Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
QUAND HABIBA ÉBRANLE LA FOI
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Aux temps radieux de la dictature du parti unique, les rares opposants contestant le système étaient souvent traînés devant les tribunaux sous l’accusation de vouloir ébranler nos institutions. Le verbe ébranler, en arabe «zaâzaâ», avait suffisamment de force pour convaincre les masses du danger incarné par quelques «ourdisseurs de complots».
A l’époque, les agents étaient identifiés et leur maître à penser, l’impérialisme, démasqué. Les ébranleurs internes et externes en avaient, en quelque sorte, pour leur argent tant l’objectif visé semblait considérable. Nous n’avions pas à nous mettre martel en tête, nos édifices étaient solides et nos cerveaux inattaquables. Les branleurs du chef étaient légion et on ne leur en demandait pas plus. Puis, la dictature a changé de visage sans renoncer à ce qui faisait sa force : le vocabulaire. Avec les mêmes acteurs et les mêmes textes, nous avons eu droit à des spectacles diversifiés. Sous le label de la démocratie, nos dictateurs nationaux, avec leurs cohortes de larrons habituelles, se sont offert une seconde jeunesse. Ce qui n’a pas été sans dommages pour la multitude, dont les acquis virtuels ont été fragilisés avant de s’évaporer tout à fait. Nous avons donc été ébranlés par des secousses telluriques et idéologiques qui ont mis à bas nos certitudes d’antan. Nos immeubles se sont écroulés comme des châteaux de cartes et nos convictions en ont fait autant. Mais nos dictateurs, de moins en moins jeunes et de plus en plus arrogants, se sont accrochés à leur bouée de sauvetage : les mots. Le poids des mots n’est pas si vain lorsqu’il y a un public aussi bien disposé. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé, le peu d’esprit critique qui nous restait a été laminé autant que notre pouvoir d’achat. Il nous est resté cette indécrottable envie de paraître et de croire qui est le levain de cette terminologie démagogique. C’est ainsi que le verbe ébranler a survécu à tous les naufrages, aux innombrables scandales politico-financiers et à la maladie d’Alzheimer. Cette maladie est le nouvel opium des peuples. Avec cette particularité ici que celui qui en est atteint se souvient de Mou’aouia mais ne sait plus qui est Ben-Boulaïd et ne se soucie plus de savoir quoi que ce soit. Et comme le peuple exige toujours une explication quitte à l’oublier le lendemain, il faut puiser dans la besace de la terminologie, toujours là et jamais prise en défaut. Avec cette mémoire infaillible, pour ce qui est des évènements lointains, nos perspicaces dirigeants ont retrouvé l’exemple de Néron. Cet empereur romain qui mit le feu à sa ville et fit accuser les chrétiens, pour déclencher des persécutions contre eux. Nous n’avons pas, Dieu merci, un incendie de l’ampleur de celui de Néron mais nous avons de multiples brasiers ici et là. Aussi nous faut-il des coupables pour toutes ces flambées plus ou moins spontanées comme à Berriane ou à Chlef. En attendant des recherches plus fructueuses dans les catacombes, nos chasseurs ont débusqué Habiba la chrétienne de Tiaret. Une lourde accusation pèse sur cette jeune femme qui pratique la «daâwa» avec beaucoup plus de discrétion que les barbus du quartier de Barbès à Paris. Elle est, en effet, accusée d’activités visant à «ébranler la foi des musulmans ». Néron n’y avait pas pensé mais il y avait ce cloaque de Rome à reconstruire. «Ebranler la foi des musulmans », c’est quoi ? Que ce soit dit en arabe ou en français, ça signifie amener les musulmans à douter de leur propre foi. Ainsi, il suffirait d’une frêle jeune femme, lestée de quelques livres, pour provoquer des crises de conscience collectives. Excusez du peu mais cela voudrait dire que Habiba a réussi là où ont échoué 130 ans d’occupation coloniale et des