lundi 30 juin 2008
Accueil | Edition du jour
 
Actualités
Périscoop
Régions
Sports
Femme magazine
Chronique du jour
Pousse avec eux
Le HIC
Edition du jour
 
Entretien du Mois
 
 
Nos archives en HTML
 

L'ENTRETIEN DU MOIS : L'Entretien du Mois

«Il faudrait pour le bonheur des Etats que les philosophes fussent Rois et que les Rois fussent philosophes»
Platon «La République»

Vall, l’homme de la transition démocratique mauritanienne


1re Partie

Les régimes militaires qui se sont succédé en Mauritanie ont toujours décidé à la place des citoyens mauritaniens. Cette infantilisation qui ôtait à notre peuple toute velléité de volonté et d’initiative le mettait dans une situation de fatalisme.»

(Entretien avec le président Ely Ould Mohamed Vall, mené par Mohamed Chafik Mesbah)

Bio-Express du président Ely Ould Mohamed Vall

Originaire de la région de l’Inchiri, le président Ely Ould Mohamed Vall est né en 1953 dans les environs de Nouakchott, au cours de l’un des nombreux déplacements de sa famille, à la faveur de l’indispensable transhumance que la famille effectuait pour les besoins de son élevage camelin. C’est en 1960 que sa famille s’établit à Nouakchott alors que son père gérait encore un commerce au Sénégal. Cette année marque, justement, de manière indélébile le président Ely Ould Mohamed Vall puisqu’il passe, sans transition, de la vie nomade à la vie citadine, illustrée, notamment, par son entrée à l’école au moment où la Mauritanie accède à la souveraineté internationale. Il effectue un cycle scolaire primaire normal qui le conduit au collège en 1965-1966. La même année, il participe à un concours d’entrée aux écoles militaires françaises organisé par l’état-major à Nouakchott, avec pour ambition de rejoindre les grandes écoles telles que Saint-Cyr, Ponts et Chaussées, Navale et Polytechnique. Le président Ely Ould Mohamed Vall, qui entre à l’école militaire de Mans l’année scolaire 1966-1967, est réorienté vers l’école militaire d’Aixen- Provence puis celle d’Autin, où il obtient son baccalauréat en 1973. La rupture des accords de coopération entre la Mauritanie et la France qui intervient la même année lui ferme toute perspective d’accéder aux grandes écoles françaises. Il est dirigé, alors, vers l’Académie royale de Meknès, au Maroc, pour suivre une formation d’officier. A l’issue de cette formation, il intègre l’Armée mauritanienne avec le grade de souslieutenant. Tandis que la guerre du Sahara bat son plein, il est muté à Bir Oumgrein, puis, successivement, à Aïn Bentili, Atar, Ouadane, Zouerate, Fdérick, Inal et la Gouéra qui étaient autant de points névralgiques, aux premières loges sur le front de la guerre. Il se fait distinguer par son courage, sa discipline et son sens de la responsabilité et se voit, rapidement, promu à de hautes fonctions de commandement. Il est désigné, tour à tour, commandant de Bataillon motorisé sur le front, commandant du Quartier général de l’Etat-major national à Nouakchott, commandant-adjoint de la 2e Région militaire (Tiris Zemmour), commandant de la 7e Région militaire (Trarza) puis de la 60 Région militaire (Nouakchott)et, enfin, directeur général de la Sûreté nationale toujours en qualité d’officier d’active, et avec le grade de capitaine. Il convient de souligner que dans les différentes régions militaires qu’il a commandées, il présidait de facto la Commission régionale des structures d’éducation des masses et était, donc, la première personnalité militaire et politique dans son territoire de commandement. Tout le long de sa carrière militaire, le président Ely Ould Mohamed Vall est amené à prendre une part active aux interventions successives de l’Armée nationale pour résoudre les crises majeures auxquelles le pays était confronté. En 1978, commandant de Bataillon motorisé, il participe à la démarche qui mit fin à la guerre du Sahara. En 1984, commandant de la 6e Région militaire, il joue un rôle de premier plan au sein du Comité militaire de Salut national. De 1985 à 2005, directeur général de la Sûreté nationale, il joue un rôle déterminant dans la gestion des grandes crises que traverse le pays et parvient à neutraliser les tentatives de coup d’Etat infructueuses qui se succèdent. En 2005, face à l’impasse politique où se trouve la Mauritanie, le président Ely Ould Mohamed Vall décide, avec un certain nombre d’officiers constitués en Comité militaire pour la justice et la démocratie, d’initier le changement qui devait conduire la Mauritanie sur la voie de la démocratie et de l’alternance. Le président Ely Ould Mohamed Vall conduit, avec maîtrise, la période de transition délibérément dont il réduit même la durée. Il engage d’importantes réformes, notamment l’amendement de la Constitution pour limiter le nombre des mandats présidentiels et garantir ainsi l’alternance pacifique au pouvoir. Il mène d’autres actions importantes comme la réforme de la justice, la lutte contre la corruption, le rétablissement des équilibres macroéconomiques et la mise en œuvre de projets économiques structurants. Toutes ces réformes qui ont permis de rétablir la confiance avec les partenaires au développement ont permis l’annulation de la dette multilatérale de la Mauritanie. Après l’élection présidentielle qui se déroule dans une transparence parfaite, attestée par les observateurs nationaux et étrangers et à laquelle il refuse délibérément de prendre part, le président Ely Ould Mohamed Vall prend ses distances avec la politique et se consacre à ses activités dans le cadre des fondations dont il est membre. Il s’agit de la Fondation arabe pour la démocratie que préside l’épouse de l’émir du Qatar où il côtoie d’éminentes personnalités à l’image de l’ancien secrétaire général des Nations-Unies, l’ancien président soudanais, les anciens Premiers ministres de la Culture et de la Science. Il s’agit aussi de la Yasser Arafat Foundation et de la Fondation Jacques Chirac qui compte de grands noms tels Abdou Diouf, Kofi Annan et l’ancien Premier ministre canadien Jean Chrétien. Le président Ely Ould Mohamed Vall est, également, membre du comité d’honneur de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed) aux côtés de Felipe Gonzalez, Joschka Fischer, Hubert Védrine, Alain Juppé et Mouloud Hamrouche. Le président Ely Ould Mohamed Vall consacre l’essentiel de son temps à participer aux nombreux séminaires et colloques internationaux organisés en Afrique et en Europe et où il est invité pour donner des conférences. De même, il est sollicité par des organisations internationales telles que l’Organisation internationale pour la francophonie (OIF) pour des missions de médiation. Le président Ely Ould Mohamed Vall a fait l’objet de plusieurs distinctions nationales et internationales. Il est marié et père de huit enfants.

