samedi 05 juillet 2008
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Actualités : Contribution
ENJEUX DE LA MÉDITERRANNÉE : ARCHITECTURE, CULTURE ET HISTOIRE
Sétif à l’heure de la Méditerranée
Par le Pr Zeghlache Hamza et Bousnina Monia*


Considération générale : Un nom qui, depuis treize siècles, est intégré à l’aire de la civilisation arabo-berbéro-islamique, l’Algérie, pays maghrébin empreint d’une richesse historique et culturelle intarissable a toujours subi l’influence méditerranéenne au nord et africaine au sud. Ceci étant donné sa position géographique chevauchant les deux continents. La culture sédimentée depuis la nuit des temps, a survécu aux malveillances de l’histoire et continue de se manifester au quotidien. De ce fait, on se doit de la mettre en exergue.
Le mouvement de modernisation ainsi que le phénomène d’universalisation a eu pour résultat de détruire ces cultures traditionnelles entraînant ainsi «le noyau éthique et mythique de l’humanité».Le caractère d’unicité de cette civilisation mondiale a effacé la diversité qui a été sa raison d’être. Pendant longtemps, à l’échelle internationale, comme à l’échelle nationale (algérienne), l’idéologie du modernisme a relégué au rang d’accessoire folklorique culture et tradition y compris l’architecture vernaculaire. Il leur a donné une connotation d’archaïsme paradoxalement à la modernité synonyme de progrès et de développement. Cette vision évolutionniste les a toujours considérées comme un obstacle et un frein à l’accès à la civilisation universelle. Tradition et modernité, deux aspects qui paradoxalement coexistent dans la réalité algérienne. Si l’une, la plus récente domine aujourd’hui largement, elle n’a pas pour autant effacé l’autre, toujours vivante, sous forme d’une cristallisation de la mémoire dans les lieux et les milieux. Paul Ricœur dit si justement que «le conflit naît de là ; nous sentons bien que cette unique civilisation mondiale exerce en même temps une sorte d’action d’usure ou d’érosion aux dépens du fond culturel qui a fait les grandes civilisations du passé». Par conséquent, selon lui, les peuples qui sortent du sous-développement se trouvent face à un dilemme. C’est-à-dire : pour accéder par la grande porte à la civilisation moderne et faire partie des grands de ce monde, faudrait- il, que nos sociétés fassent abstraction de notre vieux passé culturel, qui a toujours été notre raison d’être? Paul Ricœur suggère pour cela qu’il faut d’une part se réenraciner dans son passé, se refaire une âme nationale et dresser cette revendication spirituelle et culturelle face aux colonisateurs et d’autre part, en même temps, entrer dans la rationalité scientifique, technique, politique ; ce qui exige bien souvent l’abandon pur et simple de tout un passé culturel. Le problème demeure entier.
Architecture et Méditerranée
En réponse au conflit cité ci-dessus, notre travail vise à promouvoir un patrimoine culturel architectural régional. Ceci consiste à utiliser l’architecture comme une «stratégie de résistance». Afin d’empêcher la perte identitaire qu’entraîne inévitablement le phénomène d’universalisation et non pas pour régresser dans un historicisme nostalgique. «Cultiver cette résistance, c’est le seul moyen d’affirmer une identité culturelle qui ne risquera pas de se perdre lorsqu’elle recourra discrètement à la technique universelle». Cette «stratégie de résistance » s’approprie la dénomination de régionalisme critique forgée par Alex Tzonis et Liliane Lefaivre dans leur essai The Grid and the Pathway de 1981 ils le définissent ainsi : «En forme de définition générale, on peut dire qu’il encourage les traits architectoniques locaux ou individuels de préférence aux caractères universels et abstraits». Par conséquent, il ne s’agit pas de retourner aux modèles de structure traditionnelle, puisqu’il serait insuffisant de se baser uniquement sur les formes autochtones d’une région particulière. En fait, il s’agit de comparer les différents modèles des diverses régions bordant la Méditerranée