jeudi 19 juin 2008
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Le Soir des Livres : HABIB TENGOUR AU SOIR D’ALGÉRIE :
«On écrit parce qu’on a quelque chose à dire, du moins on le croit»


Le Soir d’Algérie : Vous faites partie de cette génération d’écrivains algériens intermédiaire entre les aînés (Kateb Yacine, Dib, Mammeri…) et les plus jeunes. Cette position est-elle plutôt confortable ou l’inverse dans le rapport à l’histoire ?
Habib Tengour : Je pense avoir la chance de faire partie quasiment de la troisième génération d’écrivains algériens, celle de Sebti, Belamri, Méchakra, Djaout, Mimouni, etc. Cette situation me permet de bénéficier de l’expérience d’écriture de mes devanciers. J’ai beaucoup fréquenté Kateb Yacine, Mohammed Dib et Jean Sénac, leurs livres bien sûr, mais aussi personnellement. Nous avons beaucoup discuté et j’ai énormément appris. J’ai aussi appris de mes aînés : Malek Alloula, Rachid Boudjedra, Nabil Farès, etc. En fait, on n’écrit jamais tout seul. On fait partie d’un champ littéraire. Les problèmes que l’on rencontre en écrivant, d’autres les rencontrent aussi ou les ont rencontrés avant nous. C’est toujours intéressant de voir comment les autres règlent des questions d’écriture auxquelles on se confronte soi-même. Quelle économie mettent-ils en œuvre dans l’élaboration du texte ? Que mobilisent- ils comme technique, etc ? Personnellement, je lis beaucoup et je crois que toute écriture se nourrit de lecture. Beaucoup pensent (ou veulent) écrire pour s’exprimer, pour dire ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes, pour «vomir leurs tripes», mais ce n’est pas ça l’écriture. Le lecteur n’a pas à subir l’égo d’un auteur, pourquoi le sien serait-il plus intéressant ? Non, il y a dans l’écriture un univers qui lui est propre et que l’écrivain se doit d’explorer, ce qu’il ne peut faire qu’en se mesurant aux grands textes de la littérature, au travail des aînés.
Vous êtes connu pour être un poète qui écrit de la prose. Comment définiriez-vous vos textes : romans, poèmes, vers, prose ?
Mon écriture est poétique. J’ai toujours abordé l’écriture comme poète, je pense que cela remonte à ma fréquentation des surréalistes. André Breton n’aimait pas le roman. J’ai commencé à écrire en imitant Victor Hugo. J’ai voulu, comme lui, explorer tous les genres. Mais je voulais surtout être poète. Et puis, je lisais surtout de la poésie, sous toutes les formes. Les poètes étaient ma famille. Il y a dans le texte poétique un souci de la langue, de la justesse du propos, une quête du beau que j’ai toujours voulu mener. J’ai longtemps considéré ma prose comme une exploration de l’univers poétique. Un travail sur la forme qui ne diffère que par l’ampleur de l’ouvrage. Ce sont des modalités techniques différentes. On écrit parce qu’on a quelque chose à dire (du moins, on le croit), mais la question essentielle est celle de la forme. Surtout ne vous imaginez pas que je sois formaliste, ce n’est pas de ça qu’il s’agit. La forme est ce qui donne sens et cohérence à l’univers poétique. Aujourd’hui, je ne m’insurge plus si on considère certains de mes textes, l’Epreuve de l’Arc ou Le Maître de l’Heure par exemple, comme des romans. De toute façon, les éditeurs mettent toujours roman sur la couverture, il paraît que ça fait vendre. Dans mon cas, c’est peu probable !
Vous vous intéressez, souvent avec une longueur d’avance d’ailleurs, à des personnages réels porteurs d’un sens qui interpellent nos sociétés actuelles. Je rappelle que vous avez consacré un livre au Vieux de la montagne, que vous évoquez dans un autre Sultan Galièv, etc. Quel rôle tient à vos yeux la littérature dans le questionnement de l’histoire et des personnages qui la font ? Et pourquoi allez-vous chercher ces personnages-là ?