Mohamed Chafik Mesbah : Ayant publiquement exprimé ma sympathie pour l’expérience de transition démocratique que vous avez dirigée en Mauritanie, la rigueur professionnelle m’impose d’observer un minimum de recul au cours de cet entretien. Je vais, fatalement, être incisif dans le contenu des questions que je vais vous poser et, parfois, indélicat dans leur énoncé. Acceptez-vous cette règle ?
Président Ely Ould Mohamed Vall :
Je vous remercie pour la marque de sympathie que vous avez témoignée à l’endroit de la transition démocratique que notre pays a vécue. Tous les professionnels, comme vous, ont unanimement reconnu les efforts consentis par le peuple mauritanien au cours de cette période ainsi que les étapes décisives qu’il a franchies sur la voie démocratique. Pour ce qui est des règles de l’entretien, je n’ai pas pour habitude d’ériger des rambardes pour le débat, et j’ai toujours eu une préférence pour les échanges à bâtons rompus.
En fait, comment faut-il s’adresser à vous ? Colonel ou président Ould Mohamed Vall ? Pourquoi cette appellation et pas l’autre ?
Comme vous le savez, dans toutes les armées du monde, le grade de l’officier est sa propriété et il le conserve toute sa vie. Je resterai toute ma vie colonel, nommé dans des conditions juridiques précises et ne pourrai perdre ce statut que par une mesure prise dans des conditions juridiques similaires. Je conserve donc ce titre. Par ailleurs, durant la transition démocratique mauritanienne de 2005-2007, j’ai été président du Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD), chef de l’Etat mauritanien et, de ce fait, je porte évidemment le titre de président. Par égard et par respect à mon pays et à mon peuple, ce titre s’impose quand il s’agit de s’adresser à ma personne.
En vous replongeant dans les premières années de votre vie, de l’enfance nomade jusqu’à vos premiers pas dans la cité, pouvez-vous affirmer que vous rêviez, un jour, de présider aux destinées de la Mauritanie ?
Ma petite enfance, je l’ai vécue alors que mon pays était sous domination étrangère. Et je pense que les seuls souvenirs de cette période portent exclusivement sur cette domination, même si je n’en avais pas une conscience politique très élaborée. La domination était là, vivement ressentie parce que l’administration étrangère a toujours été vécue, chez nous, comme une anomalie. La seconde phase correspond à la période où je devais entrer à l’école, à la faveur du déplacement de ma famille vers la ville. Cette phase a commencé pour moi en 1960. Cette année a été plus que symbolique : je m’établissais dans un environnement urbain, j’accédais à l’école et mon pays devenait indépendant. Ces trois évènements, au cours d’une même année, ont suscité chez moi une nouvelle conscience. Je pense qu’à l’époque la seule ambition qui m'habilitait, et que nourrissaient probablement l’ensemble de mes camarades, était de voir notre pays s’édifier, se construire et se développer, et ce, en dépit des conditions de dénuement dans lesquelles il a accédé à la souveraineté. Nos ambitions individuelles, à l’époque, étaient de nous préparer à participer activement à l'œuvre de construction qui allait alors être entamée.
Quels sont les souvenirs que vous conservez de votre enfance, le milieu familial, l’environnement social, sans oublier les dures conditions de vie de l’époque ?
Les souvenirs les plus vivaces et qui restent, aujourd’hui encore, plus présents dans mon esprit, sont ceux de la vie nomade. Ce mode de vie fait de vous un homme avant de faire de vous un enfant. Dès l’âge de trois ans, vous participez pratiquement à toutes les activités du campement : corvée d’eau lointaine à dos de chameau, ramassage du bois de chauffe, surveillance du bétail, etc. Cela implique pour l’enfant nomade une responsabilité extrêmement précoce et une prise de conscience de son utilité pour les autres et de son devoir vis-à-vis d’eux. Le sentiment de porter un tel fardeau, à un aussi jeune âge, est la meilleure préparation pour affronter la vie et ses difficultés ultérieures. Je puise dans cette période le souvenir profond des joies et des peines d’une existence d’humilité qui constitue, déjà, une école pour affronter toutes les adversités. Je me rappelle surtout ce lien fort de solidarité et d’entraide de la communauté nomade dont chacun des membres, dans le dénuement le plus absolu, se prive au profit de l’autre tout en étant sûr que celui-ci sera aussi prompt à l’aider en cas de besoin. L’idée et la pratique ancienne d’un tel credo est d’une noblesse inouïe.
Vos attaches à la famille, plus particulièrement à vos parents, sont-elles restées fortes à l’épreuve du temps, je veux dire à l’épreuve de l’exercice du pouvoir ?
Les liens dans notre société sont des liens d’une intensité peu égalée ailleurs. Le système éducatif traditionnel mauritanien s’est toujours appuyé sur des valeurs au centre desquelles se trouve la famille. Aussi, notre éducation, dans son acception morale, se fonde avant tout sur les valeurs musulmanes où le respect parental relève des valeurs religieuses sacrées. Le père et la mère sont l’objet d’une vénération particulière. Et aucun Mauritanien éduqué dans cet esprit et dans ces valeurs ne peut se comporter vis-à-vis d’eux qu’en conformité avec ces principes, faute de quoi, il perd la considération de la société. Eduqué dans cet esprit et imbu de ces valeurs, comment voulez-vous que l’exercice du pouvoir puisse altérer mes rapports avec ma famille et même avec mes amis ?
D’une certaine manière, votre itinéraire illustre, parfaitement, l’évolution rapide de la Mauritanie elle-même. Vous avez été conduit à passer, sans transition, du nomadisme à la vie sédentaire lorsque votre famille s’est établie à Nouakchott. Cela s’est-il déroulé sans choc pour vous ?
