Jean Lacouture est un vieux baroudeur du
journalisme qui a eu à couvrir les grands conflits liés à la
déconolisation dans les années 1950 et 1960. Ce sont les étapes, souvent
conditionnées par le hasard, de ce chemin pour la sympathie
indépendantiste, avec ses contradictions, qu’il raconte dans ce livre
d’échanges avec un autre journaliste, Bernard Guetta. L’œil encore vif,
Jean Lacouture serait presque prêt à reprendre son sac et à sauter dans
le premier moyen de transport pour aller voir ce qui se passe dans le
monde, animé comme par une mystique du journalisme de terrain. Lorsque,
la cinquantaine passée, il s’est aperçu des difficultés physiques qu’il
ressentait à rallier le terrain, il a décidé de quitter le journalisme.
Ecrire des biographies et des livres valait mieux, à ses yeux, que le
journalisme de bureau. Issu de la bourgeoisie de Bordeaux, Jean
Lacouture fait des études chez les jésuites. Ceci ne le prédisposait pas
du tout aux sympathies et aux positions qu’il allait avoir et prendre
par la suite. A seize ans, il rejoint la Résistance. A la fin de la
Seconde guerre mondiale, il est attaché de presse du général Leclerc.
C’est ainsi qu’il se retrouve en Indochine. Journaliste en uniforme, il
ne va pas tarder à s’éprendre de la cause indépendantiste vietnamienne
jusqu’à fonder Paris Saigon, un journal qui prône la négociation, sans
abandonner son travail de journaliste pour l’armée. Ce qui lui vaudra, à
lui et à ses camarades, cette cinglante apostrophe : «Ils font le matin,
un journal pour la guerre et l’après-midi un journal pour la paix.»
Lorsque la guerre éclate, Jean Lacouture décide de gagner Paris. Mais il
aura auparavant fait une des plus importantes rencontres de sa vie : Ho
Chi Minh. A vingt trois ans, il rencontre ce révolutionnaire mythique
qui lui parle de Paris. Il a, lui, 59 ans et on l’appelle «le vieux».
Jean Lacouture écrit : «La sympathie est certaine.» Elle n’empêche pas
le retour à Paris et le début, en 1950, d’une carrière de journaliste et
de reporter à Combat. Mais avant d’entrer au journal dont Albert Camus
fut l’une des plumes vedettes, Jean Lacouture se rend à Rabat où il est
employé à la résidence générale de France. Pendant ces deux années, le
journaliste reconnaît s’être laissé aller à l’hédonisme. Il ne voit pas,
ne veut pas ou ne sait pas voir les effets de la domination coloniale.
Il passe «à travers le Maroc» où il baignait comme «un poisson dans
l’eau, sans regarder de quelle couleur est l’eau, ni si elle est trop ou
pas assez salée». Mais en règle générale, il impute la dissociation
entre l’hédonisme et la citoyenneté responsable au fait d’être «né dans
la bourgeoisie, je savais ce que c’est que de vivre parmi les injustes,
comme l’a dit Mauriac à son propos. J’avais traversé le Front populaire,
à quinze ans, sans passer du côté du peuple. J’avais vécu l’occupation
de la France en sachant où étaient le bien et le mal sans réagir.
C’était très clair, ma famille écoutait passionnément la radio de
Londres mais je n’ai pris le chemin du maquis que trois mois avant le
débarquement». Après donc la parenthèse marocaine, Jean Lacouture
revient en France. Il est reporter à Combat où il touche à tous les
domaines, de la politique internationale au sport. De cet éclectisme, il
lui est resté une curiosité pour tous les genres. C’est un des
spécialistes actuels du rugby. En 1951, sans quitter entièrement Combat,
il pige pour Le Monde, qu’il rejoint bientôt. C’est une consécration
pour lui : «Un jeune journaliste qui a de l’ambition rêve nécessairement
en 1950 d’entrer au Monde qui est, pour ce métier, ce qu’est Normale Sup
pour un jeune professeur. L’équipe du Monde domine le journalisme
français » En dépit de l’intérêt de ce travail qui lui fait toucher du
doigt la réalité coloniale et fera de lui dès cette époque un partisan
de la décolonisation de l’Algérie, il quitte, pour des raisons
personnelles, le Monde et la France pour Le Caire et France Soir. De
1953 à 1956, il est correspondant du quotidien du soir parisien dans la
capitale égyptienne. C’est là où il va se familiariser avec la réalité
sociale et politique de «l’Egypte des bikbachis » (lieutenants
colonels). Il rencontre évidemment les officiers qui viennent de
débarrasser le pays du faroukisme sous la conduite de Naguib, «le seul
général à ne pas être déconsidéré dans la guerre de Palestine, un