Cela revient à ce que je disais précédemment, à savoir qu’il s’agit pour moi de dévoiler le réel par l’écriture. C’était aussi le bouillonnement des années 1970 : «Changer le monde, changer la vie !» J’étais en révolte et impatient. J’ai voulu être «voyant» à ma manière et la poésie me permettait, non seulement de voir, mais d’anticiper sur le réel. Le texte littéraire était pour moi philosophie du dévoilement. On peut trouver cette démarche chez les poètes romantiques allemands (Novalis, Hölderlin, etc.) et aussi dans le taçawwuf. L’image étant importante pour moi pour penser, les personnages de mes récits incarnent ces images. C’est le résultat d’une réflexion très élaborée et en même temps de remémoration d’émotions fortes de l’enfance grâce au cinéma.
Sultan Galièv est le texte que j’ai écrit quand je suis rentré en Algérie pour mon Service national et que je suis resté après, à l’université de Constantine. Je m’interrogeais beaucoup sur le marxisme et l’Islam et sur l’engagement révolutionnaire du poète. J’ai pris un bolchevik tatar peu connu et le poète Essenine pour incarner ces questions et j’ai voulu faire un samizdat, c’était un clin d’œil à toute la littérature clandestine qui circulait alors en Union soviétique, et aussi un acte de révolte. Pour le Vieux de la Montagne, c’est l’image de Khomeiny à Neauphle-le- Château qui a tout déclenché. Mais ce qui m’intéressait, c’était de réfléchir aux possibilités d’appréhender et d’agir sur le réel par le politique, le religieux ou le poétique. Chaque texte est pour moi un approfondissement du questionnement social et poétique. Cela surprend parfois et déroute mais pour moi, il y a une unité dans mon travail, ce n’est pas simplement par jeu que j’explore la forme. Dans mon dernier livre Le Maître de l’Heure, je m’aventure dans le monde prodigieux de l’hagiographie populaire, cela me permet de déconstruire avec délectation le récit biographique, de brouiller les trames de la narration en prenant des distances avec l’intrigue tout en maintenant la tension poétique. L’humour invite le lecteur disponible au voyage sans se soucier des aléas du périple.
Vous avez écrit aussi des textes plus «classables» disons comme Gens de Most mais là aussi le clin d’œil à la grande littérature est patent. Joyce n’est pas loin. Quels sont vos grands maîtres en littérature ?
Joyce, bien sûr ! Je me suis fait avoir par Dubliners (Gens de Dublin ou Dublinois). Il faut dire que j’avais seize ans et ne mesurais pas du tout l’énormité de tout ce qui m’attendait. Il y a l’Odyssée d’Homère, Ulysse n’a pas fini de me surprendre. Le romantisme allemand et le surréalisme sont deux mouvements dont je me suis beaucoup imprégné. Je relis régulièrement Rimbaud et les Mou’allaqât. Chaque été, je reprends un de mes auteurs favoris que je relis. Les éditions La Pléiade sont très pratiques quand on a une bonne vue. En ce moment, je prépare le tome 2 de l’édition des œuvres complètes de Mohammed Dib, je relis ses textes, mais aussi des auteurs de cette période (Feraoun, Mammeri, Camus, etc.)
Universitaire, vous vous intéressez à la sociologie, à l’anthropologie, au cinéma. Ces centres d’intérêts se retrouvent fatalement dans votre écriture. Comment se fait cette alchimie ?
