
L'ENTRETIEN DU MOIS : L'Entretien du Mois
«Il faudrait pour le bonheur des Etats que les philosophes fussent Rois et que les Rois fussent philosophes» Platon «La République» Vall, l’homme de la transition démocratique
mauritanienne
1re Partie
Les régimes militaires qui se sont succédé en Mauritanie ont toujours
décidé à la place des citoyens mauritaniens. Cette infantilisation qui
ôtait à notre peuple toute velléité de volonté et d’initiative le
mettait dans une situation de fatalisme.»
(Entretien avec le président Ely Ould Mohamed Vall, mené par
Mohamed Chafik Mesbah)
Bio-Express du président Ely Ould Mohamed Vall
Originaire de la région de l’Inchiri, le président Ely Ould Mohamed
Vall est né en 1953 dans les environs de Nouakchott, au cours de l’un
des nombreux déplacements de sa famille, à la faveur de l’indispensable
transhumance que la famille effectuait pour les besoins de son élevage
camelin. C’est en 1960 que sa famille s’établit à Nouakchott alors que
son père gérait encore un commerce au Sénégal. Cette année marque,
justement, de manière indélébile le président Ely Ould Mohamed Vall
puisqu’il passe, sans transition, de la vie nomade à la vie citadine,
illustrée, notamment, par son entrée à l’école au moment où la
Mauritanie accède à la souveraineté internationale. Il effectue un cycle
scolaire primaire normal qui le conduit au collège en 1965-1966. La même
année, il participe à un concours d’entrée aux écoles militaires
françaises organisé par l’état-major à Nouakchott, avec pour ambition de
rejoindre les grandes écoles telles que Saint-Cyr, Ponts et Chaussées,
Navale et Polytechnique. Le président Ely Ould Mohamed Vall, qui entre à
l’école militaire de Mans l’année scolaire 1966-1967, est réorienté vers
l’école militaire d’Aixen- Provence puis celle d’Autin, où il obtient
son baccalauréat en 1973. La rupture des accords de coopération entre la
Mauritanie et la France qui intervient la même année lui ferme toute
perspective d’accéder aux grandes écoles françaises. Il est dirigé,
alors, vers l’Académie royale de Meknès, au Maroc, pour suivre une
formation d’officier. A l’issue de cette formation, il intègre l’Armée
mauritanienne avec le grade de souslieutenant. Tandis que la guerre du
Sahara bat son plein, il est muté à Bir Oumgrein, puis, successivement,
à Aïn Bentili, Atar, Ouadane, Zouerate, Fdérick, Inal et la Gouéra qui
étaient autant de points névralgiques, aux premières loges sur le front
de la guerre. Il se fait distinguer par son courage, sa discipline et
son sens de la responsabilité et se voit, rapidement, promu à de hautes
fonctions de commandement. Il est désigné, tour à tour, commandant de
Bataillon motorisé sur le front, commandant du Quartier général de l’Etat-major
national à Nouakchott, commandant-adjoint de la 2e Région militaire (Tiris
Zemmour), commandant de la 7e Région militaire (Trarza) puis de la 60
Région militaire (Nouakchott)et, enfin, directeur général de la Sûreté
nationale toujours en qualité d’officier d’active, et avec le grade de
capitaine. Il convient de souligner que dans les différentes régions
militaires qu’il a commandées, il présidait de facto la Commission
régionale des structures d’éducation des masses et était, donc, la
première personnalité militaire et politique dans son territoire de
commandement. Tout le long de sa carrière militaire, le président Ely
Ould Mohamed Vall est amené à prendre une part active aux interventions
successives de l’Armée nationale pour résoudre les crises majeures
auxquelles le pays était confronté. En 1978, commandant de Bataillon
motorisé, il participe à la démarche qui mit fin à la guerre du Sahara.
En 1984, commandant de la 6e Région militaire, il joue un rôle de
premier plan au sein du Comité militaire de Salut national. De 1985 à
2005, directeur général de la Sûreté nationale, il joue un rôle
déterminant dans la gestion des grandes crises que traverse le pays et
parvient à neutraliser les tentatives de coup d’Etat infructueuses qui
se succèdent. En 2005, face à l’impasse politique où se trouve la
Mauritanie, le président Ely Ould Mohamed Vall décide, avec un certain
nombre d’officiers constitués en Comité militaire pour la justice et la
démocratie, d’initier le changement qui devait conduire la Mauritanie
sur la voie de la démocratie et de l’alternance. Le président Ely Ould
Mohamed Vall conduit, avec maîtrise, la période de transition
délibérément dont il réduit même la durée. Il engage d’importantes
réformes, notamment l’amendement de la Constitution pour limiter le
nombre des mandats présidentiels et garantir ainsi l’alternance
pacifique au pouvoir. Il mène d’autres actions importantes comme la
réforme de la justice, la lutte contre la corruption, le rétablissement
des équilibres macroéconomiques et la mise en œuvre de projets
économiques structurants. Toutes ces réformes qui ont permis de rétablir
la confiance avec les partenaires au développement ont permis
l’annulation de la dette multilatérale de la Mauritanie. Après
l’élection présidentielle qui se déroule dans une transparence parfaite,
attestée par les observateurs nationaux et étrangers et à laquelle il
refuse délibérément de prendre part, le président Ely Ould Mohamed Vall
prend ses distances avec la politique et se consacre à ses activités
dans le cadre des fondations dont il est membre. Il s’agit de la
Fondation arabe pour la démocratie que préside l’épouse de l’émir du
Qatar où il côtoie d’éminentes personnalités à l’image de l’ancien
secrétaire général des Nations-Unies, l’ancien président soudanais, les
anciens Premiers ministres de la Culture et de la Science. Il s’agit
aussi de la Yasser Arafat Foundation et de la Fondation Jacques Chirac
qui compte de grands noms tels Abdou Diouf, Kofi Annan et l’ancien
Premier ministre canadien Jean Chrétien. Le président Ely Ould Mohamed
Vall est, également, membre du comité d’honneur de l’Institut de
prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed) aux côtés de
Felipe Gonzalez, Joschka Fischer, Hubert Védrine, Alain Juppé et Mouloud
Hamrouche. Le président Ely Ould Mohamed Vall consacre l’essentiel de
son temps à participer aux nombreux séminaires et colloques
internationaux organisés en Afrique et en Europe et où il est invité
pour donner des conférences. De même, il est sollicité par des
organisations internationales telles que l’Organisation internationale
pour la francophonie (OIF) pour des missions de médiation. Le président
Ely Ould Mohamed Vall a fait l’objet de plusieurs distinctions
nationales et internationales. Il est marié et père de huit enfants.
