L'ENTRETIEN DU MOIS : SID-AHMED GHOZALI AU SOIR D'ALGÉRIE
Histoire des nationalisations, politique pétrolière et bonne gouvernance - 18e partie


«L’assassinat du président Boudiaf demeure dans mon esprit l’une des plus grandes offenses faites aux Algériens. Commise sous mon gouvernement, j’ai décidé de démissionner.»

Entretien réalisé par Mohamed Chafik Mesbah

Mohamed Chafik Mesbah : Mais, vous en convenez, la dimension politique de votre mission restait prépondérante...
Sid-Ahmed Ghozali :
Oui, en effet, sur le plan politique nous avons fait tout ce que nous avions annoncé en matière de consultation de dialogue et de concertation avec les associations politiques et civiles. En matière d’organisation des élections, nous avons rempli tous nos engagements, sauf pour le mode de scrutin où nous avons été désavoués par l’APN. Le rejet du scrutin à la proportionnelle m’a posé un problème sérieux, puisqu’il mettait le gouvernement en défaut dans ses engagements pris envers les soixante partis, sans compter que le scrutin majoritaire allait ajouter au FIS un autre avantage qui serait décisif. Ai-je bien fait de ne pas aller jusqu’au bout de ma décision de démissionner ? Tout compte fait, non je n’ai pas bien fait. Ce fut là une erreur que je me suis reprochée par la suite. Ce n’est pas qu’en revenant sur ma résolution de partir j’ai nui au pays, mais je ne lui ai pas non plus rendu service. Comment cela ? Il suffit simplement d’imaginer le scénario inverse et supposer que j’ai effectivement démissionné au lendemain de l’adoption de la loi électorale – et je réponds en même temps à ceux qui des années plus tard glosaient encore sur les conséquences hypothétiques du fait que le gouvernement soit quand même resté en poste. Si je m’en étais tenu à mon intention première qui était de partir, il est certain que sur la considération strictement personnelle j’aurais été «gagnant-gagnant». En effet, je serais parti sous les applaudissements des partis et non dans l’opprobre de la plupart ; non point comme le complice mais comme la victime du FLN, ce qui, aux yeux de l’opinion nationale et internationale, eût été à l’époque de la culpabilisation de ce parti, un motif évident de surcroît de popularité. Restant dans le scénario du départ du gouvernement, deux sous-scénarios étaient les plus probables : ou le report des échéances électorales ou leur maintien. Dans les deux hypothèses, j’aurais été gagnant, sans que cela change quoi que ce soit aux fondamentaux de la politique intérieure. Dans le cas du maintien des échéances, le cas le plus probable à mon avis, on aurait mis quelqu’un d’autre à ma place, les élections auraient donné le même résultat, elles auraient été annulées et la tragédie nationale aurait été imputée à l’interruption du processus électoral… Sauf que le coupable désigné aurait été un autre que moi. Si par contre le scénario avait été le report des échéances, le régime aurait trouvé d’autres formules et un autre boucémissaire pour tenter d’occulter les vraies raisons de l’irruption du terrorisme dans notre pays. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le départ du gouvernement n’aurait certainement pas apporté de solution au problème de fond. Si donc je n’ai pas nui à mon pays en ne démissionnant pas le jour du désaveu du gouvernement par l’APN, par contre je n’ai nui qu’à moi-même et à mon gouvernement, puisque j’ai contribué à faciliter l’occultation des causes du problème de fond. Et quand je dis que je n’ai pas non plus rendu service au pays, je vise le fait de m’être prêté, à mon corps défendant, à fournir en ma personne et en mon gouvernement un bouc-émissaire aux lieu et place du FLN d’octobre 1988.
Vous continuez à considérer que l’annulation du deuxième tour des élections législatives était la seule alternative qui s’offrait ?
