
Actualités : LA WILAYA EST SECOUÉE PAR DEUX JOURS D'ÉMEUTE Chlef ne décolère pas
Chlef, wilaya de l’Ouest, couve un brasier. Les émeutes, survenues dimanche, se sont poursuivies hier. De moindre intensité certes, mais suffisamment bruyantes pour maintenir en place un dispositif de sécurité mixte, police et gendarmerie. Si l’évaluation des dégâts, essentiellement matériels, était toujours en cours hier, les interpellations, elles, se comptent par dizaines. Une soixantaine de jeunes, selon des sources policières, était encore détenue hier.
De notre envoyé spécial
à Chlef, Sofiane Aït Iflis
Après une journée et une nuit particulièrement agitées, Chlef s’est
réveillée avec peine. La journée hier a été celle de toutes les
incertitudes. Le calme, précaire, il faut le dire, n’a pas survécu
longtemps aux premières lueurs du jour. Le temps que des grappes de
jeunes, émeutiers de la veille, affluent des agglomérations limitrophes
vers le centre du chef-lieu de wilaya. Disposés à chaque coin de rue et
devant les édifices publics, des CNS, équipés comme il se devait en
pareille situation de tension extrême, se sont contentés, les premières
heures, d’une présence dissuasive. Ils n’ont eu à lancer les premières
salves de lacrymogènes que vers 10h, lorsqu’un groupe d’émeutiers
entrepris d’ouvrir les hostilités. C’était tout près de l’imposante
bâtisse qui fait office de siège de daïra. Aux jets de pierres, les CNS
répliquèrent par une esquisse d’assaut, appuyé par le lancement de
quelques grenades lacrymogènes. C’était suffisant pour faire avorter le
saccage du siège de la daïra. Les émeutiers ne s’avouèrent pas pour
autant vaincus. Le temps de s’engouffrer dans une autre ruelle pour
échapper aux gaz lacrymogènes qu’ils échafaudent un autre assaut contre
un autre édifice public. Les échauffourées se sont concentres au
centre-ville sur la principale artère, la rue Emir Abdelkader, là où la
veille, le gros des édifices publics a été saccagé. Emeutiers, CNS et
gendarmes jouèrent ainsi au chat et à la souris jusqu’en début
d’après-midi. La ville se vidait petit à petit des masses grouillantes
qu’elle avait accueillies la matinée. Les commerces avaient baissé
rideau dès la première confrontation émeutiers- CNS. Les affrontements
eurent par la suite comme arène l’agglomération limitrophe dite «El
Firma», à la sortie de la ville, sur la route de Ténès. Des scènes
mettant aux prises des CNS, à l’excitation ostentatoire, à des jeunes
survoltés durèrent jusqu’à aux environs de 15h. La petite localité
retrouva graduellement son calme mais entre-temps, elle aura vu le
bureau de poste entièrement saccagé, ses rues jonchées de pierres et de
douilles de grenades lacrymogènes. Quelques nuages de fumée se
soulevaient encore par endroits. C’étaient des restes de pneus brûlés
qui se consumaient.
La plaie s’ouvre de nouveau
Sinistrée par le séisme de 1980 qui a ravagé la cité que fut El
Asnam et meurtrie par le terrorisme durant la décennie dite noire, Chlef
n’a pas trouvé auprès de l’Etat la médication qui aidera à la
cicatrisation de ses plaies. Sa douleur ravivée, elle l’exprime
aujourd’hui par l’émeute. Une émeute qui se veut un cri de détresse face
à une situation devenue intenable pour la majorité des citoyens qui y
vivent, plutôt survivent. «On croule sous le poids des problèmes et
personne ne nous écoute», lance un jeune à peine sorti de l’adolescence,
avant de se débarrasser de la pierre qu’il tenait dans sa main en
direction des CNS en position en contrebas de la rue Emir Abdelkader. Un
autre jeune s’approche et lance un cri de détresse : «On est comme
morts, personne ne se soucie de nous. L’administration se barricade pour
ne pas nous entendre gémir. On n’en peut plus.» Le président de
l’association de quartier Al Boqaâ, appelé aussi Ben Hlima, à cinq
minutes en voiture du centre-ville, a le dépit aussi entier. «Venez voir
dans quelles conditions nous vivons. Venez voir les égouts à ciel
ouvert, l’état de ce qui fait office de route. Je ne vous parlerai pas
du chômage qui nous tenaille. Face à cela, l’administration n’affiche
que mépris à notre égard.» La commune de Al Boqaâ a vécu l’émeute
jusqu’à 22h. Les gendarmes dépêchés pour y faire face ont eu fort à
faire, tant les émeutiers avaient un trop-plein de malvie à vider. Elle
respira les gaz lacrymogènes la nuit durant comme la commune d’El
Chettia qui, elle aussi, a vécu une nuit d’émeutes. Une émeute cependant
plus violente, puisque le bureau de poste et la recette principale des
impôts furent incendiés.
