de commande, faut-il en rire ou en pleurer ? On aura tout vu. Vraiment. On aura tout entendu. Les mots comme les faits sont désinhibés au point où rien n’a plus de sens. On peut conduire le pays à la ruine. On peut le bouffer avec boulimie ou à la petite cuiller jusqu’à ce qu’il ressemble à des frusques de pauvre. On peut l’achever comme un cheval. On peut le massacrer au vu et au su de tout le monde. Ça n’a rien de grave. On l’aime, de toute façon. Si on ne l’aimait pas, on ne le boufferait pas comme ça, tout cru et sans quartier. On le fait tracter par les compagnies américaines et occidentales. On le livre comme un mort entre les mains de son laveur : impuissant et sans réaction. Et quand des jeunes se rebellent contre la tartufferie ambiante en cherchant leur lumière où elle leur paraît être, ça devient une affaire presque divine, ma foi ! Tu peux le dire, ma foi ! Comme beaucoup de mes compatriotes dont celles et ceux qui ont signé la pétition pour la tolérance (1), je ne suis pas un supporter fervent des religieux, du prosélytisme d’où qu’il vienne, comme dirait l’autre, et encore moins celui des évangélistes bushiens du collier. Mais là n’est pas le problème. Ce retour dans le champ social et politique du religieux, de tout religieux n’est-il pas inquiétant ? Cette inquiétude concerne de nombreux pays, à commencer par les plus puissants comme les Etats-Unis. On y manipule la religion autant qu’ailleurs mais aussi ailleurs. Qu’on saisisse, ici, ce prétexte pour régler deux problèmes en un est doublement tragique. Un peu comme ces flics véreux qui mettent en catimini une barrette de chira dans la poche d’un honnête citoyen pour le confondre, on assiste à la survalorisation du phénomène de l’évangélisation attribué à la Kabylie. On a, depuis l’indépendance, trouvé tous les maux à la Kabylie. Une fois liquidé celui-là, que pourrait-on bien inventer ? Après les chrétiens, les Martiens ? Tiens, bonne idée… Mais les Martiens, les vrais, pas ceux du 19 mars… Le second problème résolu de cette manière est une certaine épuration. Ce religieux chrétien a raison de craindre que, derrière une soi-disant lutte contre l’évangélisme américain, le christianisme de façon générale ne soit visé. La crispation islamiste peut mener, comme en de nombreux pays, à cette intolérance totale à l’égard de toutes les autres religions. Le choc des cultures, la guerre des religions, il faut au moins un protagoniste de chaque côté pour qu’ils existent. On nous dit, comme il y a vingt ans, que l’islam est menacé. L’argument est gros mais il fait encore illusion à défaut de faire recette. C’est en tout cas celui que sort Cheikh Bouamrane, président du Haut-Conseil islamique (HCI), quand il s’étonne «que personne ne réagisse à la surveillance imposée à la communauté musulmane dans les pays occidentaux. Pour avoir seulement fréquenté des mosquées, certains sont placés sous la haute surveillance de la police. Il ne faut pas oublier que notre pays est d’inspiration musulmane. Nous sommes un pays souverain. Si une loi a été votée, elle doit être respectée. Il faut cependant savoir qu’elle n’a pas été faite contre les autres religions». Et voilà, tout est dit. Il serait particulièrement grave qu’une loi ait été prise contre les autres religions pour la seule raison qu'en Occident, l’islam est maltraité. Mais où est-il maltraité ? En Grande- Bretagne où, pendant une vingtaine d’années, les pires appels au meurtre intégriste étaient lancés impunément ? Partout en Europe, non seulement l’islam est défendu souvent par des non-musulmans mais les islamistes radicaux arrivent encore à s’exprimer. Cheikh Bouamrane : «Les vraies raisons de ces agressions répétées contre l’Islam sont des visées colonialistes. » Il aurait été inspiré, et pertinent, d’ajouter que les seules vraies «visées colonialistes» sont d’ordre économique. C’est par là que s’abandonne la souveraineté. Mais encore une fois, cela est un autre problème. Tout le monde convient qu’en exagérant cette question de l’évangélisation, on veut faire diversion par l’appel au loup. C’est une nouvelle version de la «main de l’étranger» si chère aux régimes autoritaires. Le déchaînement médiatique actionné par on ne sait qui est le symptôme récurrent de la volonté de faire regarder ailleurs. L’Eglise d’Algérie et l’Eglise réformée auraient-elles été plus tranquilles si elles avaient appelé à un troisième mandat ?
A. M.

P. S. d’ici 1: Voici la pétition en question. Vous pouvez envoyer vos signatures à l’adresse suivante : sos.libertés@yahoo.fr :
«APPEL Pour la tolérance
Pour le respect des libertés
Des journalistes condamnés à des peines de prison ferme et menacés d’incarcération. Des syndicalistes licenciés pour avoir revendiqué des salaires décents. Des chrétiens harcelés pour délit de prière.
Les signataires, vivement inquiets de cette escalade contre les libertés démocratiques :
- Expriment leur solidarité avec les journalistes libres, les syndicats autonomes et la communauté chrétienne d’Algérie, cibles de mesures aussi brutales qu’injustifiées.
- Réaffirment leur attachement à la liberté d’expression, au pluralisme syndical et à la liberté de conscience, synonyme du droit de chacun de pratiquer la religion de son choix, ou de ne pas pratiquer.
- Appellent à la tolérance et au respect des libertés et de la diversité, valeurs cardinales de toute société démocratique.
Alger, le 17 mars 2008.»

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