L’annulation du deuxième tour n’aurait jamais eu lieu si tous les acteurs serviteurs de l’Etat, y compris moi-même, avaient agi sur la base d’une considération de leurs intérêts politiques personnels. C’est donc sur des convictions exclusivement fondées sur les intérêts supérieurs du pays, que nous avons préféré préserver l’avenir de la nation quitte à passer, les uns pour des putschistes, les autres de mauvais joueurs, de surcroît comparses de putschistes, plutôt que succomber à la tentation de passer à l’histoire pour des démocrates candides, quitte à laisser froidement le pays plonger dans une interminable et sombre tourmente. En conscience nous ne pouvions pas laisser l’Algérie s’embarquer dans un train fou que personne ne pourrait plus arrêter. Avions-nous violé pour autant la Constitution ? Je pense que non. Le président a démissionné et il fallait combler la vacance en résultant. En tout état de cause, la fin en soi n’est jamais une Constitution, mais le destin d’un pays et son bien-être qu’elle est censée servir. En cas de conflit entre les deux finalités «destin national» et «Constitution», c’est le pays qui passe avant. Le régime nazi s’est imposé par des élections démocratiques dans la République de Weimar en Allemagne qui était la démocratie la plus avancée dans le monde. S’il y avait eu en 1933 des forces patriotiques allemandes pour annuler la victoire nazie, les Allemands auraient fait l’économie de la mort d’une république démocratique et le monde l’économie de la guerre la plus meurtrière de l’humanité. Quand on me demandait pourquoi nous avions interrompu un processus démocratique, j’ai répondu que je n’avais pas connaissance de l’existence d’un processus démocratique en cours en Algérie. Ce fut présenté délibérément par certains médias comme une attaque contre le président, mais à tort. Je voulais simplement dire que des élections démocratiques ne doivent pas consister seulement à recourir à un scrutin propre et honnête, mais aussi à se dérouler dans des conditions qui donnent effectivement un choix véritable au citoyen. Des élections qui donnent au citoyen le choix entre le pouvoir en place et le FIS, elles ont beau se dérouler dans les conditions les plus propres et les plus honnêtes, elles ne peuvent pas mériter le qualificatif de démocratiques. Ce que j’avais espéré après les résultats du scrutin de janvier 1992, c’est que le régime comprenne les raisons de l’échec du 27 décembre et tire les leçons de cet épisode dramatique de notre histoire et de l’épisode d’octobre 1988. Au contraire de cela le régime s’est enfoncé davantage dans la logique de la gestion du pouvoir devenu de facto une finalité. C’est ce qui me fait dire, sous l’angle de l’évaluation du service rendu au pays, que mon acceptation de la mission de Chef du gouvernement en juin 1991 fut un coup d’épée dans l’eau, tout comme mon retour au gouvernement fin 1988. Etre resté au gouvernement après le désaveu sur le mode de scrutin en octobre 1991 était une erreur, être resté au gouvernement le lendemain du premier tour en décembre 1991 n’a pas été en fin de compte un service durable rendu au pays.
Pourquoi avoir accepté alors de prendre en charge l’organisation d’élections dont vous pressentiez l’issue ?
En premier lieu parce que l’annulation des législatives fixées avant moi pour mai-juin 1991, pour cause de troubles, ne fut rien d’autre que l’annulation de l’anticipation de six mois par rapport aux échéances, une anticipation décidée avant moi, dans le cadre de tractations entre les principaux partis. Et l’annonce d’organiser les élections législatives à la fin de l’année 1991 n’était rien d’autre que le retour à l’échéance normale exigée par la Constitution ! Il est frappant qu’aucun des analystes n’ait cru à ce jour devoir rappeler cela, à savoir que fin décembre 1991 était l’échéance constitutionnelle normale du mandat de l’Assemblée ! Faites le compte : première APN 1977-1981, deuxième 1982-1986, troisième 1987-1991. Mais on avait tellement parlé durant les années 1989 et 1990, tantôt d’avancer, tantôt de reculer la fin du mandat, que l’on a fini par oublier que la fixation à la date de mai-juin 1991 des élections législatives c’était une anticipation de six mois de la fin du mandat qui avait été décidée dans le cadre des tractations qui eurent lieu à l’époque entre le FLN, le FIS et le FFS notamment. On en était arrivé au demeurant à un brouillage et une confusion des échéances tels que même le Président croyait dur comme fer que la fin normale de son mandat était fin décembre 1992 ! Alors que c’était en réalité fin 1993. C’était un jour d’octobre 1991 quand, réfléchissant tout haut devant moi, il lançait l’idée d’anticiper à fin 1991 les élections présidentielles .«Après tout, cela ne fait qu’une anticipation d’un an» Je l’en avais dissuadé bien sûr. Il a fallu que je fasse devant lui le compte de ses quinquennats successifs, à savoir 1979- 1983, 1984-1988, 1989-1993 pour le convaincre qu’à fin 1991, il n’en sera qu’à trois années accomplies et non quatre ! Je ne veux pas me dérober à votre question sur les législatives. J’avais foi en des chances minimes d’au moins limiter les dégâts en redonnant l’espoir aux Algériens d’une amélioration future de leur situation, en évitant le scrutin majoritaire qui est le scrutin du tout ou rien. Les stratèges qui ont entraîné l’APN dans le choix du scrutin majoritaire sont des forces qui au sein de ce parti et du régime en général étaient dans l’obsession de la pérennisation au pouvoir avec des tas de motivations qui se sont avérées aventureuses.