Mohamed Chafik Mesbah : Ayant publiquement exprimé ma sympathie
pour l’expérience de transition démocratique que vous avez dirigée en
Mauritanie, la rigueur professionnelle m’impose d’observer un minimum de
recul au cours de cet entretien. Je vais, fatalement, être incisif dans
le contenu des questions que je vais vous poser et, parfois, indélicat
dans leur énoncé. Acceptez-vous cette règle ?
Président Ely Ould Mohamed Vall : Je vous remercie pour la marque de
sympathie que vous avez témoignée à l’endroit de la transition
démocratique que notre pays a vécue. Tous les professionnels, comme
vous, ont unanimement reconnu les efforts consentis par le peuple
mauritanien au cours de cette période ainsi que les étapes décisives
qu’il a franchies sur la voie démocratique. Pour ce qui est des règles
de l’entretien, je n’ai pas pour habitude d’ériger des rambardes pour le
débat, et j’ai toujours eu une préférence pour les échanges à bâtons
rompus.
En fait, comment faut-il s’adresser à vous ? Colonel ou président Ould
Mohamed Vall ? Pourquoi cette appellation et pas l’autre ?
Comme vous le savez, dans toutes les armées du monde, le grade de
l’officier est sa propriété et il le conserve toute sa vie. Je resterai
toute ma vie colonel, nommé dans des conditions juridiques précises et
ne pourrai perdre ce statut que par une mesure prise dans des conditions
juridiques similaires. Je conserve donc ce titre. Par ailleurs, durant
la transition démocratique mauritanienne de 2005-2007, j’ai été
président du Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD),
chef de l’Etat mauritanien et, de ce fait, je porte évidemment le titre
de président. Par égard et par respect à mon pays et à mon peuple, ce
titre s’impose quand il s’agit de s’adresser à ma personne.
En vous replongeant dans les premières années de votre vie, de l’enfance
nomade jusqu’à vos premiers pas dans la cité, pouvez-vous affirmer que
vous rêviez, un jour, de présider aux destinées de la Mauritanie ?
Ma petite enfance, je l’ai vécue alors que mon pays était sous
domination étrangère. Et je pense que les seuls souvenirs de cette
période portent exclusivement sur cette domination, même si je n’en
avais pas une conscience politique très élaborée. La domination était
là, vivement ressentie parce que l’administration étrangère a toujours
été vécue, chez nous, comme une anomalie. La seconde phase correspond à
la période où je devais entrer à l’école, à la faveur du déplacement de
ma famille vers la ville. Cette phase a commencé pour moi en 1960. Cette
année a été plus que symbolique : je m’établissais dans un environnement
urbain, j’accédais à l’école et mon pays devenait indépendant. Ces trois
évènements, au cours d’une même année, ont suscité chez moi une nouvelle
conscience. Je pense qu’à l’époque la seule ambition qui m'habilitait,
et que nourrissaient probablement l’ensemble de mes camarades, était de
voir notre pays s’édifier, se construire et se développer, et ce, en
dépit des conditions de dénuement dans lesquelles il a accédé à la
souveraineté. Nos ambitions individuelles, à l’époque, étaient de nous
préparer à participer activement à l'œuvre de construction qui allait
alors être entamée.
Quels sont les souvenirs que vous conservez de votre enfance, le milieu
familial, l’environnement social, sans oublier les dures conditions de
vie de l’époque ?
Les souvenirs les plus vivaces et qui restent, aujourd’hui encore,
plus présents dans mon esprit, sont ceux de la vie nomade. Ce mode de
vie fait de vous un homme avant de faire de vous un enfant. Dès l’âge de
trois ans, vous participez pratiquement à toutes les activités du
campement : corvée d’eau lointaine à dos de chameau, ramassage du bois
de chauffe, surveillance du bétail, etc. Cela implique pour l’enfant
nomade une responsabilité extrêmement précoce et une prise de conscience
de son utilité pour les autres et de son devoir vis-à-vis d’eux. Le
sentiment de porter un tel fardeau, à un aussi jeune âge, est la
meilleure préparation pour affronter la vie et ses difficultés
ultérieures. Je puise dans cette période le souvenir profond des joies
et des peines d’une existence d’humilité qui constitue, déjà, une école
pour affronter toutes les adversités. Je me rappelle surtout ce lien
fort de solidarité et d’entraide de la communauté nomade dont chacun des
membres, dans le dénuement le plus absolu, se prive au profit de l’autre
tout en étant sûr que celui-ci sera aussi prompt à l’aider en cas de
besoin. L’idée et la pratique ancienne d’un tel credo est d’une noblesse
inouïe.
Vos attaches à la famille, plus particulièrement à vos parents,
sont-elles restées fortes à l’épreuve du temps, je veux dire à l’épreuve
de l’exercice du pouvoir ?
