Considération générale : Un nom qui, depuis treize siècles, est
intégré à l’aire de la civilisation arabo-berbéro-islamique, l’Algérie,
pays maghrébin empreint d’une richesse historique et culturelle
intarissable a toujours subi l’influence méditerranéenne au nord et
africaine au sud. Ceci étant donné sa position géographique chevauchant
les deux continents. La culture sédimentée depuis la nuit des temps, a
survécu aux malveillances de l’histoire et continue de se manifester au
quotidien. De ce fait, on se doit de la mettre en exergue. Le mouvement
de modernisation ainsi que le phénomène d’universalisation a eu pour
résultat de détruire ces cultures traditionnelles entraînant ainsi «le
noyau éthique et mythique de l’humanité».Le caractère d’unicité de cette
civilisation mondiale a effacé la diversité qui a été sa raison d’être.
Pendant longtemps, à l’échelle internationale, comme à l’échelle
nationale (algérienne), l’idéologie du modernisme a relégué au rang
d’accessoire folklorique culture et tradition y compris l’architecture
vernaculaire. Il leur a donné une connotation d’archaïsme paradoxalement
à la modernité synonyme de progrès et de développement. Cette vision
évolutionniste les a toujours considérées comme un obstacle et un frein
à l’accès à la civilisation universelle. Tradition et modernité, deux
aspects qui paradoxalement coexistent dans la réalité algérienne. Si
l’une, la plus récente domine aujourd’hui largement, elle n’a pas pour
autant effacé l’autre, toujours vivante, sous forme d’une
cristallisation de la mémoire dans les lieux et les milieux. Paul Ricœur
dit si justement que «le conflit naît de là ; nous sentons bien que
cette unique civilisation mondiale exerce en même temps une sorte
d’action d’usure ou d’érosion aux dépens du fond culturel qui a fait les
grandes civilisations du passé». Par conséquent, selon lui, les peuples
qui sortent du sous-développement se trouvent face à un dilemme.
C’est-à-dire : pour accéder par la grande porte à la civilisation
moderne et faire partie des grands de ce monde, faudrait- il, que nos
sociétés fassent abstraction de notre vieux passé culturel, qui a
toujours été notre raison d’être? Paul Ricœur suggère pour cela qu’il
faut d’une part se réenraciner dans son passé, se refaire une âme
nationale et dresser cette revendication spirituelle et culturelle face
aux colonisateurs et d’autre part, en même temps, entrer dans la
rationalité scientifique, technique, politique ; ce qui exige bien
souvent l’abandon pur et simple de tout un passé culturel. Le problème
demeure entier.
Architecture et Méditerranée
En réponse au conflit cité ci-dessus, notre travail vise à
promouvoir un patrimoine culturel architectural régional. Ceci consiste
à utiliser l’architecture comme une «stratégie de résistance». Afin
d’empêcher la perte identitaire qu’entraîne inévitablement le phénomène
d’universalisation et non pas pour régresser dans un historicisme
nostalgique. «Cultiver cette résistance, c’est le seul moyen d’affirmer
une identité culturelle qui ne risquera pas de se perdre lorsqu’elle
recourra discrètement à la technique universelle». Cette «stratégie de
résistance » s’approprie la dénomination de régionalisme critique forgée
par Alex Tzonis et Liliane Lefaivre dans leur essai The Grid and the
Pathway de 1981 ils le définissent ainsi : «En forme de définition
générale, on peut dire qu’il encourage les traits architectoniques
locaux ou individuels de préférence aux caractères universels et
abstraits». Par conséquent, il ne s’agit pas de retourner aux modèles de
structure traditionnelle, puisqu’il serait insuffisant de se baser
uniquement sur les formes autochtones d’une région particulière. En
fait, il s’agit de comparer les différents modèles des diverses régions
bordant la Méditerranée et d’en déduire une typologie de base dominante
afin d’affirmer l’appartenance aux territoires riverains de la
Méditerranée et d’en définir les invariants sur le plan architectural.
«Le propos fondamental du régionalisme critique est d’amortir l’impact
de la civilisation universelle au moyen d’éléments empruntés
indirectement aux particularités propres à chaque lieu». Or, le monde
méditerranéen s’identifie à des lieux authentiques propres à son
histoire et à ses régions. Ses peuples ont une histoire commune. Chaque
pays autour de la Méditerranée possède un héritage de l’époque
phénicienne, grecque, romaine, chrétienne, byzantine et islamique. Ils
portent tous les traces indélébiles d’un patrimoine bâti historique,et
par conséquent des traditions vernaculaires similaires. Pour citer
Fernand Braudel, la Méditerranée présente une homogénéité culturelle
dans le comportement de ses sociétés. Ainsi, nous sommes en mesure
d’affirmer que «l’identité de l’homme présuppose l’identité du lieu».
