Corruptions : LA CORRUPTION-ÉCHANGE SOCIAL
Sur fond de népotisme, clientélisme, copinage et tribalisme


I l est banal de constater qu’en Algérie, les relations sociales ont tendance à être fortement personnalisées. Aussi, lorsqu’on veut analyser les mécanismes de la corruption, il est important de tenir compte de la façon dont diverses formes de relations sociales sont assimilables à de la corruption lorsque, en s’appliquant aux rapports avec le monde politique, administratif ou judiciaire, elles engendrent le favoritisme et contaminent ainsi la gestion publique : c’est ce que l’on appelle la «corruption-échange social».
On a trop souvent tendance dans le langage courant à réduire implicitement la corruption à la corruption purement économique, c’est-à-dire marchande, comme le pot-de-vin. Dans ce dernier cas, les biens et services s’échangent directement ou sont médiatisés par l’argent, sans qu’intervienne dans l’échange la personne des partenaires : l’échange est impersonnel. Dans l’échange social, si l’échange conserve une dimension économique, il n’y est pas réductible, car la personne des acteurs modifie la nature même de l’échange. Cette distinction revêt une importance particulière dans le contexte algérien où diverses pratiques de corruption-échange social sont monnaie courante, qu’il s’agisse du népotisme, du clientélisme, du copinage ou encore du tribalisme. Le népotisme renvoie à la prégnance des relations de parenté au sein de la famille étendue, qui impose à l’acteur public de faire profiter les membres de sa parentèle de son accès privilégié aux ressources publiques. Cela peut se faire en recourant à toutes les formes de favoritisme comme la redistribution de l’argent des pots-de-vin ou des détournements au sein de la parentèle, ou encore en faisant recruter en priorité ses parents à un poste public. Il s’agit à la fois d’un devoir moral et d’une obligation sanctionnée socialement, parfois jusqu’au recours à la sorcellerie. La relation de clientèle constitue un rapport de dépendance personnelle qui repose sur un échange réciproque de faveurs entre deux personnes, le patron et le client, qui contrôlent des ressources inégales.
Relations de proximité et transactions corruptrices

On parle souvent de patronage lorsqu’il s’agit d’un responsable politique qui distribue des ressources publiques, comme des emplois ou des permis, contre une fidélité politique. Le copinage est un échange de services entre amis, et concerne des personnes égales ou potentiellement égales. Enfin, ce qu’on appelle vulgairement le tribalisme est une forme de favoritisme à base ethnique ou même ethno-régionale, qui se trouve plus ou moins à cheval entre le népotisme et le clientélisme. Encore ne faut-il pas pousser la distinction entre ces deux formes de corruption trop loin. D’une part, les enquêtes de terrain montrent qu’au-delà des transactions occasionnelles, les partenaires cherchent fréquemment à pérenniser les transactions corruptrices, autrement dit à les transformer en relations sociales stabilisées de type clientéliste. C’est le cas des «couples» formés par les commerçants et les douaniers, les transporteurs et les policiers, les entrepreneurs et les techniciens des services de l’urbanisme, les agents de l’état civil et les démarcheurs, les procureurs et les gardiens de prison : la longue fréquentation, le partage des mêmes lieux de travail et la maîtrise des mêmes systèmes normatifs créent des espaces de collusion et favorisent le développement de véritables «dyades corruptogènes» (qui lie deux choses), où les relations monétaires sont noyées dans les relations de proximité (échanges de faveurs, invitations réciproques, etc.). D’autre part, il serait un raccourci dangereux que d’opposer les pays occidentaux, qui connaîtrait la corruption économique mais pas la corruption- échange social, et l’Algérie, qui ne connaîtrait que la corruptionéchange social ; cette dernière ne pourrait pas être considérée comme de la corruption, car elle ne serait pas ressentie comme telle par les acteurs. La corruption y serait simplement le prolongement des pratiques traditionnelles d’échange de dons. La corruption en Occident est certes d’abord économique, mais la corruptionéchange social est loin d’en être absente, moins sous les formes du népotisme, car la parenté n’y revêt pas la même importance, que sous celle du copinage ou du clientélisme. Surtout, la corruption organisée telle qu’elle se pratique en Occident ne pourrait fonctionner, si elle n’était pas mise en œuvre par des réseaux qui reposent sur l’échange social. Inversement, la corruption économique marchande est aussi largement pratiquée en Algérie, sans que cela implique un quelconque échange social.
Détournements de biens publics
Ces deux formes de corruption sont d’ailleurs fortement associées : la corruption économique se développe en grande partie pour faire face aux obligations sociales, comme celles relevant de la parenté, ou aux obligations politiques. Il est vrai que la corruptionéchange social n’est pas toujours ressentie comme de la corruption : alors que la loyauté est due en priorité à la famille, il n’existe généralement pas de loyauté abstraite vis-à-vis de l’Etat anonyme et «froid». La corruptionéchange social bénéficie d’une sorte de légitimité intrinsèque, alors qu’il n’en est pas de même de la corruption économique. En fait, la corruptionéchange social permet même de légitimer la corruption-échange économique, qui n’est véritablement condamnée que lorsqu’on n’en profite pas soi-même par le jeu des redistributions particularistes. Il faut donc bien distinguer les pratiques et les représentations de la corruption et prendre en considération les deux niveaux d’analyse. Pour compléter cette brève présentation des principales formes de corruption observées, il faudra mentionner des pratiques qui ne résultent pas des interactions entre services publics et citoyens, mais qui sont le fait des agents de l’État et plus généralement de tout dépositaire d’une fonction publique : le détournement et les usages privatifs de matériels et fonctions publics ; détournements de biens publics, des abus de biens sociaux ou l’usage indu de matériel de l’État. Un pillage en règle qui ne dit pas son nom.
Djilali Hadjadj

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