honnête homme, un type bien». Nasser prendra le pas sur Naguib. Le
nassérisme, appuyé au départ par les Américains, va se rapprocher de
l’Union soviétique et la doctrine va s’en trouver infléchie vers quelque
chose d’égalitaire. Mais ce n’est pas le socialisme orthodoxe. Jean
Lacouture caractérise bien le nassérisme et tous les socialismes
tiers-mondistes qu’il va influer, jusqu’à l’algérien. «Nasser et ses
bikbachis sont idéologiquement très loin du camp soviétique. Ce
socialisme qui vient souvent dans leurs propos, c’est un socialisme
arabe. Pour les gens comme Nasser, Sadate et les autres, pour ces
nationalistes, le socialisme est une donnée opérationnelle ; l’Egypte,
une valeur fondamentale ; l’arabisme, une ambition et l’islam une
référence. » Au cours de son séjour au Caire, Jean Lacouture rencontre
les responsables du FLN de l’extérieur. «Des têtes», dit-il, notamment
de Hocine Aït Ahmed et de M’hamed Yazid, qui donnent une cohérence
théorique révolutionnaire à une action armée qui parait, sur le terrain,
hirsute. Au contact de tout cela, Jean Lacouture approfondit ses
positions anticolonialistes en mesurant l’ampleur du gâchis colonial
assis sur «notre brutalité, notre domination, notre impérialisme » qui,
par ailleurs, «n’ont pas suffi à couper court à des attentes et à des
sympathies qui tiennent à la greffe de culture et que je continue à
juger inespérées». Mais le colonialisme n’est idyllique que pour les
colonialistes et ce n’est pas sans autodérision que le général De Gaulle
avait lancé aux Guinéens en 1958 : «Ah, vous ne voulez pas de nous ? On
s’en va !» En 1957, Jean Lacouture revient au Mondeen tant que chef de
service outre-mer. Il arrive en pleine guerre d’indépendance et le sujet
relève de sa rubrique. Comment un anticolonialiste modéré articule ses
positions avec la prudence du Monde. Par la voici comme il en parle
aujourd’hui : « Le Monde a occupé une sorte de magistère de
l’interrogation pessimiste et de l’élucidation, laissant à d’autres, non
sans connivences, la fonction révélatrice.» Et d’ajouter : «Nous sommes
conscients de jouer le rôle de tamis entre quelque chose qui est
inéluctable (l’indépendance de l’Algérie) et ce que peut recevoir un
public français à une période donnée. Nous pratiquons là un journalisme
très étrange qui ne peut être compris aujourd’hui où la mode est à la
transparence, cette évidence des sots.» Journalisme du demi-mot par
engagement anticolonialste le conduit à se radicaliser à gauche, d’abord
contre le général De Gaulle, contre la Ve République et surtout pour le
Vietcong et les Khmers rouges «un mouvement de résistance contre un
gouvernement fabriqué par les Américains». Il prend parti pour les
régimes hostiles à «l'impérialisme américain». En 1975, il salue la
chute de Saïgon et la venue imminente d'un «meilleur Cambodge» avec les
Khmers rouges. Il faudra plus de trois ans à de nombreux intellectuels
pour appréhender la réalité de l'idéologie des Khmers rouges et des
Vietnamiens du Nord et plus encore pour admettre le génocide khmer. En
novembre 1978, Jean Lacouture reconnaît ses erreurs sur ses
présentations du Viêtnam et des Khmers rouges. Dans un entretien à
Valeurs Actuelles, il déclare «avoir pratiqué une information sélective
en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien». «Je
pensais que le conflit contre l'impérialisme américain était
profondément juste et qu'il serait toujours temps, après la guerre, de
s'interroger sur la nature véritable du régime. Au Cambodge, j'ai péché
par ignorance et par naïveté. Je n'avais aucun moyen de contrôler mes
informations. J'avais un peu connu certains dirigeants actuels des
Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur
avenir et leur programme. Ils se réclamaient du marxisme, sans que j'aie
pu déceler en eux les racines du totalitarisme. J'avoue que j'ai manqué
de pénétration politique.» Auteur d’une œuvre de journaliste et de
biographe impressionnante (un livre par an), Jean Lacouture aide à la
compréhension du monde par sa sincérité et son intelligence à interroger
ses propres engagements. Ce livre est une sorte de manuel d’éthique
journalistique en pratique.
Bachir Agour
Bernard Guetta et Jean Lacouture,
Le Monde est mon métier, Grasset
Nombre de lectures : 127
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