Incontestablement, le passage de la vie nomade à la vie citadine constitue une importante remise en cause du mode de vie. En effet, la transition d’une vie où, comme je le notais, tout était collectif à une autre où l’individu fait face, solitairement, à ses problèmes, impose à l’enfant de réapprendre à vivre d’une autre façon, de revoir sa vie au quotidien, dans ses rapports avec son environnement humain et de s’adapter au système éducatif de la cité. Une telle transformation ne se fait ni facilement, ni aisément. Elle génère, au contraire, beaucoup de conflits internes. En ce qui me concerne — et je pense que cela doit être le cas de la plupart des Mauritaniens de ma génération — j’ai essayé de concilier les valeurs nomades avec les exigences de la cité. Les premières constituent les agrégats d’une culture très forte qui prémunit contre la dépersonnalisation, l’aliénation, et permet, dès lors, de garder les valeurs de cet Homme mauritanien qui a toujours symbolisé la force devant l’adversité et la capacité d’adaptation aux impératifs de la vie. Les secondes constituent une passerelle vers un avenir plus sûr dans lequel notre génération voyait déjà le pays se projeter en toute confiance et en toute sérénité.
Très brièvement, c’était quoi l’école publique en ces temps-là ? Quels étaient vos camarades ? Vos instituteurs ? Le programme enseigné ?
A l’époque, l’école était encore un cadre où la mixité des enseignants était une nécessité. Au moment de son accession à l’indépendance, notre pays souffrait cruellement du manque d’instituteurs et de professeurs. Les premières écoles que j’ai fréquentées, en 1960 à Nouakchott, étaient animées par des enseignants français et mauritaniens. J’ai eu à profiter de ces deux catégories d’enseignants selon les classes que j’ai fréquentées. Le premier souvenir qui m’en est resté est que ces enseignants étaient aussi performants les uns que les autres et qu’ils étaient d’une conscience professionnelle sans défaut. L’instituteur se sentait particulièrement responsable du succès de l’élève et tirait orgueil de ses performances scolaires tout comme il éprouvait beaucoup de peine face à ses échecs. L’école de ces années reflétait parfaitement, dans la composition de ses classes et dans la mixité garçons et filles, toute la diversité de notre pays. Ce qui permettait aux cadres futurs de mieux se connaître et de mieux saisir le caractère multiculturel de leur pays. La compétence des instituteurs et le sérieux de l’enseignement permettaient d’envisager avec beaucoup d’optimisme l’avenir.
Et pour votre scolarité secondaire ?
Suite à mon admission en sixième (première année du collège), en 1965-1966, un camarade m’annonça la nouvelle de l’organisation par l’état-major à Nouakchott, d’un concours d’entrée aux écoles militaires en France. Ces établissements qui permettent de préparer un bac français et donc la possibilité de faire une scolarité secondaire académique tout en se positionnant, plus tard, pour l’accès aux grandes écoles françaises telles que Saint- Cyr, Ponts et Chaussées, Navale, Polytechnique, etc. Dès cette annonce, je n’ai guère hésité ; non seulement à cause du désir de faire une carrière militaire, fort considérée chez nous, mais aussi en raison de l’opportunité qu’offrent des formations aussi prestigieuses que celles précitées. De ce fait, j’ai immédiatement participé à ce concours auquel j’ai été admis avec un autre compatriote, sur une trentaine de postulants. La même année, je rentrai à l’Ecole militaire du Mans avant d’être réorienté vers l’Ecole militaire d’Aix-en-Provence et enfin à l’Ecole militaire d’Autin où j’obtenais mon baccalauréat en 1973. Destiné à la préparation des grandes écoles françaises, la conjoncture politique, à l’époque, en décida autrement : l’année 1972- 1973 était celle de la rupture des accords de coopération entre la Mauritanie et la France. De nouveaux accords n’ayant pas encore été négociés, je fus réorienté vers l’Académie royale de Meknès au Maroc.
Comment s’est décidé le cours ultérieur de votre vie ? Vous avez opté pour la carrière militaire parce que vous étiez à la recherche d’un métier stable ou, plutôt, par ce que vous étiez guidé par la volonté de servir au mieux la Mauritanie ?
En vérité, et avec le recul, je pense que ma carrière militaire s’est confondue plutôt avec ma vie. Elle s’est imposée à moi dès l’âge de treize ans dans les conditions relatées en réponse à votre précédente question. Le choix de cette carrière, à l’âge où cela s’est fait, relevait beaucoup plus d’un tempérament personnel que d’une option consciente mûrement réfléchie comme unique voie pour servir le pays ; car, à l’époque, beaucoup d’autres possibilités de métiers stables s’offraient. Néanmoins, au fur et à mesure que j’avançais dans cette voie, il s’imposait à moi que j’avais fait le bon choix ; choix à travers lequel je réalisais mes aspirations personnelles et la capacité de servir mon pays à travers un métier que j’appréciais profondément.
Décrivez, brièvement, les différentes phases de votre formation militaire…
Sommairement, de 1966 à 1969 : l’Ecole militaire du Mans ; de 1969 à 1971 : l’Ecole militaire d’Aix-en-Provence et de 1971 à 1973 : l’Ecole militaire d’Autin et l’obtention du bac. De 1973 à 1976 : l’Académie militaire de Meknès.
Alors que vous étiez en formation dans les écoles militaires françaises, avez-vous le sentiment que la France, à travers des stagiaires africains, préparait, en fait, de futurs relais pour garantir la pérennité de sa présence dans ses anciennes colonies ?
Je ne puis vous parler des arrière-pensées des Français. Ce que je percevais et dont je suis certain, c’est que la formation que nous avons eue fut identique à celle de nos collègues français. C’était le même enseignement pour les uns et les autres, Africains et Français. La seconde certitude que je peux vous affirmer est que cet enseignement n’a ni influencé ni altéré notre vision des défis de notre pays ou notre appréciation des problèmes de notre continent.
Quels sont les souvenirs marquants que vous gardez de votre séjour en France ? Avez-vous tissé des amitiés inoubliables ? Connu des professeurs exceptionnels ? Accédé à des connaissances irremplaçables ?