Un procès qui met le feu aux poudres
Dimanche devait avoir lieu le procès du président de l’Association
des sinistrés du séisme de 1980, qui devait répondre d’une plainte pour
diffamation introduite contre lui par le wali de Chlef. Selon des
témoignages recueillis sur place, les citoyens venus assister au procès
et témoigner par leur geste une solidarité à Mohamed Yakoubi n’ont pu
accéder à la salle des audiences. Il n’en fallait pas plus à un policier
un peu sur les nerfs pour que l’émeute prenne naissance. Dans leur
furie, les émeutiers s’en prirent à tout ce qui symbolisait la présence
de l’Etat. Mais pas seulement. Le siège de la représentation de
l’opérateur de téléphonie mobile Djezzy dans la wilaya a vu sa devanture
toute de verre voler en éclats. La Banque extérieure d’Algérie (BEA) a
connu un pire sort. Là, le feu a véritablement pris, également au niveau
de la Direction des mines ou, affirme-t-on, six véhicules ont été
incendiés. Le musée, le siège d’Algérie Télécom, la gare ferroviaire, la
Direction de la formation professionnelle n’ont pas échappé à la furie
juvénile. Le long des principaux boulevards, pierres, débris de verre
jonchaient encore l’asphalte. Des poteaux d’éclairage public ont été
endommagés. Avec ses commerces et ses administrations fermées, Chlef
offrait un spectacle de désolation. Les dégâts sont importants. Ils
n’ont pas encore été évalués officiellement mais ils se chiffreront
aisément en centaines de millions de dinars. Voilà une dépense que les
collectivité locales devront encore supporter. Elles qui déjà n’arrivent
pas à solutionner des problèmes vieux de 28 ans. En effet, des milliers
de citoyens continuent à s’agglomérer dans les 20 000 baraquements mis à
la disposition des familles sinistrées de 1980. L’espoir d’améliorer le
vécu dans ces favelas algériennes a été de courte durée. La loi de
finances 2007 prévoyait en effet l’octroi d’une aide à la construction
pour les sinistrés de Chlef, Tissemsilt et Tiaret. Cette dernière a été
arrêtée à un million de dinars, assortie d’un prêt bancaire d’un même
montant avec un taux d’intérêt bonifié et ne dépassant pas les 2%. Cette
disposition de loi n’a pas eu le temps d’être appliquée qu’elle s’est
vue carrément supprimée dans la loi de finances 2008. Cela n’est pas
étranger à cette expression de violence. Les émeutiers de Chlef disent
en avoir assez supporté. Ils réclament aujourd’hui le départ du wali.
Seront-ils écoutés ? Bien entendu, ils n’oublient pas de réclamer la
libération des jeunes interpellés et l’ouverture, ensuite, d’un dialogue
pour la prise en charge des problèmes des citoyens. Avant-hier, en fin
de journée, près d’une centaine d’interpellés ont été relâchés au titre
d’un geste d’apaisement. Une soixantaine étaient encore détenus hier.
Chlef n’est pas définitivement immunisée contre la poursuite des
émeutes. La tension était restée perceptible hier en fin de journée.
S. A. I.
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