
Chronique du jour : CHRONIQUE D’UN ÉTÉ MÉDITERRANÉEN III.- 19 juin 1965, le sursaut des patriotes Par Maâmar FARAH farahmaamar@yahoo.fr
De toutes les fêtes nationales, le 19 juin est la seule qui a été
supprimée officiellement ! Réduisant la portée de cet événement
historique à un simple soulèvement militaire contre un pouvoir légitime,
beaucoup avaient applaudi à cette décision, considérant qu’il était
absurde de continuer à fêter un «coup d’Etat». S’il appartient à
l’histoire de juger cet épisode marquant de l’Algérie d’après
l’indépendance, il faut savoir que nous sommes très nombreux — Dieu
merci !— à penser le contraire. Et, chaque 19 juin, contre vents et
marées, nous continuerons à célébrer ce sursaut salutaire… Et si nous
reparlons aujourd’hui de «réajustement révolutionnaire », c’est parce
que nous considérons que ce changement a mis fin à l’aventurisme et aux
errements, en permettant au pays de retrouver les vraies valeurs de la
Révolution algérienne. Le pouvoir précédent avait beau clamer qu’il
inscrivait son action dans le cadre des orientations de cette même
révolution, le flou idéologique qui entourait le programme
socio-économique — on naviguait entre l’islamisme et le communisme — et
la réalité du terrain prouvaient le contraire. En outre, l’absence de
cohésion entre les différents clans, le pouvoir personnel, les
différentes crises ayant surgi au lendemain de l’indépendance, nées de
problèmes non réglés auparavant et l’influence des penseurs étrangers
considérant l’Algérie comme un laboratoire d’essai pour leurs doctrines,
avaient assombri le tableau au point de créer les condition d’une
implosion qui aurait tout emporté ! Il fallait agir. Dépourvu de la
légitimité historique d’un Boudiaf ou d’un Aït Ahmed, Boumediene avait
pour lui l’expérience acquise en tant que chef d’état-major de l’ALN et
une certaine influence sur les troupes dans un pays où la seule force
organisée qui pouvait imposer l’ordre et préserver l’unité nationale
était l’Armée nationale populaire. N’est-ce pas cette même armée qui, au
lendemain de l’aventure électorale de 1991 et avec l’appui de l’élite
éclairée du pays, avait stoppé un processus qui risquait d’emporter la
république et la démocratie naissante ? Les islamistes continuent
également de parler du «coup d’Etat» de 1991… S’appuyant sur une équipe
qui répondait à ses yeux au besoin impérieux de garantir l’équilibre
régional, Boumediene prit ses responsabilités historiques ! L’une des
actions les plus urgentes était de ramener l’ordre dans plusieurs
régions qui avaient basculé dans la violence, voire la guerre civile.
Ensuite, il fallait doter le pays d’institutions viables. De la commune
à la plus haute marche de l’édifice institutionnel, toutes les
responsabilités étant occupées par des délégués non élus ! Ce furent les
codes communaux et de wilaya, avant la création, onze années plus tard,
du poste de président de la République. Certes, les listes étaient
uniques et présentées par le FLN et le vote s’apparentait beaucoup plus
à un référendum, mais l’impératif d’unité et les nécessités de l’heure
exigeaient que l’on remette à plus tard les joutes électorales
traditionnelles. Parer au plus pressé, aller droit vers les objectifs
assignés et ne point s’embarrasser de coquetteries bourgeoises : voilà
l’urgence pour Boumediene et pour toute une génération qui avait compris
que l’édification nationale imposait parfois des choix douloureux, pas
toujours en conformité avec l’idéal démocratique. Question de priorités.
