
Chronique du jour : A FONDS PERDUS QUE PEUT LE SAVOIR CONTRE LA VIOLENCE ? Par Ammar Belhimer ambelhimer@hotmail.com
Il est de bon augure qu’un nombre croissant d’institutions et
d’opérateurs locaux prennent à bras le corps les préoccupations liées à
l’économie fondée sur la connaissance. La poste et les technologies de
l’information et de la communication, l’enseignement supérieur, le CNES,
l’industrie affichent aujourd’hui un intérêt particulier pour la
question. L’Université pour la formation continue tient en ce moment un
colloque international de portée incontestable sur le thème de
«gouvernance des institutions et intelligence économique ». Il y a dans
cet intérêt plus qu’un pari technologique. On peut également y voir une
chance inespérée de surmonter le handicap génital d’une régulation par
la violence en accédant à une régulation fondée sur le savoir.
Le pari
technologique semble à notre portée. En effet, en matière de possibilité
d’absorption des technologies de l’information et de la communication,
les pays développés sont — contrairement aux présupposés anciens — loin
d’être les plus performants. Ici, plus qu’ailleurs, il y a de la marge
pour tous. Dans une récente étude, le Phoenix Center (*), qui a mis au
point un indice dit «d'efficacité de bande-passante » (Broadband
Efficiency Index, BEI), conclut que l’importance des abonnements à
internet n'est pas suffisante pour mesurer la faculté d’un pays à se
doter de ce service. Le nombre d’abonnements ne dit pas tout, selon les
économistes américains auteurs du rapport. Les paramètres économiques,
sociaux et démographiques sont aussi à prendre en compte. Une conclusion
lourde qui donne aux Etats les moins bien lotis économiquement et
socialement une opportunité certaine de dépasser les niveaux de
performance des autres en matière d'adoption de cette technologie.
L’étude n’innove pas en matière statistique. Sur ce plan, elle se
contente de reprendre les données de l’OCDE. Sur le plan global, elle
relève que deux tiers des pays de l'OCDE (trente pays) ont un BEI
supérieur à 95%. Là où elle détonne, c’est lorsqu’elle explique que plus
de 90% des différentiels d'adoption du Net parmi les pays industrialisés
s'expliquent par des facteurs tels que le niveau d'éducation, les
inégalités de revenus, l'âge ou encore la densité de la population. La
force des pays industrialisés vient alors de leur forte capacité à
convertir leurs dotations économiques et sociales en souscriptions à l'internet.
C’est donc la primauté des paramètres socioéconomiques dans l’adoption
de l'internet qui expliquerait le positionnement d’un petit Etat comme
l'Islande (avec un indice BEI de 99,5%), de la Belgique (99%), du
Portugal (98,3%) ou encore de la Turquie. Le taux brut d'adoption de l'internet
est égal au nombre de souscripteurs sur le reste de la population. «Nos
analyses nous ont conduit à estimer que des pays relativement pauvres,
avec des taux d'adoption moindres, s'avèrent être plus efficaces en
matière d'adoption que d'autres, mieux lotis», commente le Phoenix
Center. Ce sont ces mêmes caractéristiques socioéconomiques qui
éclairent sur l’étonnant et relatif retard pris par des pays comme le
Luxembourg, la République tchèque, l'Irlande ou encore la Grèce. Même si
elle ne bouscule pas fondamentalement nos idées reçues, l’étude permet
toutefois de cibler les priorités dans la mise en place de politiques
publiques pour favoriser l'adoption d'internet en ciblant des objectifs
plus larges comme le développement du niveau d'équipement en matériel
informatique ou la mise en place de programmes éducatifs spécifiques.