L’université est mon gagne-pain. J’ai toujours voulu avoir un métier en dehors de l’écriture pour être libre. Je me suis spécialisé en anthropologie par goût du terrain et aussi pour être à l’écoute de l’autre. Il y a dans la posture de l’anthropologue un maintien qui permet l’élan poétique tout en obligeant le regard à une discipline et une rigueur indispensables à la saisie des choses. Le cinéma, cela va de soi, est une ouverture du regard. Cela m’a beaucoup servi et me sert dans mon travail d’écriture. Je n’ai jamais voulu m’investir dans une carrière académique, je ne suis que maître de conférences, mais tout mon savoir-faire scientifique, je le mobilise dans ma démarche poétique. Vous êtes de ceux qui, fuyant la violence politique en raison de vos engagements personnels, sont partis dans les années 1990. L’exil change-t-il la façon d’écrire l’Algérie et ce qui s’y rattache ? C’est un peu plus complexe. Je suis né à Mostaganem où j’ai fait mon école primaire, j’ai grandi à Paris où j’ai fait mon lycée et la fac et je suis rentré à Alger en 1972 pour effectuer mon Service national. J’ai trouvé un boulot à l’université de Constantine où je suis resté jusqu’en 1992. Depuis 1987, je voulais partir parce que je ne gagnais pas suffisamment pour vivre tout simplement. La tournure des évènements a produit le reste. Je suis à nouveau à Paris. L’exil, le mythe du retour, j’ai grandi avec. Qu’est-ce que ça change ? La poésie est à la fois l’exil et le lieu. Elle est exil autant que dure la quête et lieu au moment des retrouvailles, c’est-à-dire accomplissement du texte. Pour moi, l’Algérie est toujours là où je me trouve.
Vous semblez insensible à l’évolution des modes littéraires. Dans le fracas des gloires qui se font et se défont, vous continuez tranquillement votre chemin. Quel regard portez- vous en 2008 sur la littérature algérienne de ces vingt dernières années ?
Laquelle ? Celle qui s’édite en Algérie, je la connais peu. J’ai pris connaissance de textes des lauréats du prix Mohammed Dib. Sinon, je n’ai pas de contact avec la nouvelle génération d’écrivains. J’en connais un que j’estime beaucoup, c’est Mourad Djebel. Il est poète et prosateur, publié lui aussi à la Différence. Quant au brouhaha fait autour d’une certaine littérature (qu’elle soit algérienne ou autre, je crois qu’elle obéit aux mêmes critères), je ne m’y intéresse guère parce que je n’ai pas beaucoup de temps. Quand je rencontre un auteur, je regarde ce qu’il a écrit, si ça m’intéresse je lis. Si un auteur m’envoie son livre, je le lis aussi et je lui en parle. Souvent, je demande conseil à mon ami Nourredine Saâdi qui est un très bon lecteur de ce qui s’écrit aujourd’hui.
Vous êtes sensible à la poésie de Mohammed Dib. Comment doit se faire, selon vous, la transmission vers les jeunes ?
D’abord en mettant à la disposition du jeune public les œuvres de Mohammed Dib (et de tous les autres) à des prix abordables ; en favorisant l’ouverture de bibliothèques dans les mairies, les écoles, les quartiers, etc. ; en offrant les œuvres des écrivains comme prix de fin d’année aux élèves ; en réalisant des émissions de radio, de télévision sur les écrivains. Ce sont des choses simples qui demandent un amour de la littérature.
Comment avez-vous résolu la question des langues d’écriture ?
Par la force des choses, je n’avais pas le choix ! C’est un cheminement complexe à la vérité. J’ai souffert au début de ne pas écrire en arabe. Je me suis longtemps interrogé sur le lien langue-identité, mais je ne pouvais faire autrement qu’écrire en français. J’ai fini par comprendre que la langue d’écriture est autre chose. Chaque écrivain la découvre à l’écoute des multiples résonances qui l’assaillent.
Propos recueillis par Bachir Agour
 

BIO-BIBLIOGRAPHIE de Habib Tengour (Paris-Constantine)

Habib Tengour, écrivain et ethnologue, né en 1947 à Mostaganem, vit et travaille entre Constantine et Paris (Université d’Evry-vald’Essonne).