Cependant, et malgré toutes les insuffisances, je peux témoigner que,
parmi les «élus» de l’époque, il y avait plus de compétence et, surtout,
d’honnêteté que chez certains représentants issus des votes
«démocratiques» ! Cela ne veut pas dire que la liste unique est
meilleure que le système des candidats multiples : ce serait une
grossière bêtise que de l’affirmer. Néanmoins, lorsque la «démocratie»
ressemble à une farce, lorsqu’elle est utilisée pour asseoir le pouvoir
de l’argent et du copinage, lorsqu’elle permet à des analphabètes et des
corrompus d’occuper les sièges des assemblées élues, que l’on nous
permette de lui préférer le système révolutionnaire. En attendant, bien
sûr, que la vraie démocratie s’installe. Mais quand ? Le jour où viendra
Godot… Sur le plan économique, la vision était claire dès le départ :
pour mener à bien les futurs plans de développement, il fallait
maîtriser les richesses nationales qui étaient aux mains des firmes
étrangères. Ainsi est née la politique de récupération de ces richesses
et des gros moyens de production. Ce furent les étatisations des mines
et des sociétés de distribution des produits énergétiques, long
processus qui culmina avec la nationalisation des hydrocarbures. Ce fut
une harassante reconquête des biens du peuple, menée par des hommes
debout, des patriotes comme on n’en fait plus et qui végètent
aujourd’hui, vivant de maigres retraites ! Qu’ils soient remerciés pour
tout ce qu’ils ont fait, au nom de cette génération qui accéda au savoir
et au bien-être grâce à leurs sacrifices. Ces bâtisseurs, moudjahidine
de la reconstruction nationale, ont droit à la reconnaissance de la
nation et s’il faut continuer à honorer ceux qui menèrent la lutte
armée, il ne faut jamais oublier ces femmes et ces hommes qui étonnèrent
le monde par leur savoir-faire, leur intégrité et l’immense espoir
qu’ils soulevèrent au sein de leur peuple. Oui, nous avons rêvé sous
Boumediene et c’est ce rêve qui manque à nos jeunes d’aujourd’hui,
confrontés à des horizons qui s’obscurcissent chaque jour un peu plus.
Le 19 juin 1965 nous a rendu notre dignité d’Algériens, cette dignité
née en 1962 mais qui fut très vite mise à rude épreuve. Lorsque je vais
dans n’importe quelle région d’Algérie, les jeunes me demandent de
parler abondamment des années soixantedix. Ils en tirent une fierté
absolument surprenante. Car, depuis la mort de Boumediene, tout a été
fait pour noircir son règne et l’accabler de tous les maux ! Tout a été
systématiquement organisé pour que son nom disparaisse de l’histoire de
ce pays. Mais on ne tue pas une légende et cette soif d’en savoir plus
sur ces années de l’espoir est le signe éloquent de l’échec de toutes
ces tentatives. Oui, vous avez échoué car Boumediene est plus vivant que
jamais dans les mémoires et les cœurs des millions. Bien plus tard,
quand l’Etat était devenu maître des richesses de la nation et des
principaux outils de production, quand les premiers plans de
développement créèrent un minimum d’infrastructures et permirent à
l’homme algérien de sortir peu à peu de l’immense désolation dans
laquelle il se trouvait, Boumediene clarifia ses choix idéologiques, en
optant pour un socialisme spécifique, c’est-à-dire adapté à nos réalités
nationales. Mes amis communistes en riaient hier et des confrères
continuent de trouver cette conception ridicule. Personnellement, je ne
trouve rien d’anormal à cette notion car le socialisme n’est pas une
science exacte, ni une potion magique applicable de la même manière
partout, une pharmacopée sortie des laboratoires du prêt-à-penser chers
à certains ! L’autogestion de Tito était un socialisme spécifique à la
Yougoslavie. La pensée de Mao Tsé Toung (priorité à la paysannerie dans
la lutte révolutionnaire) était un socialisme spécifique à la Chine.
Mais, dès qu’il s’agit de l’Algérie, ça devient rigolo ! A ceux qui
veulent connaître davantage le socialisme spécifique algérien, il y a
lieu de relire la Charte nationale de 1976, produit de l’une des plus
grandes opérations de démocratie directe qu’ait connues le monde ! Des
milliers de rencontres populaires se déroulaient partout dans le pays et
la télévision sortait des studios pour en retransmettre le plus grand
nombre possible. N’importe qui pouvait entrer dans une salle et prendre
le micro. On pouvait tout dire. Tout, tout, tout ! Et l’ENTV peut le
prouver si elle décide, un jour, d’ouvrir ses archives et de programmer
ne serait-ce que l’un de ces rassemblements. Mais notre chère «Unique»
semble préoccupée par un exercice d’un autre style : manipuler et
intoxiquer les téléspectateurs, au point de mépriser les Algériens d’ici
et d’ailleurs en leur refusant la retransmission du dernier match des
Verts. Une question d’argent ? Dites-le à d’autres…
(*) J’avais parlé de ces harraga que nous avons vus partir dans une
barque de fortune, un jour de février 2008. Ils n’atteindront jamais les
côtes sardes. Disparus, leurs corps viennent d’être repêchés il y a
quelques jours : quatre sont de Annaba, deux de Aïn Defla. Qu’ils
reposent en paix. Du temps de Boumediene, il y avait zéro harraga !
M. F.
- La semaine prochaine : la suite de notre chronique sur le 19 juin.
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