mardi 27 mai 2008
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Culture : PARIS DE MES EXILS
Rina Sherman interroge les silences coupables
De notre bureau de Paris
Khadidja Baba-Ahmed


Elle vient de présenter à Paris son film Paris de mes exils qui parle de ses exils pluriels et où elle évoque la boucle qui l’a menée de l’Afrique du Sud, son pays d’origine, à Paris en 1984, puis en Namibie pendant sept ans, puis retour tourmenté à Paris, après la mort quasi simultanée, de trois de ses plus grands amis : la mort accidentelle au Niger, en février 2004, de son ancien prof , l’ethnologue et cinéaste Jean Rouch, celle du chef d’Etanga, qu’elle considère comme «le père de sa vie», et celle de son compagnon, le journaliste Didier Contant, qui la conduira à contre-enquêter à Paris comme en Algérie, pour tenter de savoir pourquoi Didier a subi cette terrible campagne lancée par les tenants du «qui-tue-qui ?» et qui a poussé le journaliste au suicide..

Des exils pour une recherche de liberté mais surtout des exils pour une quête, celle de vouloir comprendre. Beaucoup de questions et peu de réponses. Paris qu’elle redécouvre et qui la plonge dans la tourmente de toutes ces morts. Aucune certitude chez Rina Sherman, mais une vie perturbée par toutes ces morts, un deuil très douloureux et un constat : «J’étais ni tout à fait européenne ni tout à fait africaine, en fait j’étais afro-européenne » ou encore cet autre constat : «Je vivrai désormais avec les morts», car, explique-t-elle, «j’ai adopté, malgré moi, la culture de la mort» peut-être parce que «ceux qui sont morts ne sont jamais partis». Tout au long du documentaire, par à-coups successifs, elle fait des incursions en Afrique du Sud où la vie n’est plus celle qu’elle a connue avant son exil et où sa caméra s’attarde sur plusieurs séquences d’enfants blancs et noirs mêlés dans des baignades communes jamais imaginées alors, en Namibie où on la voit totalement fondue avec les Ovahimba ou , en Algérie, à Tibhirine, d’où Contant avait lancé son enquête sur l’assassinat des moines de cette congrégation. «Didier aimait la vie, il n’a pas pu se suicider», lui dit Maya, une jeune fille qui a connu le journaliste, qui avait séjourné chez elle. Incursion encore par le rappel, comme une litanie, des très nombreux titres de la presse algérienne qui, en manchettes, titraient «Une nouvelle victime de l’assassinat des moines de Tibhirine» en évoquant la mort suspecte de Didier Contant, ou encore en unes des journaux les massacres et les bilans macabres des victimes algériennes. Retours fréquents aussi sur Paris, et ce retour de l’auteur après la mort de son compagnon, et le début de la contre-enquête. Face à ses interrogations et aux questions posées à tous ceux censées l’éclairer sur «ce suicide», elle explique : «Nombreuses ont été les fins de non-recevoir, nous dit-elle. Chacun se donne des raisons pour garder le silence», un silence qui ressemble, suggère la cinéaste-témoin, à toutes ses tentatives «pour faire taire les éradicateurs». Ré-incursion dans le Paris du début de son exil (1984) où elle allait, heureuse, en compagnie de ses amis «voir un film à Chaillot». «C’est fini tout ça, nous dit Rina Sherman, et c’est infiniment triste.» Et d’ajouter par ailleurs : «J’avais l’impression que je n’avais plus d’amis. Les morts les ont fait fuir.» Aucune résignation cependant dans ce film très perturbant, simplement parce qu’il met à nu une âme en tourmente, l’âme d’une femme qui vit jusqu’aux extrêmes sa soif de savoir et surtout celle de tenter de comprendre.
K. B.-A.

Film Paris de mes exils de Rina Sherman, 2008.
La cinéaste a écrit en 2007 Le huitième mort de Tibhirine et l’a édité simultanément en France aux éditions Tatamis et en Algérie par Le Soir d’Algérie. Editions Lazhari Labter.

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