«Moi je couche avec tout le monde. L’essentiel, c’est que je puisse trouver un toit et un peu de chaleur.» Chérifa, une jeune fille d’à peine 16 ans, se prostitue pour survivre. Victime d’une agression dans le quartier de Oued- Kouba, elle regarde hébétée les gendarmes et les policiers qui viennent de la sauver.
De notre envoyé spécial à Annaba, Tarek Hafid
Les éléments des deux services de sécurité, qui ont mené mercredi
dernier une opération combinée dans la ville de Annaba, sont intervenus
au moment où des agresseurs la menaçaient avec un cran d’arrêt. Ces
derniers sont appréhendés sur-le-champ. «Ils voulaient me forcer à les
suivre», précise Chérifa à un officier de police. «C’est une fugueuse
originaire d’un petit village de la wilaya d’El-Tarf. Elle a été placée
dans un centre pour mineurs mais a finalement réussi à s’en échapper »,
explique à son tour un gendarme. Agresseurs et agressée sont embarqués
au Commissariat central de Annaba. Les 574 policiers et gendarmes
engagés dans cette opération combinée, la première de l’année 2008, ont
pour impossible mission de nettoyer la ville de toutes formes de
délinquance et de criminalité.
Virée au «Vivier»
Le traitement des cas impliquant des mineurs figure parmi les priorités.
A Aïn-Achir et au Vivier, véritables «chambres à coucher» à ciel ouvert,
les forces combinées appréhendent plusieurs jeunes filles en compagnie
d’adultes. L’une d’elles est lycéenne. Elle éclate en sanglots en
apprenant que ses parents devront la récupérer au commissariat. La
caméra de l’ENTV est là pour prendre la scène sur le vif. «Ne t’en fais
pas, on te masquera le visage pour ne pas que l’on te reconnaisse»,
rassure la journaliste. Maigre consolation. Son compagnon, un lycéen qui
a dépassé l’âge du bac, risque d’être poursuivi pour détournement de
mineur. Et s’il n’y a qu’un chiffre à retenir de l’opération de
mercredi, ce serait sûrement celui-ci : parmi les 19 individus placés
sous mandat d’arrêt, 8 sont des étudiants ! Une situation des plus
inquiétantes dans une ville qui connaît une hausse de la délinquance
juvénile. Le trafic et la consommation de drogue en sont les phénomènes
les plus récurrents. Jeudi, policiers et gendarmes ont mis de côté leur
mission de répression à l’occasion d’une journée de sensibilisation
contre la toxicomanie qui s’est tenue à la Maison de la culture. Un
magistrat, un imam et un médecin en toxicologie participent à cet
atelier. Face à eux, quelques dizaines de lycéens. L’assistance apprend
qu’il y a 1 236 toxicomanes «déclarés» dans la wilaya de Annaba. «La
wilaya est classée première dans la région est et troisième au niveau
national. Mais ces chiffres sont très loin de la réalité puisque tous
les cas ne sont pas déclarés», tient à préciser le commandant Zahi
Aliout, chef d’état-major du groupement de la Gendarmerie nationale de
Annaba. L’ampleur du phénomène est telle que les pouvoirs publics ont
décidé de créer un centre de désintoxication. Actuellement, tous les
toxicomanes de l’est du pays sont orientés vers le Centre intermédiaire
de soins aux toxicomanes de l’hôpital Errazi, à Annaba. «Nous n’avons
pas tous les moyens de traitement et de substitution», explique le
docteur Bani Tefahi du CIST en espérant que la situation s’arrangera
avec l’ouverture du centre.
L’argument religieux
Toutefois, pour ce qui est des causes, on retrouve deux
«institutions» sur le banc des accusés : la famille et l’école. Des
accusations qui ont fait réagir le directeur de l’éducation. Lui
s’arrangera pour jeter l’opprobre sur «la famille et la rue». Sur un
autre plan, la quasi-totalité des intervenants ont misé sur l’argument
religieux pour véhiculer leur message de «sensibilisation ». Un
argumentaire appuyé par la présence de l’imam venu confirmer la nature
illicite du cannabis. Le message est le suivant : un bon musulman ne se
drogue pas. Et les lycéens dans tout ça ? Aucun d’entre eux n’est
intervenu lors de la séance de débat. Un désintéressement dû, sans nul
doute, à l’approche développée par les initiateurs de cette journée.
Peut-être serait-il temps de mettre en œuvre une véritable stratégie de
lutte contre la toxicomanie des jeunes ? Une stratégie basée sur des
concepts scientifiques et sociologiques et débarrassée des discours
religieux et moralisateurs.
T. H.
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