1- Croyant qu’il allait jouer en leur faveur ils se sont trompés et joué à la roulette russe comme ils l’avaient fait pour les élections communales de juillet 1990, avec les résultats que l’on sait et à la veille desquels ils en étaient encore à assurer le Président que leurs candidats allaient rafler la mise moyennant un découpage électoral adéquat par le gouvernement ;
2- ils étaient dans une logique de partage du pouvoir avec le FIS et même de le lui laisser pour un temps, tant leur conviction était forte que celui-ci, à cause de la situation financière calamiteuse, allait se casser la figure et que le peuple reviendrait en courant dans leur giron ;
3- ils étaient obsédés par l’idée de se défausser de leur responsabilité sur d’autres. J’étais conscient de tout cela dès le départ : rappelez-vous que c’est en juillet que je disais aux députés que j’acceptais d’être «le mouton du sacrifice» dans l’espoir de contribuer à redresser les choses de manière saine en m’occupant des problèmes des citoyens et ce faisant, en leur redonnant de l’espoir. C’est trois mois après ma nomination que je réalisais que le Président était irréversiblement sous forte influence de ces forces. Il avait bien compris que j’avais compris quand, suite à une interview télévisée, je qualifiais mon gouvernement de «gouvernement pauvre et orphelin», il prit l’initiative de m’appeler au téléphone pour me rassurer sur son soutien. Je ne me faisais guère d’illusions, m’étant rendu à l’évidence que mon gouvernement, au moment même où il était désigné était aussitôt livré en pâture à des forces agissant du cœur du système.
Abordons l’épisode du Haut-Comité d’État. La solution politique ainsi envisagée et la formule juridique conçue ont emporté votre adhésion. De manière très brève, expliquez-nous en quoi le Haut-Comité d’État était politiquement et juridiquement la formule la plus appropriée ?
L’accord s’étant fait rapidement sur l’impossibilité, en tout état de cause, d’envisager la tenue du deuxième tour des élections, il restait à savoir comment combler l’état de vacance de la présidence de la République. Il s’est donc passé un moment où les échanges s’étaient portés sur le choix de la formule juridique appropriée avec ce que de tels échanges pouvaient produire en idées lancées ici et là par les uns ou les autres dans une sorte d’effort de réflexion «tout haut». Dans un premier temps, l’idée d’un Haut-Comité d’État, qui n’était pas de moi, présentait à mon sens le risque d’apparaître à l’opinion comme la façade potiche d’une nouvelle révolution de palais. C’est tout le contraire de cela que nous voulions du message qu’allait comporter forcément la formule qui serait retenue. Déjà six mois auparavant, les forces politiciennes qui étaient derrière mon prédécesseur avaient propagé la thèse que ma nomination était la manifestation d’un coup de force tramé contre le Président, nous ne tenions guère à travers la forme d’autorité qui allait prendre le relais de la Présidence, apparaître pour ce que nous n’étions pas. Nous voulions, au contraire, délivrer à notre peuple des motifs d’espoir en l’avènement d’une ère nouvelle, d’une réhabilitation de la politique dans notre pays. Aussi ma réticence était-elle encore plus forte quand fut avancée la suggestion de confier provisoirement les pouvoirs du président de la République à l’autorité du rang le plus élevé de l’Etat, c'est-à-dire le Chef du gouvernement ; c’était une idée préconisée à un moment donné, je présume, à partir de la périphérie du Conseil constitutionnel. Mais dès que fut avancé le nom de Mohamed Boudiaf, idée qui n’était pas non plus de moi, j’ai levé instantanément mes réserves. Car, avais-je argué, l’image nationale et internationale de Boudiaf est tout sauf celle d’un homme potiche. De plus il est antimilitariste. C’est une grande figure de Novembre 1954, l’organisateur de l’ALN. Il était enfin le dernier à être suspecté d’avoir trempé dans un complot algérois, lui qui s’était si éloigné du pouvoir et de la politique depuis des décennies. Mais encore faut-il qu’il accepte ! S’il accepte c’est qu’il a un amour infini pour son peuple, avais-je conclu. C’est ainsi que je signai un ordre de mission, plus exactement un titre de congé, à Ali Haroun, encore ministre des Droits de l’homme, qui fut dépêché auprès de lui au Maroc. En raison de ses responsabilités passées à la tête de la Fédération de France du FLN, Ali Haroun était, avec Aboubakr Belkaïd, parmi nous celui qui le connaissait le mieux.