et d’en déduire une typologie de base dominante afin d’affirmer l’appartenance aux territoires riverains de la Méditerranée et d’en définir les invariants sur le plan architectural. «Le propos fondamental du régionalisme critique est d’amortir l’impact de la civilisation universelle au moyen d’éléments empruntés indirectement aux particularités propres à chaque lieu». Or, le monde méditerranéen s’identifie à des lieux authentiques propres à son histoire et à ses régions. Ses peuples ont une histoire commune. Chaque pays autour de la Méditerranée possède un héritage de l’époque phénicienne, grecque, romaine, chrétienne, byzantine et islamique. Ils portent tous les traces indélébiles d’un patrimoine bâti historique,et par conséquent des traditions vernaculaires similaires. Pour citer Fernand Braudel, la Méditerranée présente une homogénéité culturelle dans le comportement de ses sociétés. Ainsi, nous sommes en mesure d’affirmer que «l’identité de l’homme présuppose l’identité du lieu». Nous nous trouvons en présence de lieux authentiques et particuliers, faits de géométries simples, de formes cubiques, de terrasses et de façades badigeonnées à la chaux qui donnent des images communes aux divers paysages méditerranéens. Il y a certes des nuances, dans les dimensions et les marques distinctives de chaque région, mais l’essence est archétypale. D’emblée, en vue de la qualité architecturale de ces habitations, il est inopportun de les classer comme des éléments de la mémoire morte et de s’empresser de les qualifier de patrimoine culturel historique sans en tirer quelques leçons d’architecture. Tous ces vieux bâtis sont certes insalubres et dépourvus de confort mais ils sont pleins d’humanité. Ils représentent un enracinement profond et «les composantes d’un patrimoine social». «Même si en des temps de déclin du nationalisme, d’incertitude culturelle et de scepticisme religieux, le sens de cette dernière expression flotte parfois, elle n’en désigne pas moins aujourd’hui, un bien matériel et spirituel qui nous paraît infiniment précieux ». Ainsi, le terme patrimoine exprime le «génie créateur de notre communauté». Alain Boudin remarque à juste titre qu’en conséquence du progrès, le monde se sécularise, aucune valeur ne s’impose comme supérieure aux autres, la rationalité domine. La dimension sacrée disparaît entraînant la perte d’une partie de la mémoire collective. «Les milieux de mémoire » sont vulgairement substitués à des «lieux de mémoire» où l’on assiste spectateur à l’ossification de notre passé. Les pratiques les plus authentiques de la tradition disparaissent au profit d’une production sociale de la mémoire. Or, cette dernière doit demeurer vivante et être préservée dans des lieux vécus quotidiennement. C’est ce qui s’apparente au terme «d’espace concret» auquel se rapporte C. Norberg Schultz pour approfondir la notion de lieu comme nous l’entendons : «Alors que l’espace indique l’organisation tridimensionnelle des éléments composants du lieu, le caractère, lui, dénote “l’atmosphère” générale qui représente la propriété la plus compréhensive de n’importe quel lieu.» Donc, au lieu d’établir une distinction entre espace et caractère, on peut utiliser un concept unique comme «l’espace vécu» ou «espace concret» : «totalité tridimensionnelle intuitive de l’expérience quotidienne». Ce qui nous ramène à la notion de «milieux de mémoire» employée par Pierre Nora, lieu où se tissent des relations sociales. Le concept de lieu est toujours rattaché au concept de caractère, de limite et d’appartenance. Au vu de ces propos, il est nécessaire de mettre en évidence les caractéristiques archétypales du patrimoine bâti historique des régions méditerranéennes. L’unité intégrale de ces lieux a été fragmentée. Sans aucun doute, certains de ces fragments ont survécu et existent encore. Ces fragments de mémoire sont déposés dans des lieux en tant que représentants d’un passé gelé et ossifié, ce sont les vestiges d’un passé matérialisant une culture emprisonnée dans des musées.