Ce qui est certain, et qui par ailleurs m’a beaucoup surpris dès les premières semaines de la vie commune avec les élèves français de mon école avec lesquels on vivait 24h sur 24 dans les classes, dortoirs et aires de jeu (parce que nous étions internes), c’est de n’avoir jamais ressenti quelque rejet ou différence de comportement à mon égard ou à celui de mes compatriotes. Au contraire, j’ai été l’objet d’amitié profonde avec certains d’entre eux qui n’hésitaient pas à m’inviter en vacances chez leurs familles qui, elles-mêmes, me traitaient avec une affection et une sollicitude qui, à l’époque, me surprenaient. J’en garde encore aujourd’hui un souvenir impérissable. S’agissant des professeurs, excellents en général, certains d’entre eux étaient exceptionnels non seulement au vu de leur capacité à dispenser le savoir mais aussi et surtout par leur souci de s’assurer que chacun de nous en aura tiré le maximum. Et c’est pourquoi ces écoles militaires obtenaient, dans leurs académies respectives, les meilleurs résultats au baccalauréat. Évidemment, la constance, la discipline, la rigueur et l’engagement de ce corps professoral, ainsi que sa disponibilité, permettaient d’acquérir un niveau souvent inégalé dans des écoles de même vocation.
A l’issue de votre formation en France, comment s’est déroulée votre réinsertion au sein de l’armée mauritanienne ?
A la fin de mon séjour dans les écoles françaises, comme j’ai eu à vous le dire dans mes précédentes réponses, ma formation militaire n’était pas encore achevée et, par conséquent, j’ai poursuivi aussitôt ma formation militaire à l’Académie militaire de Meknès. C’est au terme de ma formation d’officier à Meknès que j’ai intégré l’Armée mauritanienne, au grade de sous-lieutenant d’active.
Est-ce vous qui aviez choisi d’effectuer un stage complémentaire à l’Académie militaire de Meknès ? Quelle était la nature de ce stage ? Quels souvenirs en gardez-vous ?
Comme j’ai eu à l’expliquer précédemment, à l’issue de l’obtention de mon bac dans les écoles françaises, je devais, en suivant ce cursus, faire immédiatement le cours préparatoire pour les grandes écoles françaises. Or, l’année de l’obtention de mon baccalauréat correspondant à la rupture des accords de coopération entre la France et la Mauritanie, j’ai dû être orienté à l’Académie de Meknès qui, à l’époque, formait les officiers marocains. On y entrait après le baccalauréat et après trois années de formation militaire on en ressortait sous-lieutenant d’active. L’Académie de Meknès était une école d’excellence par son encadrement d’officiers triés sur le volet, par son programme étoffé, par la rigueur de la discipline qui y régnait et par le niveau de connaissances qui y étaient dispensées afin de préparer les officiers au métier des armes. Nous y avons acquis le goût de l’effort, du dépassement de soi et de l’amour du métier.
C’est à la faveur de ce stage que vous aviez entrepris des études de droit à l’université de Meknès. Quelle était votre motivation alors ?
Les études de droit à l’école de Meknès n’étaient pas un choix personnel. L’année de notre arrivée à Meknès correspondait à une réforme de l’enseignement de l’académie qui consistait à introduire le droit dans la formation des officiers. Cette réforme a coïncidé avec notre entrée à l’académie et nous avons simplement usé de cette opportunité qui s’offrait à nous.
De retour en Mauritanie, vous avez été, aussitôt, happé par les hostilités ouvertes avec l’éclatement du conflit du Sahara occidental. Sur la ligne de front, alors que vous commandiez des unités opérationnelles, quel était votre état d’esprit ?
C’est l’état d’esprit de tout jeune officier plein de conviction pour son pays et prêt à le servir jusqu’au bout, sans se poser de question.
Il est bien connu que c’est à la faveur de cette présence sur le terrain opérationnel que se nouent des liens les plus puissants entre le chef militaire et la troupe. Quels étaient, alors, vos rapports à vos subordonnés ?
Dans les circonstances exceptionnelles comme la guerre, et particulièrement sur le front, il se noue toujours un sentiment de destin commun entre le commandant et le commandé. Il se développe alors chez le chef un souci permanent de faire accomplir à sa troupe son devoir tout en essayant qu’elle subisse le moins de dégâts possibles. Seule la combinaison de l’autorité militaire et de l’ascendant moral peut produire la confiance nécessaire à l’accomplissement de cet objectif. Une fois cette confiance obtenue, la relation avec les hommes s’humanise, l’obéissance s’automatise et le respect s’impose de lui-même.
A ce propos, de nombreux officiers mauritaniens ont été formés en Algérie, notamment au sein de l’Académie militaire interarmes de Cherchell. Comment appréciez-vous la formation qui leur a été dispensée ?
L’armée mauritanienne avait en son sein des officiers formés dans plusieurs pays tels la France, l’Algérie, le Maroc ou le Cameroun. Nous ne jugions jamais un officier à la lumière de son lieu de formation. Seule la capacité et la qualité de ces officiers étaient prises en considération. A vrai dire, à l’instar de tous les autres officiers formés ailleurs, ceux qui étaient issus de Cherchell comptaient d’excellents officiers, des bons et des moins bons. L’important réside, ailleurs, dans la disponibilité manifestée par l’Algérie à apporter sa coopération à l’armée mauritanienne.
Vous avez accédé, plus tard, à des commandements régionaux, notamment celui dont dépendait, territorialement, la capitale Nouakchott. En quoi consiste un commandement régional ? Est-ce une responsabilité purement militaire ou une charge mixte politico-militaire ?
Au moment où j’ai accédé au commandement d’une région militaire, c’était la septième région militaire qui était limitrophe de Nouakchott. Je venais d’être nommé capitaine. La nomination à la tête de cette région m’intégrait officiellement au Comité militaire de salut national (CMSN) qui était l’instance dirigeante du pays à l’époque (NDLR : le CMSN — connu sous le nom du Comité militaire de redressement national (CMRN) jusqu’au 6 avril 1979 — avait été mis en place à la suite du coup d’Etat du 10 juillet 1978 par lequel l’armée avait déposé le président Mokhtar Ould Daddah). C’était en 1982. En conséquence, j’étais à la fois membre du CMSN, organe dirigeant du pays, et président de la Commission régionale du Trarza.