Les liens dans notre société sont des liens d’une intensité peu
égalée ailleurs. Le système éducatif traditionnel mauritanien s’est
toujours appuyé sur des valeurs au centre desquelles se trouve la
famille. Aussi, notre éducation, dans son acception morale, se fonde
avant tout sur les valeurs musulmanes où le respect parental relève des
valeurs religieuses sacrées. Le père et la mère sont l’objet d’une
vénération particulière. Et aucun Mauritanien éduqué dans cet esprit et
dans ces valeurs ne peut se comporter vis-à-vis d’eux qu’en conformité
avec ces principes, faute de quoi, il perd la considération de la
société. Eduqué dans cet esprit et imbu de ces valeurs, comment
voulez-vous que l’exercice du pouvoir puisse altérer mes rapports avec
ma famille et même avec mes amis ?
D’une certaine manière, votre itinéraire illustre, parfaitement,
l’évolution rapide de la Mauritanie elle-même. Vous avez été conduit à
passer, sans transition, du nomadisme à la vie sédentaire lorsque votre
famille s’est établie à Nouakchott. Cela s’est-il déroulé sans choc pour
vous ?
Incontestablement, le passage de la vie nomade à la vie citadine
constitue une importante remise en cause du mode de vie. En effet, la
transition d’une vie où, comme je le notais, tout était collectif à une
autre où l’individu fait face, solitairement, à ses problèmes, impose à
l’enfant de réapprendre à vivre d’une autre façon, de revoir sa vie au
quotidien, dans ses rapports avec son environnement humain et de
s’adapter au système éducatif de la cité. Une telle transformation ne se
fait ni facilement, ni aisément. Elle génère, au contraire, beaucoup de
conflits internes. En ce qui me concerne — et je pense que cela doit
être le cas de la plupart des Mauritaniens de ma génération — j’ai
essayé de concilier les valeurs nomades avec les exigences de la cité.
Les premières constituent les agrégats d’une culture très forte qui
prémunit contre la dépersonnalisation, l’aliénation, et permet, dès
lors, de garder les valeurs de cet Homme mauritanien qui a toujours
symbolisé la force devant l’adversité et la capacité d’adaptation aux
impératifs de la vie. Les secondes constituent une passerelle vers un
avenir plus sûr dans lequel notre génération voyait déjà le pays se
projeter en toute confiance et en toute sérénité.
Très brièvement, c’était quoi l’école publique en ces temps-là ?
Quels étaient vos camarades ? Vos instituteurs ? Le programme enseigné ?
A l’époque, l’école était encore un cadre où la mixité des
enseignants était une nécessité. Au moment de son accession à
l’indépendance, notre pays souffrait cruellement du manque
d’instituteurs et de professeurs. Les premières écoles que j’ai
fréquentées, en 1960 à Nouakchott, étaient animées par des enseignants
français et mauritaniens. J’ai eu à profiter de ces deux catégories
d’enseignants selon les classes que j’ai fréquentées. Le premier
souvenir qui m’en est resté est que ces enseignants étaient aussi
performants les uns que les autres et qu’ils étaient d’une conscience
professionnelle sans défaut. L’instituteur se sentait particulièrement
responsable du succès de l’élève et tirait orgueil de ses performances
scolaires tout comme il éprouvait beaucoup de peine face à ses échecs.
L’école de ces années reflétait parfaitement, dans la composition de ses
classes et dans la mixité garçons et filles, toute la diversité de notre
pays. Ce qui permettait aux cadres futurs de mieux se connaître et de
mieux saisir le caractère multiculturel de leur pays. La compétence des
instituteurs et le sérieux de l’enseignement permettaient d’envisager
avec beaucoup d’optimisme l’avenir.
Et pour votre scolarité secondaire ?
Suite à mon admission en sixième (première année du collège), en
1965-1966, un camarade m’annonça la nouvelle de l’organisation par
l’état-major à Nouakchott, d’un concours d’entrée aux écoles militaires
en France. Ces établissements qui permettent de préparer un bac français
et donc la possibilité de faire une scolarité secondaire académique tout
en se positionnant, plus tard, pour l’accès aux grandes écoles
françaises telles que Saint- Cyr, Ponts et Chaussées, Navale,
Polytechnique, etc. Dès cette annonce, je n’ai guère hésité ; non
seulement à cause du désir de faire une carrière militaire, fort
considérée chez nous, mais aussi en raison de l’opportunité qu’offrent
des formations aussi prestigieuses que celles précitées. De ce fait,
j’ai immédiatement participé à ce concours auquel j’ai été admis avec un
autre compatriote, sur une trentaine de postulants. La même année, je
rentrai à l’Ecole militaire du Mans avant d’être réorienté vers l’Ecole
militaire d’Aix-en-Provence et enfin à l’Ecole militaire d’Autin où
j’obtenais mon baccalauréat en 1973. Destiné à la préparation des
grandes écoles françaises, la conjoncture politique, à l’époque, en
décida autrement : l’année 1972- 1973 était celle de la rupture des
accords de coopération entre la Mauritanie et la France. De nouveaux
accords n’ayant pas encore été négociés, je fus réorienté vers
l’Académie royale de Meknès au Maroc.
Comment s’est décidé le cours ultérieur de votre vie ? Vous avez opté
pour la carrière militaire parce que vous étiez à la recherche d’un
métier stable ou, plutôt, par ce que vous étiez guidé par la volonté de
servir au mieux la Mauritanie ?
