lundi 09 juin 2008
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Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
LA «DJAHILIA» TELLE QU’ON L’ENSEIGNE
Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com


Il est question encore des excès de la police religieuse, «Mutawaâ», pompeusement baptisée «Institution qui prône le bien et proscrit le mal», en Arabie saoudite. Cette police intervient surtout à l’heure des prières pour obliger les passants à aller à la mosquée et les magasins à fermer (1). Elle s’occupe aussi de dissuader les femmes de sortir sans être accompagnées d’un homme de leur famille et de pourchasser les couples illégitimes.

C’est ainsi que cette police des mœurs a interpellé un professeur d’université «surpris» en compagnie d’une de ses élèves. Il a été condamné, la semaine dernière, à 8 mois de prison et à 180 coups de fouet pour promiscuité interdite. L’enseignant, qui a crié au coup monté par les défenseurs de la vertu et pourfendeurs du vice, a clamé son innocence. Son élève a demandé à le voir dans son bureau pour lui demander conseil et il a insisté pour qu’elle vienne accompagnée de son frère. Toutefois, il a été surpris de voir la jeune fille arriver toute seule à son bureau. Sans avoir eu le temps de dire ouf, il a donc été arrêté et traîné devant un tribunal. Longtemps tenue pour intouchable, cette institution est de plus en plus contestée et de façon ouverte à cause de ses excès. Des personnes arrêtées sont ainsi décédées après avoir subi des violences policières lors de leur arrestation. Il arrive souvent que la foule prenne à partie les «Moutawaâ» lorsqu’ils interpellent publiquement une personne en infraction. Ne poussent-ils pas le zèle jusqu’à imposer aux personnes âgées la bonne façon de porter le voile ? En dépit des nombreuses plaintes des citoyens saoudiens, la dissolution de la police religieuse n’est pas à l’ordre du jour. Il n’est pas question de changer quoi que ce soit à cette police créée en 1940 pour maintenir les Saoudiens dans le droit chemin. «Cette institution durera tant que durera l’Islam», a claironné le prince Nayef Ben Abdelaziz, ministre de l’Intérieur, pour clore le débat. L’écrivaine Wajiha Al-Howeidar, qui a souvent maille à partir avec la police religieuse, conteste justement cette vision de l’Islam imposée par l’oligarchie religieuse. Le mois dernier, elle a ainsi pris le volant de sa voiture pour braver l’interdiction faite aux femmes de conduire. Elle est allée plus loin cette semaine en remettant en cause toutes les idées reçues sur l’Islam et les musulmans dans un texte intitulé : «Ils nous ont leurrés alors que nous étions des enfants». Sur la période antéislamique dite «Djahilia» : «Il nous ont appris que les Arabes, avant l’Islam, étaient ignorants, corrompus et décadents. Ils nous ont dit qu’ils menaient en permanence des guerres meurtrières, s’entretuaient avec ou sans raison et étaient des meurtriers sauvages. Nous avons su, par la suite, qu’ils n’étaient pas du tout comme ça. Seule une minorité d’entre eux se comportait ainsi, comme c’est le cas de tous les peuples de la terre à cette époque. La réalité qu’ils se sont évertués à cacher, c’est que les Arabes vivaient, pour leur grande majorité, dans un climat de liberté et de démocratie. Chacun d’eux respectait les convictions religieuses de l’autre. Ils avaient plusieurs communautés religieuses qui vivaient en bonne entente et en harmonie. Les libertés personnelles et religieuses étaient estimées et respectées et personne ne se mêlait des affaires d’autrui. C’étaient des gens qui s’intéressaient à la culture, à la poésie et ils avaient des festivals culturels réguliers comme à Marbid ou Okaz. C’était la destination de tous ceux qui aimaient la culture et voulaient s’abreuver aux sources de la littérature, de l’art et de la poésie (…). Sur la place de la femme : «Ils nous ont appris que là dans la presqu’île arabe, au temps d’avant l’Islam appelé «ère de