Un commandant de région militaire est conduit, forcément, à entretenir des rapports avec les autorités civiles. S’agit-il de rapports de subordination ?
Comme j’ai eu à l’indiquer, le commandant de Région militaire était la première personnalité politique de la région du fait de son appartenance au CMSN et de son statut de président de la Commission régionale des structures d'éducation des masses (SEM). Première personnalité militaire et politique, il commande donc les autorités civiles et militaires de la région.
Le commandant de région militaire est-il en contact avec la population ? Sous quelle forme ?
En tant que président de la Commission régionale des SEM, il est le chef de l’organe politique local en même temps que président du Conseil régional en charge de l’élaboration du budget de la région et du contrôle de son exécution. Par conséquent, il était totalement impliqué dans la gestion politique et économique de la région du fait qu’il préside ces deux instances.
Faut-il considérer que l’exercice de commandements régionaux vous a préparé à prendre la part qui fut la vôtre dans le renversement du président Mokhtar Ould Daddah ?
A l’époque du renversement du défunt président Mokhtar Ould Daddah, je n’étais pas commandant de région mais commandant de sous-groupement (Bataillon motorisé) sur le front, au nord du pays. Ce n’est qu’à ce titre que j’ai pris part au changement survenu le 10 juillet 1978.
Les griefs adressés au fondateur de la Mauritanie moderne, étaient, donc, à ce point graves qu’ils justifiaient un coup d’Etat militaire ?
Probablement. Au moment du changement, ce système était arrivé aux limites de ses capacités. Le pays était ruiné et politiquement en déliquescence. Il a bien fallu remédier à cela.
Ce qui guidait les officiers qui renversèrent le président Ould Daddah, était-ce une ambition de pouvoir ou une volonté de redressement national ?
Je pense sincèrement que c’était la nécessité d’assainissement.
Après le renversement du président Ould Daddah, quelles responsabilités avez-vous exercées ?
Au moment de son renversement, j’étais commandant de sous-groupement (Bataillon motorisé), puis commandant du quartier général à l’état-major national. Ensuite, commandant-adjoint de la 2e Région militaire (Zouérate), commandant de la 7e Région militaire (Trarza), commandant de la 6e Région militaire (Nouakchott) puis directeur général de la Sûreté nationale.
Comment expliquez-vous la période d’instabilité qui a suivi le renversement du président Ould Daddah avec ses coups d’Etat à répétition ?
Je pense qu’il faut rappeler le contexte de ces évènements. Notre pays venait de sortir d’une guerre de trois ans, une guerre ruineuse. Le pays était largement délabré : faillite économique, stagnation des infrastructures et blocage politique. A l’issue de cette situation, l’armée accédait au pouvoir sans expérience et dans un contexte politique particulièrement exacerbé aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les tentatives d’immixtion de l’étranger se manifestaient quotidiennement et les tenants de l’ancien régime continuaient à contrecarrer en permanence les efforts de l’armée ; d’où cette situation d’instabilité qui devenait effectivement chronique.
Après l’arrivée du colonel Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya à la tête de l’Etat mauritanien, vous avez eu à diriger sans interruption, vingt ans durant, la Direction générale de la Sûreté nationale. C’était bien là un poste d’observation privilégié pour suivre le cours des choses en Mauritanie, l’évolution des institutions comme de la société…
Ce poste de directeur général de la Sûreté nationale était certes un poste privilégié qui permettait de connaître les tenants et les aboutissants de ce qui se passait dans le pays ainsi que ses raisons.
A côté des missions classiques de maintien de l’ordre public, la Direction de la Sûreté nationale comportait une branche spécialisée que les Mauritaniens dénomment volontiers «Police politique». Assumez-vous le bilan de cette structure ou bien dégagez-vous votre responsabilité car cette «police politique» aurait relevé, directement, du président Ould Taya ?
Cette dénomination n’a jamais existé, ni dans un tel esprit ni en pratique. La Direction générale de la Sûreté Nationale comportait, certes, les structures traditionnelles de toutes les directions de la Sûreté dans le monde et dont une direction de la Sûreté de l’Etat. C’est à cela que vous pensez peut-être. La mission de cette direction était donc de lutter contre la déstabilisation intérieure et extérieure du pays, à l’instar de toutes les autres directions similaires de par le monde. Elle dépendait bien du directeur général et par conséquent j’assume parfaitement toute action qu’elle aurait entreprise réellement.
Vous assumez, donc, la conscience sereine, le bilan de votre passage à la tête de la Direction générale de la Sûreté nationale ?
Absolument.
Nous aurons l’occasion d’y revenir. Effleurons, cependant, la question. Aviez-vous conscience, à la fin, par votre qualité de directeur général de la Sûreté nationale que la situation en Mauritanie était devenue intenable ?
Je pense qu’il n’était plus nécessaire d’être directeur général de la Sûreté nationale pour se rendre compte que la situation n’était plus tenable. En tant que directeur général de la Sûreté nationale, je savais, au moins depuis deux ans avant le changement d’août 2005, qu’elle l’était.
En tant que directeur général de la Sûreté nationale, continuez-vous toujours à être un officier d’active ?
Oui. J’ai toujours été un officier d’active de l’armée nationale et le demeure. J’ai exercé la fonction de directeur général de la Sûreté nationale dans le cadre d’une mission pour laquelle j’avais été détaché.