Considéré comme «one of the Maghreb’s most forceful and visionary poetic voices of the postcolonial era» (Pierre Joris), Tengour, auteur d’un Manifeste du surréalisme maghrébin(1981), explore l’espace culturel algérien dans toutes ses ramifications : tradition orale et hagiographie, imaginaire populaire et mythes fondateurs, mémoire collective, musique raï et vécus de l’exil — et ceci dans des formes d’écriture si fortement hybridée que la critique a forgé, pour cerner ce phénomène, le terme de «soufialisme» (Hédi Abdel-Jaouad). Les sujets qui lui tiennent à cœur sont l’identité et la mémoire culturelles algériennes telles qu’elles se (mé)tissent entre Orient et Occident, notamment sous l’impact des expériences d’exil et de migration. Ainsi, dans son «roman-maqamât» L’Epreuve de l’Arc (1990), son roman à nouvelles Gens de Mosta(1997), son poème banlieusard Ce Tatar-là (1999) ou encore dans Retraite (2004), recueil inspiré par les hôtels dégradés du Quartier Belsunce de Marseille, où image photographique (Olivier de Sépibus) et parole poétique convergent pour dire la difficulté de vieillir en exil. Ici, comme ailleurs, le croisement des regards du poète et de l’ethnologue aboutit à des symbioses surprenantes, car Tengour, observateur cynique de sa société, propose, dans ses récits, une chronique fragmentée de l'Algérie post-coloniale à la lumière lugubre de l’Histoire ou du mythe : l’émigration ( Tapapakitaques, 1976), le déclin socialiste ( Sultan Galièv ou La rupture des stocks, 1981/85), la montée intégriste ( Le Vieux de la Montagne, 1983).
Son dernier roman, Le Poisson de Moïse (2001), tente de comprendre ce qui pousse de jeunes algériens à rejoindre les talibans.
PROSE
Tapapakitaques - La poésie-île. Chronique 196 567 897 012. Paris : Oswald 1976.
Sultan Galièv ou La Rupture des Stocks. Cahiers, 1972/1977. Paris : Sindbad 1985 (Oran 11981).
Le Vieux de la Montagne. Relation, 1977/1981. Paris : Sindbad 1983. (2008 : Le Vieux de la Montagne, suivi de Nuit avec Hassan, Paris, La Différence)
L'Epreuve de l'Arc. Séances. 1982/1989. Paris : Sindbad 1990.
Gens de Mosta. Moments, 1990/1994. Arles : Actes Sud/Sindbad 1997. (Prix Afrique Méditerranéenne/ Maghreb, ADELF 1997)
Le Poisson de Moïse. Fiction 1994/2001. Paris : Paris-Méditerranée/Alger : EDIF 2000 2001.
Le Maître de l’Heure, Paris : Editions de la Différence avril 2008.
POÉSIE
La Nâcre à l'Ame, Sigean : L’Orycte1981.
L'Arc et la cicatrice, Alger : Enal 1983. (2006 : L’Arc et la cicatrice, précédé de Cahier d’Etude 1, Paris : La Différence)
Schistes de Tahmad II, Paris : L’Orycte 1983.
Ce Tatar-là 2, Launay Rollet : Dana 1999.
Traverser, La Rochelle : Rumeur des Ages 2002.
Epreuve 2, Launay Rollet : Dana 2002.
Etats de chose suivi de Fatras, La Rochelle : Rumeur des Ages2003
Gravité de l’Ange, Paris : Editions de la Différence 2004
Retraite, Manosque : Le Bec en l‘Air 2004 (mit Fotos von Olivier de Sépibus)
Césure, Baye : Wigwam 2005
La Sandale d'Empédocle(édition bilingue français- italien), Gênes, San Marco dei Giustiniani, 2006.
VOIR AUSSI LES BIBLIOGRAPHIES DANS :
- Mourad Yelles (éd.), Habib Tengour ou l’ancre et la vague.
Traverses et détours du texte maghrébin, Paris: Karthala 2003, 333-352

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