Que va dire Abdelaziz Bouteflika aujourd’hui aux Tagarins ? Ceux qui s’attendent à un coup d’éclat de la part du chef de l’Etat en seront certainement pour leurs frais. Avec le changement à la tête de l’exécutif, les choses sont désormais claires : le scénario de la présidentielle de 2009 ne dépend plus du seul Bouteflika. L’échappée solitaire semble terminée. La suite des évènements se fera
selon le nouveau consensus permettant l’équilibre du système, et dont le
renvoi de Belkhadem indique qu’il vient d’être trouvé entre la
présidence et ceux qu’on appelle les décideurs. Ces derniers, qui vont
écouter aujourd’hui le chef de l’Etat, ont repris l’essentiel de
l’initiative. Ils ont mis fin, avec l’éviction de Belkhadem, à la
stratégie d’alliance qui se tissait entre Bouteflika et les islamistes
sous la patiente et sournoise houlette de l’ancien chef du gouvernement.
S’il doit rester au pouvoir à l’issue de son deuxième mandat, Bouteflika
sait qu’il doit désormais traiter avec les décideurs et non plus avec
l’ex-FIS. Aussi sidérant qu’il le paraît, cet arrangement entre la
direction du FIS et la présidence est bien réel. Belkhadem a réussi à
faire du prochain quinquennat la période providentielle du retour du FIS
aux commandes. L’Algérie disait oui à Madani Mezrag et aux chefs
intégristes et se fermait à l’Union pour la Méditerranée. C’était le
pire scénario pour les décideurs. Belkhadem ne voyait pas qu’en
détraquant le rapport de force politique, il venait de provoquer les
décideurs en duel et les mettait en demeure de riposter sans plus
tarder. La hiérarchie militaire croyait en effet avoir réduit au silence
ses anciens ennemis islamistes par un pacte de paix et espérait se faire
réhabiliter grâce à une nouvelle légitimité internationale. Au lieu de
cela, Belkhadem lui proposait de s’isoler du monde, de se soumettre au
gang d’en face, d’assister à sa réhabilitation et d’offrir son cou à la
potence !
«Solution finale»
L’ancien chef du gouvernement avait non seulement replacé les chefs
intégristes mais aussi, et surtout, à faire du troisième mandat de
Bouteflika l’affaire des islamistes. Ce nouveau quinquennat serait la
période bénie où la joumloukia finissante d’Algérie, à bout de souffle,
s’engagerait dans la voie d’une république théocratique, libérée des
impies, arrachée aux décideurs en képi et restituée à de nouveaux
décideurs enturbannés.
Bouteflika a dit oui
«Dès sa réélection en 2009, Bouteflika prononcera une amnistie
générale et permettra au FIS de retourner sur la scène politique ; oui,
le champ sera rouvert aux enfants du Front dans le cadre d’un parti
politique», avait déjà révélé, en décembre, Ahmed Benaïcha, l’ancien
émir de la branche armée du FIS, dans les colonnes du journal arabophone
El Bilad. L’ancien chef terroriste reconnaît l’existence d’un projet
politique clairement défini : «Il y a en ce moment plusieurs initiatives
pour donner corps à cette solution politique qui va faire l’objet d’un
consensus entre les nationalistes et les islamistes.» Cette solution
politique, Benaïcha l’appelle «solution finale», celle qui solderait le
contentieux de 1992 né de l’annulation des législatives remportées par
les islamistes et de la dissolution du FIS. Elle prévoit une
réhabilitation totale et publique et un vrai transfert de pouvoir. C’est
dans la bouche de Benaïcha : «Les chefs des deux autres partis de
l’alliance présidentielle, le RND et le MSP, ne s’empressent pas de
soutenir Bouteflika pour un troisième mandat, parce qu’ils ont eu vent
de «la solution finale» préconisée par le président et promise au chef
de l’AIS. Ils savent que le retour du FIS dissous sur la scène politique
signifie la fin de leur légitimité en tant que représentants du peuple.»
Comment ne pas le croire ?
Les chefs du FIS vont donc entreprendre de faire élire Bouteflika et
lui prêter main-forte contre les décideurs. Madani Mezrag et les chefs
de l’Armée islamique du salut, qui se voyaient déjà aux portes du
pouvoir, sortent du bois avec la délicatesse de l’éléphant et toute la
subtilité de l’orangoutan. Ils auront le mot de trop qui va précipiter
les évènements et condamner définitivement Belkhadem. C’est d’abord
Ahmed Benaïcha qui désigne grossièrement les généraux, en soutenant que
les auteurs des attentats du 11 décembre dernier sont à chercher parmi
«ceux qui ne veulent pas de troisième mandat pour Bouteflika». Il parle
en expert assassin : «Du point de vue purement militaire, on n’attaque
que les cibles qui constituent un danger. Je me pose la question : pour
qui le Conseil constitutionnel représente un danger ? Pour ceux qui sont
encore au maquis ? Bien sûr que non, ils n’ont aucun rapport avec lui,
par contre, c’est une menace pour ceux qui ne veulent pas de troisième
mandat pour Bouteflika.» En mai, Madani Mezrag prend le relais et
annonce, toujours dans El Bilad, qu’un congrès de l’ensemble des
fractions du FIS est programmé spécialement pour septembre afin qu’il
«coïncide avec l’élection présidentielle de 2009». L’ex-chef terroriste
signifie par là que ledit congrès appellera à soutenir un troisième
mandat pour Bouteflika et que le parti qui sortira de ces assises se
mettra au service du président-candidat.
Une performance
En deux années, le chef de gouvernement avait, en effet, fait de
l’Algérie une espèce de contrée wahhabiste coupée du monde, mûre pour
l’intégrisme, livrée aux inquisiteurs, offerte aux anciens émirs de la
mort et mise sur les rails d’une prochaine coalition islamoconservatrice.
On y pourchassait les nouveaux convertis au christianisme et les couples
dans la rue. On y fermait les églises et les bars. On y interdisait la
Bible et les rassemblements…«La société algérienne s'est attachée au
Saint Coran depuis qu'elle a embrassé l'Islam (…) le Coran représente sa
Constitution qu'elle n'acceptera point de changer», en rajoute Belkhadem,
signifiant ostensiblement que le pays se dirigeait vers la charia.
Une performance !
Tout cela est — provisoirement ? — terminé. Deux jours après
l’intronisation d’Ahmed Ouyahia, son parti, le Rassemblement national
démocratique réuni en congrès, se prononçait contre les négociations
avec les islamistes, pour l’éradication du terrorisme et pour un hommage
aux Patriotes et aux membres des groupes de légitime défense «pour leur
concours précieux à l’éradication du terrorisme». Dans la résolution
finale, on lit : «Le Congrès condamne avec force les crimes que
perpétuent encore des groupes terroristes ayant avoué que leur cible est
le peuple algérien sans aucune exception. Tout en réaffirmant la
légitimité de toute mesure à même de réduire l’effusion de sang dans
notre pays, le Congrès réitère son plein soutien à la lutte contre ces
criminels, traîtres et mercenaires jusqu’à leur éradication totale. Il
appelle enfin au renforcement de la vigilance collective pour soutenir
la lutte contre le terrorisme.» C’est un discours sur le terrorisme et
l’islamisme totalement en rupture avec celui de l’ancien chef du
gouvernement : la page est tournée !
Rafik Abdi
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