En vérité, et avec le recul, je pense que ma carrière militaire
s’est confondue plutôt avec ma vie. Elle s’est imposée à moi dès l’âge
de treize ans dans les conditions relatées en réponse à votre précédente
question. Le choix de cette carrière, à l’âge où cela s’est fait,
relevait beaucoup plus d’un tempérament personnel que d’une option
consciente mûrement réfléchie comme unique voie pour servir le pays ;
car, à l’époque, beaucoup d’autres possibilités de métiers stables
s’offraient. Néanmoins, au fur et à mesure que j’avançais dans cette
voie, il s’imposait à moi que j’avais fait le bon choix ; choix à
travers lequel je réalisais mes aspirations personnelles et la capacité
de servir mon pays à travers un métier que j’appréciais profondément.
Décrivez, brièvement, les différentes phases de votre formation
militaire…
Sommairement, de 1966 à 1969 : l’Ecole militaire du Mans ; de 1969 à
1971 : l’Ecole militaire d’Aix-en-Provence et de 1971 à 1973 : l’Ecole
militaire d’Autin et l’obtention du bac. De 1973 à 1976 : l’Académie
militaire de Meknès.
Alors que vous étiez en formation dans les écoles militaires
françaises, avez-vous le sentiment que la France, à travers des
stagiaires africains, préparait, en fait, de futurs relais pour garantir
la pérennité de sa présence dans ses anciennes colonies ?
Je ne puis vous parler des arrière-pensées des Français. Ce que je
percevais et dont je suis certain, c’est que la formation que nous avons
eue fut identique à celle de nos collègues français. C’était le même
enseignement pour les uns et les autres, Africains et Français. La
seconde certitude que je peux vous affirmer est que cet enseignement n’a
ni influencé ni altéré notre vision des défis de notre pays ou notre
appréciation des problèmes de notre continent.
Quels sont les souvenirs marquants que vous gardez de votre séjour en
France ? Avez-vous tissé des amitiés inoubliables ? Connu des
professeurs exceptionnels ? Accédé à des connaissances irremplaçables ?
Ce qui est certain, et qui par ailleurs m’a beaucoup surpris dès les
premières semaines de la vie commune avec les élèves français de mon
école avec lesquels on vivait 24h sur 24 dans les classes, dortoirs et
aires de jeu (parce que nous étions internes), c’est de n’avoir jamais
ressenti quelque rejet ou différence de comportement à mon égard ou à
celui de mes compatriotes. Au contraire, j’ai été l’objet d’amitié
profonde avec certains d’entre eux qui n’hésitaient pas à m’inviter en
vacances chez leurs familles qui, elles-mêmes, me traitaient avec une
affection et une sollicitude qui, à l’époque, me surprenaient. J’en
garde encore aujourd’hui un souvenir impérissable. S’agissant des
professeurs, excellents en général, certains d’entre eux étaient
exceptionnels non seulement au vu de leur capacité à dispenser le savoir
mais aussi et surtout par leur souci de s’assurer que chacun de nous en
aura tiré le maximum. Et c’est pourquoi ces écoles militaires
obtenaient, dans leurs académies respectives, les meilleurs résultats au
baccalauréat. Évidemment, la constance, la discipline, la rigueur et
l’engagement de ce corps professoral, ainsi que sa disponibilité,
permettaient d’acquérir un niveau souvent inégalé dans des écoles de
même vocation.
A l’issue de votre formation en France, comment s’est déroulée votre
réinsertion au sein de l’armée mauritanienne ?
A la fin de mon séjour dans les écoles françaises, comme j’ai eu à
vous le dire dans mes précédentes réponses, ma formation militaire
n’était pas encore achevée et, par conséquent, j’ai poursuivi aussitôt
ma formation militaire à l’Académie militaire de Meknès. C’est au terme
de ma formation d’officier à Meknès que j’ai intégré l’Armée
mauritanienne, au grade de sous-lieutenant d’active.
Est-ce vous qui aviez choisi d’effectuer un stage complémentaire à
l’Académie militaire de Meknès ? Quelle était la nature de ce stage ?
Quels souvenirs en gardez-vous ?
Comme j’ai eu à l’expliquer précédemment, à l’issue de
l’obtention de mon bac dans les écoles françaises, je devais, en suivant
ce cursus, faire immédiatement le cours préparatoire pour les grandes
écoles françaises. Or, l’année de l’obtention de mon baccalauréat
correspondant à la rupture des accords de coopération entre la France et
la Mauritanie, j’ai dû être orienté à l’Académie de Meknès qui, à
l’époque, formait les officiers marocains. On y entrait après le
baccalauréat et après trois années de formation militaire on en
ressortait sous-lieutenant d’active. L’Académie de Meknès était une
école d’excellence par son encadrement d’officiers triés sur le volet,
par son programme étoffé, par la rigueur de la discipline qui y régnait
et par le niveau de connaissances qui y étaient dispensées afin de
préparer les officiers au métier des armes. Nous y avons acquis le goût
de l’effort, du dépassement de soi et de l’amour du métier.
C’est à la faveur de ce stage que vous aviez entrepris des études de
droit à l’université de Meknès. Quelle était votre motivation alors ?
Les études de droit à l’école de Meknès n’étaient pas un choix
personnel. L’année de notre arrivée à Meknès correspondait à une réforme
de l’enseignement de l’académie qui consistait à introduire le droit
dans la formation des officiers. Cette réforme a coïncidé avec notre
entrée à l’académie et nous avons simplement usé de cette opportunité
qui s’offrait à nous.
De retour en Mauritanie, vous avez été, aussitôt, happé par les
hostilités ouvertes avec l’éclatement du conflit du Sahara occidental.
Sur la ligne de front, alors que vous commandiez des unités
opérationnelles, quel était votre état d’esprit ?
C’est l’état d’esprit de tout jeune officier plein de conviction
pour son pays et prêt à le servir jusqu’au bout, sans se poser de
question.