Voici une question embarrassante. Ce n’est point le produit d’un hasard, après tout, si vous avez présidé le Comité militaire pour la justice et la démocratie qui a renversé le président Ould Taya. En toute sérénité, quels sont les traits de votre personnalité ou les épisodes de votre itinéraire professionnel qui vous prédisposaient à cette responsabilité ?
Je pense que si, à l’unanimité, mes collègues m’ont désigné président de cette instance, cela ne peut être que le résultat de nos rapports bâtis depuis toujours sur une confiance sans faille. Confiance dans la capacité de diriger cette instance avec ce que cela suppose comme défis dans tous les domaines, mais aussi la confiance de chacun d’entre eux en ma personne.
Je ne vais pas vous forcer à dévoiler ce qui relève, peut-être, du secret d’Etat. Mais l’écriture de l’histoire a ses exigences. Dans quelles conditions – entendez conditions politiques et organisationnelles – les artisans du renversement du président Ould Taya ont convenu d’intervenir ?
Je pense que l’idée était suffisamment mûre depuis longtemps. L’état d’esprit de l’essentiel des officiers de l’armée était la certitude que cela était nécessaire depuis quelque temps. Il restait seulement à définir le moment et l’opportunité, et c’est cela qui a été décidé le 3 août.
Pourquoi, pour évoquer l’épisode du 3 août 2005, préférez-vous l’expression «changement» à celle de «coup d’Etat» ?
Pour une raison très simple. Ce qui s’est passé le 3 août s’est produit avec l’unanimité des forces armées et de sécurité, sans avoir tiré un seul coup de feu, ni décidé une seule minute de couvre-feu, ni procédé à une seule arrestation. Voilà en ce qui concerne la partie militaire. Pour ce qui est de l’aspect civil, le gouvernement qui était en place a continué à diriger le pays pendant cinq jours sous mon autorité, sans qu’il y ait la moindre rupture dans la direction des affaires du pays. Par ailleurs, les partis politiques et les syndicats, aussi bien du pouvoir que l’opposition, ont salué et soutenu ce changement. La concorde dont a fait preuve notre nation durant ces jours-là prouve bien que ce changement n’a pas été mené contre la volonté de notre pays et de notre peuple. Ce qui n’a pas été fait contre la volonté du pays et du peuple ne peut pas être appelé coup d’Etat. Croyez-moi, ce n’est pas simplement une question de rhétorique. L’élan d’adhésion et l’unanimité qui ont accompagné l’ensemble du processus de la transition jusqu’à la mise en place des institutions démocratiques sont les gages, non d’une canonnade, mais d’une harmonie nationale retrouvée.
Revenons, à présent, de manière plus prolongée sur la situation qui prévalait en Mauritanie à la veille du renversement du président Ould Taya. C’est bien une situation de crise politique et institutionnelle qui prédominait. Comment l’expliquez-vous ?
Le pouvoir qui était en place était vieux de deux décennies. Vingt ans durant lesquels le pays a été dirigé de la même façon, toujours plus personnalisée. Durant cette période, les nombreuses crises qui sévissaient n’ont trouvé aucune réponse politique adéquate. La situation économique continuait à s’aggraver en raison justement de ces crises politiques. L’opposition n’avait aucune perspective du fait qu’elle était atomisée et qu’elle était réduite à sa plus simple expression. Le pays était dans une situation d’incertitude politique et économique permanente. Il était isolé politiquement, fragilisé à l’intérieur et subissait des tentatives de déstabilisation de l’intérieur et de l’extérieur. Les Mauritaniens ne savaient plus de quoi serait fait leur lendemain. Telle était la situation du pays à la veille du 3 août.
Passons sur les scrutins électoraux qui expriment fort peu, en nos pays, la réalité des aspirations populaires. Il est convenu, en effet, que la population mauritanienne, malgré ses préventions contre le régime, semblait totalement résignée. Quelle appréciation faites-vous de l’état d’esprit de la population en ce temps-là ?
Il faut rappeler que depuis son indépendance, notre peuple n’a jamais eu l’occasion de gérer sa destinée. Au lendemain de l’indépendance, le parti unique qui était en place et, plus tard, les régimes militaires qui se sont succédé ont toujours décidé à la place des citoyens mauritaniens. Cette infantilisation de notre peuple et le fait de l’avoir habitué à avaliser toutes les solutions, bonnes ou mauvaises, conçues sans le consulter, le mettaient dans une situation de résignation permanente qui lui ôtait toute velléité de volonté et d’initiative. Cet état de fait le mettait dans une situation de fatalisme.
Les observateurs s’accordent à dire, également, que la situation économique était alors stagnante avec, en corollaire, une tendance effrénée à la corruption de l’entourage du chef de l’Etat déchu…