Vous avez été collaborateur de Mohamed Boudiaf. Quel souvenir conservez-vous de cette collaboration ?
J’ai connu Mohamed Boudiaf du temps de sa captivité en France avec les autres chefs historiques. Je n’allais le revoir que trente ans plus tard, durant sa visite éclair à Alger où il était venu dire son acceptation de présider le futur Haut-Comité d’État. Il me dit en début d’entretien : «Ma présence ici est en soi un engagement… Ce que je demande c’est la loyauté. » A part les cheveux grisonnants, il avait intégralement conservé la fraîcheur et la rigueur d’esprit que je lui avais connues. Et aussi une capacité exceptionnelle à se remettre en question quand cela s’imposait, au fur et à mesure que progressait sa connaissance de la réalité. Car en son état d’exilé, cette connaissance était forcément lacunaire et donc brouillée. J’ai travaillé avec lui durant cinq mois et demi dans un climat confiant et détendu. Y ont sûrement aidé, et ma loyauté à son égard et une certaine proximité personnelle. Avec l’aide d’une mémoire prodigieuse, m’a montré qu’il connaissait, nom par nom, mes parents par alliance, plus complètement que je ne les savais moi-même ! La presse, contrôlée par ceux qui ont choisi mon gouvernement comme ennemi depuis juin 1991, a inventé des tas de choses. Me donnant partant toutes les semaines, elle cherchait, ce faisant, à faire échouer le gouvernement. Rien de plus classique comme procédé de déstabilisation. Mohamed Boudiaf s’est employé à démentir, tantôt par un communiqué de la présidence, tantôt en faisant adopter par le HCE une motion de renouvellement de confiance. Depuis son retour en Algérie, j’avais essayé au moins par deux fois de le convaincre de désigner un nouveau Chef de gouvernement. Mes arguments étaient que ses ennemis, ceux qui considéraient que le fauteuil sur lequel il était assis leur appartenait en propre, avaient beau jeu de le présenter comme une marionnette «entre les mains» d’un Chef de gouvernement qu’il a trouvé en place, lequel lui-même était un homme des militaires. A chaque fois, Mohamed Boudiaf a rejeté mon argumentation, d’un revers de la main. Non seulement il ne m’a jamais montré une quelconque intention de se séparer de moi, mais il a au contraire rejeté les propositions que je lui avais faites de me démissionner. Qu’il se soit donné le temps pour choisir un nouveau Premier ministre ou que son intention fût de me garder encore jusqu’à une légitimation de son statut par le vote, lui seul le savait. Le fait est que jusqu’à son assassinat, nous avons travaillé dans un climat de loyauté réciproque indiscutable. Au moins dans ma propre perception. Je garde de ma collaboration avec lui un souvenir d’émotion et de grand espoir.
Avez-vous un commentaire à formuler sur l’assassinat du Président Boudiaf ?
En sus de la douleur inhérente à la perte d’un président, j’ai vécu des moments difficiles. Dès le départ du cortège funèbre de la Présidence, nous étions apostrophés par nombre de voix émanant d’une foule étreinte par un mélange de douleur et de colère au passage des voitures officielles. «Vous l’avez amené et vous l’avez tué ! FLN assassins !» J’ai vécu cela de l’intérieur d’une voiture officielle. Tout ce que j’ai à dire, je l’ai dit à la commission chargée d’enquêter sur cet assassinat, et/ou dans ma lettre de démission que j’ai lue devant le HCE réuni au complet un certain 8 juillet 1992. Cet assassinat demeure dans mon esprit l’une des plus grandes offenses faites aux Algériens. Et elle a été commise sous mon gouvernement. Et c’est pour cela que j’ai décidé de démissionner. «Le pouvoir politique ne pourra pas infantiliser indéfiniment la société civile et politique.»
Venons-en à votre départ de la tête du gouvernement. Vous estimez que ce fut un limogeage ?