Il est bien connu que c’est à la faveur de cette présence sur le
terrain opérationnel que se nouent des liens les plus puissants entre le
chef militaire et la troupe. Quels étaient, alors, vos rapports à vos
subordonnés ?
Dans les circonstances exceptionnelles comme la guerre, et
particulièrement sur le front, il se noue toujours un sentiment de
destin commun entre le commandant et le commandé. Il se développe alors
chez le chef un souci permanent de faire accomplir à sa troupe son
devoir tout en essayant qu’elle subisse le moins de dégâts possibles.
Seule la combinaison de l’autorité militaire et de l’ascendant moral
peut produire la confiance nécessaire à l’accomplissement de cet
objectif. Une fois cette confiance obtenue, la relation avec les hommes
s’humanise, l’obéissance s’automatise et le respect s’impose de
lui-même.
A ce propos, de nombreux officiers mauritaniens ont été formés en
Algérie, notamment au sein de l’Académie militaire interarmes de
Cherchell. Comment appréciez-vous la formation qui leur a été dispensée
?
L’armée mauritanienne avait en son sein des officiers formés dans
plusieurs pays tels la France, l’Algérie, le Maroc ou le Cameroun. Nous
ne jugions jamais un officier à la lumière de son lieu de formation.
Seule la capacité et la qualité de ces officiers étaient prises en
considération. A vrai dire, à l’instar de tous les autres officiers
formés ailleurs, ceux qui étaient issus de Cherchell comptaient
d’excellents officiers, des bons et des moins bons. L’important réside,
ailleurs, dans la disponibilité manifestée par l’Algérie à apporter sa
coopération à l’armée mauritanienne.
Vous avez accédé, plus tard, à des commandements régionaux, notamment
celui dont dépendait, territorialement, la capitale Nouakchott. En quoi
consiste un commandement régional ? Est-ce une responsabilité purement
militaire ou une charge mixte politico-militaire ?
Au moment où j’ai accédé au commandement d’une région militaire,
c’était la septième région militaire qui était limitrophe de Nouakchott.
Je venais d’être nommé capitaine. La nomination à la tête de cette
région m’intégrait officiellement au Comité militaire de salut national
(CMSN) qui était l’instance dirigeante du pays à l’époque (NDLR : le
CMSN — connu sous le nom du Comité militaire de redressement national
(CMRN) jusqu’au 6 avril 1979 — avait été mis en place à la suite du coup
d’Etat du 10 juillet 1978 par lequel l’armée avait déposé le président
Mokhtar Ould Daddah). C’était en 1982. En conséquence, j’étais à la fois
membre du CMSN, organe dirigeant du pays, et président de la Commission
régionale du Trarza.
Un commandant de région militaire est conduit, forcément, à
entretenir des rapports avec les autorités civiles. S’agit-il de
rapports de subordination ?
Comme j’ai eu à l’indiquer, le commandant de Région militaire était
la première personnalité politique de la région du fait de son
appartenance au CMSN et de son statut de président de la Commission
régionale des structures d'éducation des masses (SEM). Première
personnalité militaire et politique, il commande donc les autorités
civiles et militaires de la région.
Le commandant de région militaire est-il en contact avec la
population ? Sous quelle forme ?
En tant que président de la Commission régionale des SEM, il est le
chef de l’organe politique local en même temps que président du Conseil
régional en charge de l’élaboration du budget de la région et du
contrôle de son exécution. Par conséquent, il était totalement impliqué
dans la gestion politique et économique de la région du fait qu’il
préside ces deux instances.
Faut-il considérer que l’exercice de commandements régionaux vous a
préparé à prendre la part qui fut la vôtre dans le renversement du
président Mokhtar Ould Daddah ?
A l’époque du renversement du défunt président Mokhtar Ould Daddah,
je n’étais pas commandant de région mais commandant de sous-groupement
(Bataillon motorisé) sur le front, au nord du pays. Ce n’est qu’à ce
titre que j’ai pris part au changement survenu le 10 juillet 1978.
Les griefs adressés au fondateur de la Mauritanie moderne, étaient,
donc, à ce point graves qu’ils justifiaient un coup d’Etat militaire ?
Probablement. Au moment du changement, ce système était arrivé aux
limites de ses capacités. Le pays était ruiné et politiquement en
déliquescence. Il a bien fallu remédier à cela.
Ce qui guidait les officiers qui renversèrent le président Ould
Daddah, était-ce une ambition de pouvoir ou une volonté de redressement
national ?
Je pense sincèrement que c’était la nécessité d’assainissement.
Après le renversement du président Ould Daddah, quelles
responsabilités avez-vous exercées ?
Au moment de son renversement, j’étais commandant de sous-groupement
(Bataillon motorisé), puis commandant du quartier général à l’état-major
national. Ensuite, commandant-adjoint de la 2e Région militaire (Zouérate),
commandant de la 7e Région militaire (Trarza), commandant de la 6e
Région militaire (Nouakchott) puis directeur général de la Sûreté
nationale.
Comment expliquez-vous la période d’instabilité qui a suivi le
renversement du président Ould Daddah avec ses coups d’Etat à répétition
?
Je pense qu’il faut rappeler le contexte de ces évènements. Notre
pays venait de sortir d’une guerre de trois ans, une guerre ruineuse. Le
pays était largement délabré : faillite économique, stagnation des
infrastructures et blocage politique. A l’issue de cette situation,
l’armée accédait au pouvoir sans expérience et dans un contexte
politique particulièrement exacerbé aussi bien à l’intérieur qu’à
l’extérieur. Les tentatives d’immixtion de l’étranger se manifestaient
quotidiennement et les tenants de l’ancien régime continuaient à
contrecarrer en permanence les efforts de l’armée ; d’où cette situation
d’instabilité qui devenait effectivement chronique.