Il est évident que les gestions politique et économique opaques d’un pays ne peuvent produire que des effets négatifs. L’absence totale de transparence dans la gestion du pays conduit immanquablement vers la défiance des acteurs économiques nationaux et internationaux, une déstructuration de l’économie et l’apparition de phénomènes pervers telles la corruption et la prévarication.
La politique extérieure de la Mauritanie était marquée, également, par des revirements spectaculaires qui frisaient l’incohérence diplomatique. Appui ostensible à l’Irak de Saddam Hussein puis établissement de relations diplomatiques avec Israël, en particulier. Cette dimension diplomatique a-t- elle été incluse dans votre évaluation de la situation ? A-t-elle a pesé sur votre décision d’intervenir ?
Je crois qu’il faut d’abord vous apporter un éclairage par rapport à vos affirmations relatives à l’appui de la Mauritanie à l’Irak et à ses relations avec Israël. Pour ce qui est de l’Irak, par honnêteté intellectuelle, je voudrais souligner, et sans ambages, que notre pays n’a jamais soutenu l’Irak lors de son invasion du Koweït en 1990- 1991. La position de notre pays était claire et sans équivoque aussi bien au sein de la Ligue arabe qu’aux Nations-Unies. Elle a été réitérée maintes fois aux pays arabes. Nous ne pouvons accepter l’invasion d’un pays indépendant et souverain et, par conséquent, notre pays n’a jamais été l’allié de l’Irak dans cette perspective, ni cautionné que l’Irak se comporte de cette manière à l’égard du Koweït. Le quiproquo qui a été entretenu à l’époque était dû au fait que la Mauritanie a continué à espérer que cette question puisse être réglée dans un cadre arabe et éviter ainsi une internationalisation qui, inéluctablement, allait imposer d’autres agendas politiques. C’est cette même position que la Mauritanie a adoptée et solennellement affirmée à la Ligue arabe, aux Nations-Unies et aux pays qui furent directement concernés par ce conflit. Face à l’entêtement du régime irakien, une coalition se préparait à prendre en charge le problème en question. Bien qu’opposée à l’invasion du Koweït et en faveur de sa libération, la Mauritanie craignait tout autant la destruction de l’Irak ; une destruction qu’elle estimait possible en cas d’invasion de ce pays par une coalition. Ce double souci que fut, d’une part, la libération du Koweït et le respect de sa souveraineté et, d’autre part, la non-invasion de l’Irak par la coalition, n’ayant pu être concilié, la Mauritanie est restée soucieuse de préserver, autant que pouvait se faire, l’intérêt de ces deux pays frères. C’est pourquoi j’estime que dans ce cas, le souci et l’attitude politique de la Mauritanie n’ont souvent pas, à l’époque, été bien compris par les uns et les autres. Les sentiments, dans ce cas, semblent l’avoir emporté sur la raison. J’estime honnêtement que notre pays a essayé de gérer à l’époque une contradiction difficile, sans parti-pris, mû par l’unique souci de préserver les intérêts de ces deux peuples parce que le malheur d’aucun d’eux ne saurait faire le bonheur de l’autre et encore moins celui de la nation arabe. C’est pourquoi j’estime que sur ce plan-là, notre politique était raisonnable, cohérente et constructive, mais peut être était-elle mal expliquée et mal comprise.
Le bilan du Comité militaire pour la justice et la démocratie semble présenter, cependant, une faille aux yeux du peuple mauritanien qui aurait souhaité voir être interrompues les relations diplomatiques avec Israël. Vous vous êtes abstenu de le faire parce que la question ne figurait pas dans vos priorités ou bien parce que vous craigniez qu’Israël et ses alliés ne compromettent l’expérience de transition démocratique en cours ?
Je préfère aborder la question sous un autre angle de vue. Depuis son indépendance, la Mauritanie n’a cessé d’être à l’avant-garde du combat arabe pour la libération de la Palestine et du combat palestinien pour la création de l’Etat de Palestine. Elle s’est investie dans cette perspective de toutes les forces de son âme et n’a jamais ménagé aucun effort diplomatique ni positionnement politique par rapport à cette question. Elle s’est fait un devoir sacré de défendre les positions politiques de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui est reconnue par la Ligue arabe comme étant représentant légitime unique du peuple palestinien. Tant que la position de l’OLP et de tous les pays arabes était la libération par la force de la Palestine, la Mauritanie y a souscrit, a défendu cette position et a soutenu l’OLP dans cette perspective contre vents et marées. Lorsque l’OLP et la Ligue arabe ont opté pour la solution pacifique négociée comme moyen de règlement de la question palestinienne, mue par les mêmes considérations de soutien à l’OLP, la Mauritanie s’est alignée sur la position de cette organisation qui est le