l’ignorance», la femme était méprisée et n’avait aucune valeur aux yeux de sa tribu ou de sa famille. Les femmes étaient tuées à leur naissance parce qu’elles apportaient la honte. Mais, nous avons su que seule une catégorie de personnes recourait à ce genre de pratique qui n’était pas une tradition sociale. Il y en avait même qui tuaient leurs bébés mâles et femelles par peur de la misère et non de la honte. Nous avons été convaincues aussi que la femme était le symbole des déesses qu’ils adoraient. Elle était considérée et tenait une grande place dans les tribus de grande renommée. Elle jouait un rôle politique et social appréciable à l’exemple de Hind, fille de Otba et Sadjah, fille de Hareth Ibn Al’aswad (…). Elle avait, dans certaines tribus, les mêmes droits que l’homme et elle en jouissait en toute liberté dans la sphère publique et privée. Ceci, au point qu’elle avait droit, à égalité avec l’homme, d’avoir plusieurs époux et de donner son nom à ses enfants (…). Suivent d’autres lieux communs sur les juifs, les chrétiens, les mazdéens et les autres croyants que l’écrivaine se charge de tourner impitoyablement en dérision, en attendant la prochaine convocation au poste de police. J’apprends que le penseur et ancien ministre tunisien, Mohamed Charfi, nous a quittés vendredi dernier à l’âge de 72 ans. C’est vrai qu’on meurt relativement tôt dans nos contrées, surtout quand on a du cœur mais il y a quand même des morts injustes. Quand je pense à tous les gredins et à tous les incapables qui s’entêtent à vivre centenaires, je suis révolté. Il y a, en effet, des disparitions prématurées qui sont une perte irremplaçable pour des pays comme les nôtres. Mohamed Charfi était un réformateur (2) dans le vrai sens du terme. Il estimait que la gestion de l’Islam devait être enlevée aux théologiens pour permettre cette réforme. Selon lui, les théologiens d’hier et d’aujourd’hui ont fait de cette religion leur chasse gardée et ils verrouillent toutes les voies du changement. Le penseur tunisien est également connu pour avoir été ministre de l’Education de 1989 à 1994. C’est ainsi qu’il a conduit la réforme du système éducatif tunisien au moment où l’Algérie se posait encore des questions sur les origines du terrorisme. Cinq ans, c’est beaucoup pour un ministre qui a décidé de changer et qui veut entreprendre. Mohamed Charfi a fini par se lasser des dérives autoritaires du président Ben Ali mais sa démission n’a pas remis en cause les fruits de sa réforme. Ceci, pour vous rappeler la façon dont Mostefa Lacheraf a été congédié de son poste de ministre de l’Education au simple énoncé de ses projets. Cela signifie simplement qu’à régime autoritaire égal, les Tunisiens sont plus sérieux que nous. Encore heureux que les Tunisiens réussissent à nous sortir de notre apathie quand il s’agit de football ou de… bronzage. Auteur reconnu, Mohamed Charfi a publié plusieurs ouvrages dont le retentissant Islam et Liberté. Le malentendu historique. Soucieux de propager ses idées réformatrices, il a été l’un des artisans de la Ligue des rationalistes arabes, lancée l’année dernière, et qui regroupe la crème des penseurs arabes d’avant-garde. Comme le réformiste tunisien Tahar Haddad, Mohamed Charfi n’est pas reconnu dans son propre pays où la plupart de ses écrits sont interdits. Cependant, sa réforme de l’éducation est là et ses idées qui hérissent aujourd’hui les bien-pensants sont celles des Tunisiens de demain.
A. H.

(1) Il n’y a qu’à circuler dans nos rues, un vendredi à l’heure de la prière collective, pour voir que la police religieuse est déjà dans nos têtes avant d’arpenter le pavé.
(2) A ce propos, j’ai été surpris de lire dans la presse que Mouloud Hamrouche figurait parmi les «patients» du guérisseur de Relizane, sponsorisé par les Emirats. S’il n’y a pas de démenti, j’en conclurai qu’il est inutile que je me déplace pour la prochaine élection présidentielle.

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