Après l’arrivée du colonel Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya à la tête de l’Etat
mauritanien, vous avez eu à diriger sans interruption, vingt ans durant,
la Direction générale de la Sûreté nationale. C’était bien là un poste
d’observation privilégié pour suivre le cours des choses en Mauritanie,
l’évolution des institutions comme de la société…
Ce poste de directeur général de la Sûreté nationale était certes un
poste privilégié qui permettait de connaître les tenants et les
aboutissants de ce qui se passait dans le pays ainsi que ses raisons.
A côté des missions classiques de maintien de l’ordre public, la
Direction de la Sûreté nationale comportait une branche spécialisée que
les Mauritaniens dénomment volontiers «Police politique». Assumez-vous
le bilan de cette structure ou bien dégagez-vous votre responsabilité
car cette «police politique» aurait relevé, directement, du président
Ould Taya ?
Cette dénomination n’a jamais existé, ni dans un tel esprit ni en
pratique. La Direction générale de la Sûreté Nationale comportait,
certes, les structures traditionnelles de toutes les directions de la
Sûreté dans le monde et dont une direction de la Sûreté de l’Etat. C’est
à cela que vous pensez peut-être. La mission de cette direction était
donc de lutter contre la déstabilisation intérieure et extérieure du
pays, à l’instar de toutes les autres directions similaires de par le
monde. Elle dépendait bien du directeur général et par conséquent
j’assume parfaitement toute action qu’elle aurait entreprise réellement.
Vous assumez, donc, la conscience sereine, le bilan de votre passage
à la tête de la Direction générale de la Sûreté nationale ?
Absolument.
Nous aurons l’occasion d’y revenir. Effleurons, cependant, la
question. Aviez-vous conscience, à la fin, par votre qualité de
directeur général de la Sûreté nationale que la situation en Mauritanie
était devenue intenable ?
Je pense qu’il n’était plus nécessaire d’être directeur général de
la Sûreté nationale pour se rendre compte que la situation n’était plus
tenable. En tant que directeur général de la Sûreté nationale, je
savais, au moins depuis deux ans avant le changement d’août 2005,
qu’elle l’était.
En tant que directeur général de la Sûreté nationale, continuez-vous
toujours à être un officier d’active ?
Oui. J’ai toujours été un officier d’active de l’armée nationale et
le demeure. J’ai exercé la fonction de directeur général de la Sûreté
nationale dans le cadre d’une mission pour laquelle j’avais été détaché.
Voici une question embarrassante. Ce n’est point le produit d’un
hasard, après tout, si vous avez présidé le Comité militaire pour la
justice et la démocratie qui a renversé le président Ould Taya. En toute
sérénité, quels sont les traits de votre personnalité ou les épisodes de
votre itinéraire professionnel qui vous prédisposaient à cette
responsabilité ?
Je pense que si, à l’unanimité, mes collègues m’ont désigné
président de cette instance, cela ne peut être que le résultat de nos
rapports bâtis depuis toujours sur une confiance sans faille. Confiance
dans la capacité de diriger cette instance avec ce que cela suppose
comme défis dans tous les domaines, mais aussi la confiance de chacun
d’entre eux en ma personne.
Je ne vais pas vous forcer à dévoiler ce qui relève, peut-être, du
secret d’Etat. Mais l’écriture de l’histoire a ses exigences. Dans
quelles conditions – entendez conditions politiques et
organisationnelles – les artisans du renversement du président Ould Taya
ont convenu d’intervenir ?
Je pense que l’idée était suffisamment mûre depuis longtemps. L’état
d’esprit de l’essentiel des officiers de l’armée était la certitude que
cela était nécessaire depuis quelque temps. Il restait seulement à
définir le moment et l’opportunité, et c’est cela qui a été décidé le 3
août.
Pourquoi, pour évoquer l’épisode du 3 août 2005, préférez-vous
l’expression «changement» à celle de «coup d’Etat» ?
Pour une raison très simple. Ce qui s’est passé le 3 août s’est
produit avec l’unanimité des forces armées et de sécurité, sans avoir
tiré un seul coup de feu, ni décidé une seule minute de couvre-feu, ni
procédé à une seule arrestation. Voilà en ce qui concerne la partie
militaire. Pour ce qui est de l’aspect civil, le gouvernement qui était
en place a continué à diriger le pays pendant cinq jours sous mon
autorité, sans qu’il y ait la moindre rupture dans la direction des
affaires du pays. Par ailleurs, les partis politiques et les syndicats,
aussi bien du pouvoir que l’opposition, ont salué et soutenu ce
changement. La concorde dont a fait preuve notre nation durant ces
jours-là prouve bien que ce changement n’a pas été mené contre la
volonté de notre pays et de notre peuple. Ce qui n’a pas été fait contre
la volonté du pays et du peuple ne peut pas être appelé coup d’Etat.
Croyez-moi, ce n’est pas simplement une question de rhétorique. L’élan
d’adhésion et l’unanimité qui ont accompagné l’ensemble du processus de
la transition jusqu’à la mise en place des institutions démocratiques
sont les gages, non d’une canonnade, mais d’une harmonie nationale
retrouvée.
Revenons, à présent, de manière plus prolongée sur la situation qui
prévalait en Mauritanie à la veille du renversement du président Ould
Taya. C’est bien une situation de crise politique et institutionnelle
qui prédominait. Comment l’expliquez-vous ?