Sétif : la réminiscence des origines
Nous avons dans le cas présent la chance de pouvoir faire la lumière sur certains de ces vestiges relégués au passé et longtemps enfouis sous terre, ignorés au plus profond des mémoires. Il s’agit notamment du cas de la ville de Sétif, aujourd’hui grande agglomération située à l’est de l’Algérie qui a fait entre 1981 et 1985 l’objet de fouilles archéologiques par la Direction des antiquités algériennes. Il en résulte une découverte très intéressante sur l’évolution historique de cette ville. «Sitifis romaine», jusqu’alors considérée ayant connu uniquement les civilisations romaine et byzantine ainsi que le colonialisme, aurait aussi vécu une période islamique. La période inscrite entre l’ère byzantine et l’ère coloniale ayant été complètement occultée, c'est-à-dire qu’une rupture de l’enchaînement historique s’est opérée. A la lumière de cette étonnante révélation, il apparaît clairement que l’histoire de la ville de Sétif a longtemps subi un préjudice quant à ses origines. Elle a été lésée de toute une partie de son patrimoine historique. Aïcha- Aziza Amamra, Amar Benmansour, Elizabeth Fentress, Anissa Mohamed, les quatre archéologues ayant pris part aux fouilles, font cas d’un fait montrant la volonté des autorités françaises (à travers la personne du commandant Delamare en 1848) d’éradiquer cette frange historique, ne prenant en considération lors de leurs relevés que les vestiges des époques romaine et byzantine. Ainsi, il aurait volontairement omis de signaler la présence d’une ruine d’un mur de rempart datant de l’époque islamique qu’il aurait banalement qualifié de «mur tardif». Ces récentes fouilles archéologiques nous révèlent qu’il a bien existé une architecture domestique islamique où nous décelons une typologie de base nous permettant d’affirmer l’appartenance de Sétif à l’ensemble des villes méditerranéennes en vue de leur langage architectural commun. Sur la base de la restitution des origines historiques à la ville de Sétif (à l’appui de relevés, documents, écrits…) et afin de mettre en évidence son appartenance à l’ensemble géographique méditerranéen, à l’instar des autres villes méditerranéennes telles qu’Alger, Marseille, Istanbul, Barcelone, etc. nous nous proposons, en toute hypothèse, et en référence à des travaux de classification typologique de construction effectués ultérieurement par le Laboratoire d’architecture méditerranéenne dans le cadre de ses recherches sur la Méditerranée, de déterminer la typologie de base du logis populaire à Sétif. Par ailleurs, le Laboratoire d’architecture méditerranéenne (*) est un réseau de chercheurs dont l’objectif est de promouvoir l’identité particulière et les spécificités architecturales de chaque entité méditerranéenne. Les objectifs du laboratoire sont de réaliser, d’appuyer et de coordonner les études de recherche, d’éducation, de documentation et d’information sur l’héritage architectural des territoires dont la culture et la géographie sont en rapport avec la mer Méditerranée.
Nous avons élaboré la méthode de travail suivante :
Première phase :
Suite aux fouilles archéologiques, Elizabeth Fentress et Aïcha-Azziza Amamra ont écrit un article, «Sétif : évolution d’un quartier», dans lequel elles mettent en avant les résultats des fouilles. Sur la base de cet article, nous avons tenté de résumer l’aspect morphologique de la ville de Sétif à l’époque islamique.
1 - Sur le plan de l’urbanisme :

- Sétif est alors une ville intramuros d’environ 14 ha, dont la zone habitée devait se limiter à l’intérieur de la forteresse byzantine et à ses alentours immédiats.
- On relève que la mise en place du rempart de la ville aurait été faite au milieu du XIe siècle, correspondant à une période d’insécurité où les Hammadites auraient lancé une période de fortification des villes sous leur contrôle.
- L’ensemble du quartier a des caractères profondément islamiques.
- Le développement du quartier répond à un schéma évolutif organique : une maison en engendre d’autres qui lui sont accolées et forment un groupement de cellules similaires (rappelant l’aspect des médinas).
a - Les maisons sont grandes mais pas riches, fermées sur elles-mêmes pour former des groupes compacts.
b - Leurs tailles relativement égales suggèrent une population du quartier sans hiérarchie particulière.
- Une construction circulaire dont le diamètre semble dépasser les 30 m a été découverte, elle représenterait une piscine monumentale, véritable «bassin des Hammadites», rappelant l’architecture des palais des Xe et XIe siècles.
2 - Sur le plan de l’habitat :
Principales caractéristiques morphologiques des maisons : (voir figure 2)
- Les maisons sont datées entre le X et XIe siècle
- L’accès y est limité par une seule entrée en chicane.
- On note la prépondérance de la cour sur le reste de l’édifice : cette construction fortement centralisée de l’habitat domestique reflète la structure de la famille qui l’habitait : famille islamique patriarcale.
Cette configuration se traduit par un espace central autour duquel s’organisent d’autres espaces, elle rappelle celle de la Médina de l’Afrique du Nord, au même titre que Tunis, Meknès, Tlemcen, etc.
Deuxième phase

Nous avons comparé un plan type du logis populaire découvert lors des fouilles archéologiques de la ville de Sétif et à d’autres types de logis populaires situés en Méditerranée. Cet essai de classification typologique nous a permis de classer le type populaire sétifien comme ayant une typologie de base identique à celle des types méditerranéens répertoriés en Kabylie, au Maroc, en Tunisie, en Espagne et en Grèce.