Mohamed Boudiaf a été assassiné un 29 juin. Le 30 juin ma décision était prise. Il fallait donner au HCE le temps de trouver un nouveau Chef de gouvernement. Le HCE, réuni au complet, m’a reçu le 8 juillet en fin de matinée. J’ai lu les trois pages et demie de ma lettre de démission. Le Président en a pris note et m’a dit les remerciements et compliments de circonstance. Les autres membres du HCE ont approuvé, qui par de courtes paroles, qui par hochement de tête. J’ai ensuite réuni le gouvernement devant qui j’ai lu la même lettre, que j’ai fait communiquer immédiatement à l’APS et à la presse, ainsi que ma démission du Comité central du FLN (deux lignes). Tout cela a été passé sous silence, au point que l’écrasante majorité des médias aujourd’hui ne soupçonnent même pas leur existence à ce jour. Tout comme vous. Je vous remets une copie de ces deux lettres à l’usage que vous voudrez. Je vous en donne un extrait que je limiterai à la conclusion
«… Monsieur le Président, le martyr Mohamed Boudiaf dérangeait considérablement parce qu’il était l’homme de la rupture, l’homme de l’espoir et de la jeunesse, l’homme propre décidé à restaurer l’autorité de l’État, à redresser le pays, à combattre la corruption et à rendre l’Algérie aux Algériens.» «Parce qu’il dérangeait, on a mené contre lui et contre le gouvernement, une véritable guerre, une guerre de chaque instant, avec les moyens les plus bas et les plus pernicieux.» J’ai appris le nom de mon successeur quelques minutes avant qu’il ne fût communiqué à la presse. Les commentateurs qui ont glosé sur l’idée que j’ai moi-même contribué à son choix se sont trompés complètement. Si je n’avais pas démissionné est-ce que j’aurais été quand même limogé, comme vous dites ? Je sais ce que j’ai fait ,moi. Je ne veux ni n’ai à conjecturer sur le reste.
Un reproche vous «colle à la peau» : comment, après avoir occupé les fonctions prestigieuses qui furent les vôtres, avez-vous accepté une gratification, si vous permettez l’expression, avec le poste d’ambassadeur à Paris ?
Accepté une gratification… qui me collerait à la peau avez-vous dit ? Reprenons nos esprits ! Etre ambassadeur c’est représenter à l’étranger un pays, un peuple, un chef d’État et un gouvernement. Les conventions internationales donnent à un ambassadeur le même titre honorifique que celui d’un chef d’État : «Excellence». Il y a ce fameux propos d’un ambassadeur de Hollande : «Quand je porte mon uniforme officiel, je suis la reine Juliana !» Relisez le format international convenu pour les lettres de créances, elles vous diront toute la noblesse d’essence de la fonction de représentation à l’étranger d’un pays, d’un peuple et d’un chef d’État. Certaines traditions en vigueur dans des nations à forte légitimité historique mettent en valeur cet aspect prestige de la fonction. Aux Etats- Unis, ce sont les amis rapprochés du président, hommes trop riches pour rechercher la gratification, qui ne sont pas diplomates de métier et qui sont honorés en étant placés dans certaines des capitales jugées les plus prestigieuses. Voilà pour le prestige. C’est votre question qui a mis l’accent sur cet aspect. Mais vous le savez bien, je ne regarde pas la question de la fonction sous l’angle du prestige. La noblesse d’un poste réside dans le service de l’intérêt général en soi, à quelque niveau qu’il soit, je dirais même à commencer par les niveaux les plus humbles et dans les domaines les plus anonymes. C’est à l’aune du service des gens que je mesure le prestige en matière professionnelle. C’est ainsi que dans le domaine de l’enseignement par exemple, c’est de mes maîtres, de l’école primaire à l’École des Ponts, que je garde l’impression la plus forte, c’est leur exemple qui marque le plus profondément mes choix professionnels : Si Mohamed Zerhouni, Rahmouni, Djebbri, mes anciens instituteurs, mon propre père qui était «moudarras», Abdelbaki Bencheikh El Abbas, Benmansour, Allal, Mahdad, Gulil, Hamza Boubeker, Vaissière, Durupt, Saint- Jean, Chapoutier, Galabru, ce sont là mes premières références et non pas les ministres de l’Education de leur époque et dont je n’ai retenu ni le nom ni le visage. Allez poser la question à des générations de médecins de notre pays, quels ont les noms qui sont restés dans leur tête, ceux des professeurs Mohamed Cherif Mostefaï, Toumi, El OqbiI, Benmiloud, Keddari, etc., ou ceux des ministres de la République ? Mieux, la fonction ministérielle s’est dévaluée très tôt à mes