Le pouvoir qui était en place était vieux de deux décennies. Vingt
ans durant lesquels le pays a été dirigé de la même façon, toujours plus
personnalisée. Durant cette période, les nombreuses crises qui
sévissaient n’ont trouvé aucune réponse politique adéquate. La situation
économique continuait à s’aggraver en raison justement de ces crises
politiques. L’opposition n’avait aucune perspective du fait qu’elle
était atomisée et qu’elle était réduite à sa plus simple expression. Le
pays était dans une situation d’incertitude politique et économique
permanente. Il était isolé politiquement, fragilisé à l’intérieur et
subissait des tentatives de déstabilisation de l’intérieur et de
l’extérieur. Les Mauritaniens ne savaient plus de quoi serait fait leur
lendemain. Telle était la situation du pays à la veille du 3 août.
Passons sur les scrutins électoraux qui expriment fort peu, en nos
pays, la réalité des aspirations populaires. Il est convenu, en effet,
que la population mauritanienne, malgré ses préventions contre le
régime, semblait totalement résignée. Quelle appréciation faites-vous de
l’état d’esprit de la population en ce temps-là ?
Il faut rappeler que depuis son indépendance, notre peuple n’a jamais eu
l’occasion de gérer sa destinée. Au lendemain de l’indépendance, le
parti unique qui était en place et, plus tard, les régimes militaires
qui se sont succédé ont toujours décidé à la place des citoyens
mauritaniens. Cette infantilisation de notre peuple et le fait de
l’avoir habitué à avaliser toutes les solutions, bonnes ou mauvaises,
conçues sans le consulter, le mettaient dans une situation de
résignation permanente qui lui ôtait toute velléité de volonté et
d’initiative. Cet état de fait le mettait dans une situation de
fatalisme.
Les observateurs s’accordent à dire, également, que la situation
économique était alors stagnante avec, en corollaire, une tendance
effrénée à la corruption de l’entourage du chef de l’Etat déchu…
Il est évident que les gestions politique et économique opaques d’un
pays ne peuvent produire que des effets négatifs. L’absence totale de
transparence dans la gestion du pays conduit immanquablement vers la
défiance des acteurs économiques nationaux et internationaux, une
déstructuration de l’économie et l’apparition de phénomènes pervers
telles la corruption et la prévarication.
La politique extérieure de la Mauritanie était marquée, également,
par des revirements spectaculaires qui frisaient l’incohérence
diplomatique. Appui ostensible à l’Irak de Saddam Hussein puis
établissement de relations diplomatiques avec Israël, en particulier.
Cette dimension diplomatique a-t- elle été incluse dans votre évaluation
de la situation ? A-t-elle a pesé sur votre décision d’intervenir ?
Je crois qu’il faut d’abord vous apporter un éclairage par rapport à
vos affirmations relatives à l’appui de la Mauritanie à l’Irak et à ses
relations avec Israël. Pour ce qui est de l’Irak, par honnêteté
intellectuelle, je voudrais souligner, et sans ambages, que notre pays
n’a jamais soutenu l’Irak lors de son invasion du Koweït en 1990- 1991.
La position de notre pays était claire et sans équivoque aussi bien au
sein de la Ligue arabe qu’aux Nations-Unies. Elle a été réitérée maintes
fois aux pays arabes. Nous ne pouvons accepter l’invasion d’un pays
indépendant et souverain et, par conséquent, notre pays n’a jamais été
l’allié de l’Irak dans cette perspective, ni cautionné que l’Irak se
comporte de cette manière à l’égard du Koweït. Le quiproquo qui a été
entretenu à l’époque était dû au fait que la Mauritanie a continué à
espérer que cette question puisse être réglée dans un cadre arabe et
éviter ainsi une internationalisation qui, inéluctablement, allait
imposer d’autres agendas politiques. C’est cette même position que la
Mauritanie a adoptée et solennellement affirmée à la Ligue arabe, aux
Nations-Unies et aux pays qui furent directement concernés par ce
conflit. Face à l’entêtement du régime irakien, une coalition se
préparait à prendre en charge le problème en question. Bien qu’opposée à
l’invasion du Koweït et en faveur de sa libération, la Mauritanie
craignait tout autant la destruction de l’Irak ; une destruction qu’elle
estimait possible en cas d’invasion de ce pays par une coalition. Ce
double souci que fut, d’une part, la libération du Koweït et le respect
de sa souveraineté et, d’autre part, la non-invasion de l’Irak par la
coalition, n’ayant pu être concilié, la Mauritanie est restée soucieuse
de préserver, autant que pouvait se faire, l’intérêt de ces deux pays
frères. C’est pourquoi j’estime que dans ce cas, le souci et l’attitude
politique de la Mauritanie n’ont souvent pas, à l’époque, été bien
compris par les uns et les autres. Les sentiments, dans ce cas, semblent
l’avoir emporté sur la raison. J’estime honnêtement que notre pays a
essayé de gérer à l’époque une contradiction difficile, sans parti-pris,
mû par l’unique souci de préserver les intérêts de ces deux peuples
parce que le malheur d’aucun d’eux ne saurait faire le bonheur de
l’autre et encore moins celui de la nation arabe. C’est pourquoi
j’estime que sur ce plan-là, notre politique était raisonnable,
cohérente et constructive, mais peut être était-elle mal expliquée et
mal comprise.
Le bilan du Comité militaire pour la justice et la démocratie semble
présenter, cependant, une faille aux yeux du peuple mauritanien qui
aurait souhaité voir être interrompues les relations diplomatiques avec
Israël. Vous vous êtes abstenu de le faire parce que la question ne
figurait pas dans vos priorités ou bien parce que vous craigniez
qu’Israël et ses alliés ne compromettent l’expérience de transition
démocratique en cours ?