Conclusion
: Les résultats de cette recherche ont été obtenus grâce aux études pluridisciplinaires faisant appel aux connaissances d’architecture, d’archéologie, d’histoire, d’urbanisme et de science des textes. Cette pluridisciplinarité a restitué à l’espace méditerranéen sa réactualisation en cette période cruciale dans laquelle l’Algérie s’apprête à intégrer éventuellement l’Union pour la Méditerranée. Tous les Etats des pays méditerranéens sont conscients de la valeur culturelle de leur architecture et des risques qu’ils courent dans une vision de la Méditerranée réduite à une simple marchandise ou bien une utilisation non rationnelle du littoral de la mer méditerranée au profit de l’industrie touristique. Les travaux de recherche doivent se concentrer sur l’enchaînement historique et environnemental. Ces projets de recherche doivent se projeter avec les plus grandes exigences sur la qualité environnementale. La recherche de l’équilibre écologique entre les êtres humains et leur habitat nécessite l’élaboration de critères et d’actions sous forme d’une coopération méditerranéenne qui peut se traduire par :
1 - La création d’une Ecole nationale supérieure d’architecture méditerranéenne en Algérie, dont le cursus de formation est universitaire et pluridisciplinaire, axé sur la connaissance, la gestion, les identités et territoires, la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine architectural méditerranéen dans toute sa diversité..
2 - La concertation publique pour tout montage de projet en faisant appel à des professionnels, scientifiques, société civile et institutions culturelles.
Paul Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Ed. le Seuil, 1955 in Revue Critique : l’objet architecture, 1987, revue générale des publications françaises et étrangères.
Kenneth Frampton article, «Pour un régionalisme critique et une architecture de résistance», p.66.
Kenneth Frampton, «Pour un régionalisme critique et une architecture de résistance», in L’objet architecture», revue générale des publications françaises et étrangères, janv-fév 1987,n°476-477, p.66, Kenneth Frampton op.cit, p.71. A
.Tzonis et L. Lefaivre , «The grid and the pathway», in Architecture in Greece n°15, Athènes, in Kenneth Frampton, «Pour un régionalisme critique et une architecture de résistance», op.cit,p.72.
Kenneth Frampton, «Pour un régionalisme critique et une architecture de résistance», op.cit, p.72.
Fernand Braudel in «Leisure architecture in the Mediterranean culture», Conferencia International «Arquitectura del Ocio en la Cultura Mediterranea», Palma de Mallorca, Octobre 1992.
Martin Heidegger in Christian Norberg Schulz, «Génius-loci : Paysage, ambiance, architecture », p.22, Editions Mardaga.
Alain Boudin, «le patrimoine réinventé», p.7, Ed. P.U.F, Paris, 1984
Christian Norberg Schulz, «Génius-loci», op.cit, p.10.
Kevin Lynch, «L’image de la cité», in Christian Norberg Schulz, «Génius-loci», op.cit, p.12.
Pierre Nora, «General introduction : Between Memory and History» in Realms of memory : Rethiniking the French past. Vol. I : Conflicts and Divisions, pp -1- 20, New-York, Columbia University Press, 1996 in «Spaces of Memory and Practices of restauration», 7th Mediterranean Social and Political Research Meeting, Florence & Montecatini, Mars, 2006.
Aïcha-Aziza Amamra, Amar Benmansour, Elizabeth Fentress, Anissa Mohamed, Fouilles de Sétif 1977-1985, supplément au bulletin d’archéologie algerienne, sous-presse.
* LAM est un laboratoire de recherches agréé en 2000 par le ministère de l’Enseignement supérieur, rattaché à l’Université Farhat Abbès de Sétif.
La taille moyenne d’une maison est de 328 m2, dont 53% sont occupés par la cour. L’espace domestique reflète la structure familiale, le rapport des membres de la famille avec le père est traduit par celui des pièces de la maison à la cour. Elles sont relativement semblables et polyvalentes et toutes dépendantes de l’espace central qui les réunit.
Z. H. et B. M.
* Pr Zeghlache Hamza, Laboratoire d’architecture méditerranéenne, Université Farhat-Abbas, Sétif
Bousnina Monia, maître assistante, doctorante, Laboratoire d’architecture méditerranéenne, Université Farhat-Abbas, Sétif.

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