armées d’évangélisateurs expérimentés et déterminés. Notre architecture et nos piliers religieux sont donc devenus si branlants que les prières d’une chrétienne peuvent les faire vaciller ? Si Habiba est capable d’ébranler la foi des musulmans, comme l’affirme l’accusation, c’est qu’elle est très forte, j’allais dire miraculeuse. Je m’étonne que le Vatican n’ait pas encore réagi en la proclamant martyre et en l’inscrivant sur la liste des candidats à la béatification. Je vous fais grâce de l’autre accusation, la principale, selon laquelle Habiba pratiquait sa religion hors du cadre de la loi. C’est oublier que le climat de misogynie et d’intolérance, voire de xénophobie, qui règne dans ce pays n’est pas propice aux religions minoritaires. C’est un argument qui doit bien faire rire les théologiens sérieux : imaginez que les prophètes et les apôtres se soient conformés aux lois de leurs cités ? Et puis, édicter des lois pour restreindre la liberté de culte, sous prétexte de l’organiser, est une arme à double tranchant. Ceux d’en face pourraient être tentés d’en faire autant et ce n’est pas en affirmant de façon péremptoire que la terre de Dieu est vaste qu’on dissuadera une éventuelle réciprocité. Si cela arrivait, je suppose que nos autorités religieuses, ministre en tête, lèveraient les bras au ciel, crieraient à la persécution. C’est pourtant le mot qui convient effectivement pour leurs agissements actuels. Et ce silence ahurissant de nos démocrates si prompts à mettre flamberge au vent naguère ! Serait-ce qu’eux aussi et Alzheimer… ? Si Alzheimer est coupable, il faudra alors se résigner à convoquer d’urgence une conférence arabe. Il ne s’agit plus de sauver le Liban mais tout le monde arabe actuel, j’ajouterais la Syrie, le Hezbollah et l’Iran compris, même s’il est prématuré d’assimiler l’Iran alors que c’est l’inverse qui se produit. En attendant le prochain péril qui succédera au sionisme, les sunnites purs et durs fourbissent leurs armes pour la conquête du pouvoir local. C’est le cas du mouvement des Frères musulmans d’Egypte qui s’enhardit de jour en jour. Ce mouvement officiellement interdit, à l’image de notre FIS précédé de la mention «ex», est le principal parti d’opposition au Parlement et dans la rue. C’est ce poids qui lui permet de faire un pied-de-nez, pour ne pas dire plus, à l’Egypte historique et de nier l’existence d’une nation égyptienne. Cette fois-ci, le mouvement est allé plus loin avec les dernières déclarations de son vicaire général, Mehdi Akef. Dans une interview recueillie la semaine dernière par le magazine Elaph, le chef des Frères musulmans a ouvertement apporté son appui à Ben Laden. «C’est un moudjahid qui cherche à plaire à Dieu, dit-il, je crois en sa sincérité et il combat le mal et la corruption.» Le commandeur spécialiste des volte-face avait d’abord soutenu chaleureusement la candidature de Djamal Moubarak à la succession de son père avant de s’y opposer par la suite. Souffrant d’une forme d’Alzheimer particulièrement pernicieuse et rare, Mehdi Akef reconnaît, a contrario, que son mouvement ne représente pas tout le peuple d’Egypte. Il menace, cependant : le jour où tout le peuple sera derrière nous, nous déclencherons un mouvement de désobéissance civile (tout comme le FIS, précédé de la mention «ex»). Quant à la situation de la minorité copte d’Egypte, si Mehdi Akef admet que les coptes sont des citoyens à part entière, il leur dénie toutefois le droit d’être chef de l’Etat. «C’est la culture dont doit s’imprégner le citoyen qui vit dans un pays islamique. Le choix final revient en fin de compte au peuple», ajoute-t-il benoîtement. En somme, c’est toujours la faute des peuples s’ils sont mal gouvernés et s’ils ont la mémoire courte, le coupable est tout désigné, c’est encore Alzheimer. Au fait, où en étais-je… ?
A. H.

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