Je préfère aborder la question sous un autre angle de vue. Depuis
son indépendance, la Mauritanie n’a cessé d’être à l’avant-garde du
combat arabe pour la libération de la Palestine et du combat palestinien
pour la création de l’Etat de Palestine. Elle s’est investie dans cette
perspective de toutes les forces de son âme et n’a jamais ménagé aucun
effort diplomatique ni positionnement politique par rapport à cette
question. Elle s’est fait un devoir sacré de défendre les positions
politiques de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui est
reconnue par la Ligue arabe comme étant représentant légitime unique du
peuple palestinien. Tant que la position de l’OLP et de tous les pays
arabes était la libération par la force de la Palestine, la Mauritanie y
a souscrit, a défendu cette position et a soutenu l’OLP dans cette
perspective contre vents et marées. Lorsque l’OLP et la Ligue arabe ont
opté pour la solution pacifique négociée comme moyen de règlement de la
question palestinienne, mue par les mêmes considérations de soutien à
l’OLP, la Mauritanie s’est alignée sur la position de cette organisation
qui est le représentant légitime unique du peuple palestinien. Faut-il
rappeler que l’OLP, dans le cadre du traité d’Oslo, a reconnu l’Etat
d’Israël et a établi des relations avec lui, et qu’un certain nombre de
pays arabes ont adopté la même ligne ? La Mauritanie, après analyse de
cette situation, a estimé qu’il était plus logique, dans la mesure où
l’on se positionne dans une perspective de paix négociée et de
reconnaissance mutuelle, de reconnaître l’Etat d’Israël et d’établir
avec lui des relations afin de renforcer cette dynamique constructive.
Soyons donc clair : cette position n’a été dictée à la Mauritanie ni par
un intérêt particulier quelconque, ni par un calcul politique dont elle
attendrait des dividendes. C’est une position délibérément choisie en
toute souveraineté pour contribuer à l’accélération du processus de paix
négociée dans le seul intérêt du peuple palestinien. Il ne s’agit
aucunement de revirement mais plutôt d’une position logique,
désintéressée — je dirais même courageuse — et susceptible de contribuer
à aider à la résolution des problèmes du monde arabe dont nous sommes
partie prenante. Je vous confirme, par conséquent, qu’il n’existe aucune
raison qui pousserait à revoir la position de la Mauritanie sur cette
question.
Pensez-vous que le renversement du président Ould Taya aurait été
possible sans la parfaite cohésion de l’armée mauritanienne qui s’est
mobilisée autour du Comité militaire pour la justice et le développement
?
Certainement pas.
Comment expliquez-vous cette cohésion parfaite ? Par les origines
sociales des chefs militaires mauritaniens ? Par leur itinéraire de
formation ? Par leur proximité avec le peuple et l’oreille d’écoute
qu’ils prêtent à ses aspirations ?
Je voudrais, en tant que membre de cette institution qui a participé
d’une manière ou d’une autre à tous les changements qu’elle a opérés
dans le pays, affirmer que tous ces changements n’ont été mus par aucun
souci d’ambitions politiques de l’institution, mais plutôt par le désir
de rectifier les dérives gravissimes dans la gestion du pays et qui,
malheureusement, ont souvent failli l’entraîner vers des perspectives
hasardeuses. C’est pourquoi je pense pouvoir vous répondre sans me
tromper que le patriotisme de l’encadrement de l’armée mauritanienne,
son souci de la pérennité du pays et son sens du devoir ont été toujours
le moteur de l’action entreprise par cette institution dans le seul
intérêt de la nation.
Nonobstant cette cohésion de l’armée mauritanienne qui peut être
contestée, les observateurs s’accordent à dire que votre charisme
personnel a permis de dépasser les clivages au sein de la hiérarchie
militaire. Confirmez-vous ?
S’agissant du changement du 3 août, je pense que la confiance de mes
collègues en moi a certainement beaucoup pesé. Mais cela, à lui seul,
n’est pas toujours suffisant. Je suis certain que leur propre sens de
responsabilité et la conscience qu’ils ont de servir les intérêts
suprêmes de la nation leur permettent le dépassement nécessaire de tous
les petits problèmes du quotidien pour privilégier le sens du devoir
dans l’accomplissement de leur mission.
Du point de vue de l’analyse politique, faut-il considérer que le
renversement du président Ould Taya a été l'œuvre exclusive de l’armée
mauritanienne ou qu’elle en a été, plutôt, le catalyseur ?
La situation politique qui prévalait dans le pays était considérée
par l’ensemble de la nation mauritanienne, armée et peuple confondus,
comme étant d’une extrême dangerosité et qu’elle pouvait déboucher, à
tout instant, sur l’implosion de notre pays. Forte de ce sentiment et
imbue de ce devoir de responsabilité dont elle ne s’est jamais départie,
l’armée mauritanienne n’a pas hésité à débloquer la situation politique
du pays. Elle seule, en ce moment-là, pouvait le faire dans l’ordre et
la sérénité, sans risque de dérapage.
Je vous avais averti que je risquais d’être impertinent. En voilà la
preuve. Vraiment, aucune influence étrangère n’a pesé dans la décision
du renversement du président Ould Taya ?
Je n’en veux pour preuve que le tollé international provoqué durant
les premières semaines par ce changement. Voyez les condamnations des
Etats-Unis, de l’Union européenne, de l’Union africaine et bien d’autres
organisations. Par ailleurs, les principaux pays partenaires ont
suspendu leur coopération économique avec notre pays durant presque
quatre mois. Il aura fallu la volonté inébranlable des Mauritaniens et
leur engagement dans le processus pour que ces pays révisent leur
position. Ce qui s’est passé a été l'œuvre exclusive des Mauritaniens,
sans aucune influence extérieure.
(A suivre)
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