représentant légitime unique du peuple palestinien. Faut-il rappeler que l’OLP, dans le cadre du traité d’Oslo, a reconnu l’Etat d’Israël et a établi des relations avec lui, et qu’un certain nombre de pays arabes ont adopté la même ligne ? La Mauritanie, après analyse de cette situation, a estimé qu’il était plus logique, dans la mesure où l’on se positionne dans une perspective de paix négociée et de reconnaissance mutuelle, de reconnaître l’Etat d’Israël et d’établir avec lui des relations afin de renforcer cette dynamique constructive. Soyons donc clair : cette position n’a été dictée à la Mauritanie ni par un intérêt particulier quelconque, ni par un calcul politique dont elle attendrait des dividendes. C’est une position délibérément choisie en toute souveraineté pour contribuer à l’accélération du processus de paix négociée dans le seul intérêt du peuple palestinien. Il ne s’agit aucunement de revirement mais plutôt d’une position logique, désintéressée — je dirais même courageuse — et susceptible de contribuer à aider à la résolution des problèmes du monde arabe dont nous sommes partie prenante. Je vous confirme, par conséquent, qu’il n’existe aucune raison qui pousserait à revoir la position de la Mauritanie sur cette question.
Pensez-vous que le renversement du président Ould Taya aurait été possible sans la parfaite cohésion de l’armée mauritanienne qui s’est mobilisée autour du Comité militaire pour la justice et le développement ?
Certainement pas.
Comment expliquez-vous cette cohésion parfaite ? Par les origines sociales des chefs militaires mauritaniens ? Par leur itinéraire de formation ? Par leur proximité avec le peuple et l’oreille d’écoute qu’ils prêtent à ses aspirations ?
Je voudrais, en tant que membre de cette institution qui a participé d’une manière ou d’une autre à tous les changements qu’elle a opérés dans le pays, affirmer que tous ces changements n’ont été mus par aucun souci d’ambitions politiques de l’institution, mais plutôt par le désir de rectifier les dérives gravissimes dans la gestion du pays et qui, malheureusement, ont souvent failli l’entraîner vers des perspectives hasardeuses. C’est pourquoi je pense pouvoir vous répondre sans me tromper que le patriotisme de l’encadrement de l’armée mauritanienne, son souci de la pérennité du pays et son sens du devoir ont été toujours le moteur de l’action entreprise par cette institution dans le seul intérêt de la nation.
Nonobstant cette cohésion de l’armée mauritanienne qui peut être contestée, les observateurs s’accordent à dire que votre charisme personnel a permis de dépasser les clivages au sein de la hiérarchie militaire. Confirmez-vous ?
S’agissant du changement du 3 août, je pense que la confiance de mes collègues en moi a certainement beaucoup pesé. Mais cela, à lui seul, n’est pas toujours suffisant. Je suis certain que leur propre sens de responsabilité et la conscience qu’ils ont de servir les intérêts suprêmes de la nation leur permettent le dépassement nécessaire de tous les petits problèmes du quotidien pour privilégier le sens du devoir dans l’accomplissement de leur mission.
Du point de vue de l’analyse politique, faut-il considérer que le renversement du président Ould Taya a été l'œuvre exclusive de l’armée mauritanienne ou qu’elle en a été, plutôt, le catalyseur ?
La situation politique qui prévalait dans le pays était considérée par l’ensemble de la nation mauritanienne, armée et peuple confondus, comme étant d’une extrême dangerosité et qu’elle pouvait déboucher, à tout instant, sur l’implosion de notre pays. Forte de ce sentiment et imbue de ce devoir de responsabilité dont elle ne s’est jamais départie, l’armée mauritanienne n’a pas hésité à débloquer la situation politique du pays. Elle seule, en ce moment-là, pouvait le faire dans l’ordre et la sérénité, sans risque de dérapage.
Je vous avais averti que je risquais d’être impertinent. En voilà la preuve. Vraiment, aucune influence étrangère n’a pesé dans la décision du renversement du président Ould Taya ?
Je n’en veux pour preuve que le tollé international provoqué durant les premières semaines par ce changement. Voyez les condamnations des Etats-Unis, de l’Union européenne, de l’Union africaine et bien d’autres organisations. Par ailleurs, les principaux pays partenaires ont suspendu leur coopération économique avec notre pays durant presque quatre mois. Il aura fallu la volonté inébranlable des Mauritaniens et leur engagement dans le processus pour que ces pays révisent leur position. Ce qui s’est passé a été l'œuvre exclusive des Mauritaniens, sans aucune influence extérieure.

(A suivre)

Nombre de lectures : 1840

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable

La copie partielle ou totale des articles est autorisée avec mention explicite de l'origine
« Le Soir d'Algérie » et l'adresse du site