yeux. Il m’est arrivé de ressentir un sentiment d’humiliation en étant ministre. Jamais en étant ambassadeur. Passer de chef de gouvernement à ambassadeur est un fait qui n’est pas sans précédent et a un sens selon les circonstances. Si ma mémoire ne me trompe pas, Echeverria, ancien président élu du Mexique, a été ensuite ambassadeur de son pays à l’Unesco. Un autre précédent, pas des moindres : Walter Mondale, ancien vice-président des Etats-Unis d’Amérique du temps de Carter, puis candidat malheureux aux «présidentielles», a été ambassadeur des Etats-Unis, après son mandat présidentiel. Qu’est-ce qui est plus prestigieux, président du Mexique, viceprésident des Etats-Unis ou chef du gouvernement algérien ? On a vu d’autres cas, en ex-URSS où une disgrâce conduisait de hauts dignitaires du régime, soit au goulag, soit à un poste d’ambassadeur… en Mandchourie. Est-ce une gratification ? Chez nous ? Probablement, dans le cadre d’une dérive que j’ai relatée précédemment. Mais pas systématiquement. Votre question décide, d’avance et à la fois, que c’était une gratification et que je l’ai acceptée. Eh bien c’est faux. En fin de compte, c’est ma parole ou la thèse à laquelle vous vous hasardez, un peu légèrement à mon avis. Peut-être parlez-vous sous influence de la violente campagne de mensonges orchestrée dès mon départ du gouvernement et qui a présenté les choses comme le fait votre question. Des amis ont désapprouvé, en effet, mon choix d’aller à Paris, c’est vrai, mais c’était pour bien d’autres raisons. Pour eux, j’aurais dû rester à Alger pour continuer une action politique. C’était leur conviction. Une partie des citoyens m’en voulurent de «les avoir abandonnés à leur sort» en quittant le gouvernement. Jamais méchamment. Je vous le dis en toute ingénuité, c’est à contrecœur que j’ai répondu à cette question sur l’ambassade, parce que, ce faisant, j’ai l’impression de me laisser tirer vers le bas.
Permettez-moi de revenir à la charge. Pour quels motifs avez-vous accepté l’offre de l’ambassade d’Algérie à Paris ?
Je croyais avoir déjà répondu à votre question. Si l’objet est de savoir quelles sont mes motivations intérieures, alors il faudrait que vous me posiez la même question pour la douzaine d’autres responsabilités que j’ai acceptées depuis 1962 et pas seulement pour le poste d’ambassadeur à Paris. Mais attardons-nous à cette fonction d’ambassadeur à Paris qui vous tracasse tant ! Quel était le contenu particulier, à son propos, de l’impératif de service public ? Servir les relations algéro-française pour le bien d’une Algérie en grande difficulté financière, en voie d’isolement et dans une France politique peu amicale, m’a paru être un challenge qui méritait d’être relevé. Je m’étais bien posé la question de savoir si tel était l’esprit réel de ceux qui m’ont proposé la mission. Je me suis contenté de penser que c’était le cas pour une partie d’entre eux. J’ai eu à choisir entre rester à Alger en étant sûr que je ne pourrais rien y faire d’utile et aller à Paris pour peut être continuer à servir. J’ai préféré la possibilité de l’action à la certitude de l’inaction. Je vous concède que sitôt arrivé à Paris, je me suis aperçu qu’au moment où la proposition m’était faite, une machination politicienne était déjà déclenchée à un haut niveau des Services, pour obtenir mon départ de l’ambassade, pour le compte du réseau que j’ai mentionné précédemment. Une machination relayée par le sommet de l’État qui, de son côté, voyait en moi un rival potentiel à éliminer. Cela n’est pas le produit d’une analyse mais d’un constat de faits patents. Cela ne m’empêcha pas de continuer ma mission comme si de rien n’était. La machination que j’évoquais s’est soldée en novembre 1993 par mon renvoi avec un préavis de sept jours. Vous vous étonnez qu’un ambassadeur dans un pays aussi important que la France soit chassé, muni militari, par son gouvernement ?! Les détails et les raisons d’un renvoi qui a été délibérément voulu comme une humiliation n’ont pas leur place dans cet entretien. Le fait est que le HCE m’a sacqué, comme aucun ambassadeur ne l’a jamais été chez nous. A l’exception de deux d’entre eux, les membres du HCE ont plongé, pieds joints et yeux fermés, dans le piège de la machination. Fut-ce par précipitation ou lâcheté ou fut-ce mesquinerie ou calcul politicien. Je ne sais, mais cela ne fut pas pour forcer l’admiration à leur égard.
M. C. M.
A suivre

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