Les conclusions de Phoenix Center sont corroborées et complétées par le
dernier rapport Connectivity Scorecard qui établit les scores de
connectivité de vingt-cinq pays (**). Les indicateurs répertoriés sont
nombreux : il s’agit du nombre (ramené à la population) de lignes
téléphoniques, d’abonnés mobiles et d’usagers d’internet, la quantité de
bande passante, le nombre de lignes de transmission de données
d’entreprises, d’ordinateurs, d’écoles connectées à internet, de
services publics en ligne, etc. Pour tenir compte des disparités fortes,
les pays ont été classés en deux catégories : ceux à «l'économie tirée
par l’innovation » ou en train de le devenir, et ceux à «l'économie
tirée par l’efficience ou les ressources». Certains indicateurs
technologiques s’appliquent plus spécifiquement à chacune des deux
catégories de pays. Ont été utilisés la banque en ligne ou le taux de
voix sur IP en entreprise pour la première catégorie, ou les taux
d’illettrés, de couverture mobile de la population et de femmes ayant
accès à internet pour la seconde. Là encore, les résultats ne sont pas
ceux que l’on attendait. Si les Etats-Unis viennent, en effet, en tête
du classement, c’est parce que leur score d’usage de la connectivité, en
particulier de la part des entreprises, compense totalement leur
médiocrité en matière de connectivité large bande en comparaison à
d’autres pays. La Suède surprend en se positionnant seconde : elle
surclasse le Japon, grâce à ce qu’elle enregistre comme score dans
l’usage des solutions mobiles, notamment professionnelles. Pareil pour
la Corée, autre puissance économique et technologique, qui se retrouve
en milieu de liste : les usages ne suivraient pas. Jusque-là rien de
vraiment révolutionnaire, les repositionnements s’opérant entre pays
industrialisés. La surprise vient de ce que certains pays d’Afrique —
malheureusement pas le nôtre — bénéficient de services bancaires mobiles
et de services de transactions électroniques bien plus développés que
les Etats- Unis ou le Canada. La véritable révolution vient toutefois
d’Asie. La Malaisie se classe en tête du peloton des pays émergents. Le
secret de cet exploit : un faible taux d’illettrisme, associé à des
scores d’usages proches ou identiques à ceux de pays développés. Ce
peloton comprend aussi la Chine et l’Inde. L'Inde, pourtant grande
bénéficiaire des délocalisations des services informatiques, grâce à des
avantages comparatifs liés aux salaires et à des comparatifs avérés en
matière électronique, est derrière la Chine. Celle-ci est plus forte
dans l’utilisation de l’internet mobile chez les professionnels et
l’utilisation d’internet par la population féminine. Qu’il s’agisse de
la Malaisie, de la Chine ou de l’Inde, toutes doivent néanmoins compter
avec la Russie dont la situation détonne à plus d’un titre : elle ne
compte que 1% d’adultes illettrés, contre 9 % en Chine et près de 40% en
Inde, alors que l’usage du courriel et de l’internet mobile par les
professionnels y est bien plus développé. La taille du marché chinois
risque toutefois de faire la différence. Son ampleur recèle un potentiel
inégalé pour l’extension de la couverture des réseaux mobiles et des
réseaux haut débit. Dans le cas particulier de notre pays, les espoirs
attachés à un possible rattrapage du retard technologique suffisent-ils
à surmonter l’autre question soulevée ici : la possibilité d’une
transition vers une régulation qui ne repose plus sur la violence ? La
technologie finira-t-elle par avoir le dessus sur ce mode séculaire de
régulation politique, sociale, économique et culturelle ? En d’autres
termes : la régulation par la connaissance et le savoir pourra-t-elle
mécaniquement supplanter une régulation par la violence ? Une petite
question pour un grand programme.
A. B.
(*) Phoenix Center for Advanced Legal and Economic Public Policy
Studies, «The Broadband Efficiency Index : What Really Drives Broadband
Adoption Accross the OECD ?», Paper Series, n° 33, 2008.
(**) On peut consulter le détail concernant chacun des pays figurant au
rapport (le nôtre n’y est pas) sur le site www.nokiasiemensnetworks.
com.
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