Panorama : LE BUS DANS LA VILLE, DE YAHIA BELASKRI
Ou les espoirs et désillusions d'une époque algérienne particulière


Le bus s’est ébranlé et le cœur du narrateur avec. C’est l’histoire du Bus dans la ville, roman écrit par Yahia Belaskri, journaliste algérien de Radio France Internationale RFI, qui avait quitté le pays après les évènements d’Octobre 1988.

De notre bureau de Paris, Khadidja Baba-Ahmed
L’auteur-narrateur revient, après une longue absence, dans et «sur» sa ville algérienne et l’observe, le nez collé à la vitre du bus qui la traverse, au gré de détritus et de chaussées défoncées. Une ville où «il n’y avait pas d’arbres. Pas d’arbres pour échapper au soleil ardent des journées d’été. Il n’y avait pas de fleurs, ni d’oiseaux non plus, seules les senteurs que dégageaient ses égouts». Cette ville qui n’avait pas ce minimum que l’on retrouve ailleurs, dans beaucoup de villes, est par contre riche de cette vie faite de copains, de parents, d’amis et d’adversaires. Au fur et à mesure que le bus avance, l’œil du scrutateur se détache du présent pour atteindre et rejoindre le passé, celui des quartiers traversés qui charrient tout le paradoxe de cette vie faite de solidarité, des quartiers populaires de «déclassés, survivants d’un naufrage passé et à venir». Une vie de révoltes de jeunes dont certains finissaient en prison, d’autres se chootaient à l’alcool et d’autres encore se réfugiaient dans le théâtre, le «Petit Théâtre» fondé par Dida chez qui ils allaient tous parce que Dida avait dans son superbe appartement «des livres partout. Brecht et Maïakovski, Tchekhov et Ionesco…» Et le souvenir doux de ces escapades régulières chez Dida et du spectacle que ces jeunes ont monté est vite brouillé. Ces jeunes de 17 ans voyaient alors le spectacle de leur jeune troupe interdite parce que, disaient les censeurs, il était «subversif, lié à l’étranger, contraire à notre religion et à nos traditions ». Une vie faite d’amours interdites et pourtant accomplies, même si contrariées et contraintes à s’exprimer dans des caches et loin des regards. Et lorsque le bus, sous une pluie battante et sur des chaussées défoncées, s’arrête brusquement, les voyageurs, voisins du narrateur, sont pris d’une peur, «celle trahissant la méfiance» de l’Algérie d’aujourd’hui mais aussi une peur comme celle de «ma mère. Elle avait peur de tout et de tout le monde. Toute sa vie, elle a eu peur de vivre». En une phrase, toutes nos mères sont là, êtres malmenés et souvent résignés et qui n’ont jamais vécu pour elles mais pour les autres. Espoirs tenaces et désillusions parcourent l’ouvrage et évoquent les réunions clandestines pour «étudier les moyens de conscientiser le peuple et préparer la révolution» et les déboires du meneur qui se voyait alors taxé «d’élément perturbateur et antinational» ou encore Badil, «ce frère perdu pour qui l’auteur a pris ce bus», ce jeune frère mal parti, emprisonné pour des larcins et que tout le monde a oublié, lui qui n’avait personne à l’attendre à sa sortie de prison et qui n’a plus donné signe de vie. «Je voulais, dit le narrateur, serrer mon frère dans mes bras». Le passager du bus dans la ville n’a pu le faire et son chagrin est resté entier, comme il l’est resté pour tous les copains disparus, pour leur joie de vivre, pour leurs espoirs et le désir de faire leur vie et non de la subir. Plus que la douceur et la tendresse qui se dégagent de son livre, Yahia Belaskri a, sans le vouloir, écrit aussi un hymne à la femme. Qu’elle soit sa petite voisine dont il était secrètement et platoniquement amoureux ; sa mère ou celles de ses copains ; la prostituée du quartier ou encore Leïla avec qui il partageait ses soirées en récitant Aragon, l’auteur les évoque avec amour et respect, les trouvant toutes belles, intelligentes, rafraîchissantes. Cela est d’autant plus important à relever que l’on ne sent, à aucun moment, que Yahia Belaskri se fait violence pour le faire.
K. B.-A.

Un bus dans la ville, de Yahia Belaskri, éditions Vents d’ailleurs, février 2008.

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