Nous nous trouvons en présence de lieux authentiques et particuliers,
faits de géométries simples, de formes cubiques, de terrasses et de
façades badigeonnées à la chaux qui donnent des images communes aux
divers paysages méditerranéens. Il y a certes des nuances, dans les
dimensions et les marques distinctives de chaque région, mais l’essence
est archétypale. D’emblée, en vue de la qualité architecturale de ces
habitations, il est inopportun de les classer comme des éléments de la
mémoire morte et de s’empresser de les qualifier de patrimoine culturel
historique sans en tirer quelques leçons d’architecture. Tous ces vieux
bâtis sont certes insalubres et dépourvus de confort mais ils sont
pleins d’humanité. Ils représentent un enracinement profond et «les
composantes d’un patrimoine social». «Même si en des temps de déclin du
nationalisme, d’incertitude culturelle et de scepticisme religieux, le
sens de cette dernière expression flotte parfois, elle n’en désigne pas
moins aujourd’hui, un bien matériel et spirituel qui nous paraît
infiniment précieux ». Ainsi, le terme patrimoine exprime le «génie
créateur de notre communauté». Alain Boudin remarque à juste titre qu’en
conséquence du progrès, le monde se sécularise, aucune valeur ne
s’impose comme supérieure aux autres, la rationalité domine. La
dimension sacrée disparaît entraînant la perte d’une partie de la
mémoire collective. «Les milieux de mémoire » sont vulgairement
substitués à des «lieux de mémoire» où l’on assiste spectateur à
l’ossification de notre passé. Les pratiques les plus authentiques de la
tradition disparaissent au profit d’une production sociale de la
mémoire. Or, cette dernière doit demeurer vivante et être préservée dans
des lieux vécus quotidiennement. C’est ce qui s’apparente au terme
«d’espace concret» auquel se rapporte C. Norberg Schultz pour
approfondir la notion de lieu comme nous l’entendons : «Alors que
l’espace indique l’organisation tridimensionnelle des éléments
composants du lieu, le caractère, lui, dénote “l’atmosphère” générale
qui représente la propriété la plus compréhensive de n’importe quel
lieu.» Donc, au lieu d’établir une distinction entre espace et
caractère, on peut utiliser un concept unique comme «l’espace vécu» ou
«espace concret» : «totalité tridimensionnelle intuitive de l’expérience
quotidienne». Ce qui nous ramène à la notion de «milieux de mémoire»
employée par Pierre Nora, lieu où se tissent des relations sociales. Le
concept de lieu est toujours rattaché au concept de caractère, de limite
et d’appartenance. Au vu de ces propos, il est nécessaire de mettre en
évidence les caractéristiques archétypales du patrimoine bâti historique
des régions méditerranéennes. L’unité intégrale de ces lieux a été
fragmentée. Sans aucun doute, certains de ces fragments ont survécu et
existent encore. Ces fragments de mémoire sont déposés dans des lieux en
tant que représentants d’un passé gelé et ossifié, ce sont les vestiges
d’un passé matérialisant une culture emprisonnée dans des musées.
Sétif : la réminiscence des origines
Nous avons dans le cas présent la chance de pouvoir faire la lumière
sur certains de ces vestiges relégués au passé et longtemps enfouis sous
terre, ignorés au plus profond des mémoires. Il s’agit notamment du cas
de la ville de Sétif, aujourd’hui grande agglomération située à l’est de
l’Algérie qui a fait entre 1981 et 1985 l’objet de fouilles
archéologiques par la Direction des antiquités algériennes. Il en
résulte une découverte très intéressante sur l’évolution historique de
cette ville. «Sitifis romaine», jusqu’alors considérée ayant connu
uniquement les civilisations romaine et byzantine ainsi que le
colonialisme, aurait aussi vécu une période islamique. La période
inscrite entre l’ère byzantine et l’ère coloniale ayant été complètement
occultée, c'est-à-dire qu’une rupture de l’enchaînement historique s’est
opérée. A la lumière de cette étonnante révélation, il apparaît
clairement que l’histoire de la ville de Sétif a longtemps subi un
préjudice quant à ses origines. Elle a été lésée de toute une partie de
son patrimoine historique. Aïcha- Aziza Amamra, Amar Benmansour,
Elizabeth Fentress, Anissa Mohamed, les quatre archéologues ayant pris
part aux fouilles, font cas d’un fait montrant la volonté des autorités
françaises (à travers la personne du commandant Delamare en 1848)
d’éradiquer cette frange historique, ne prenant en considération lors de
leurs relevés que les vestiges des époques romaine et byzantine. Ainsi,
il aurait volontairement omis de signaler la présence d’une ruine d’un
mur de rempart datant de l’époque islamique qu’il aurait banalement
qualifié de «mur tardif». Ces récentes fouilles archéologiques nous
révèlent qu’il a bien existé une architecture domestique islamique où
nous décelons une typologie de base nous permettant d’affirmer
l’appartenance de Sétif à l’ensemble des villes méditerranéennes en vue
de leur langage architectural commun. Sur la base de la restitution des
origines historiques à la ville de Sétif (à l’appui de relevés,
documents, écrits…) et afin de mettre en évidence son appartenance à
l’ensemble géographique méditerranéen, à l’instar des autres villes
méditerranéennes telles qu’Alger, Marseille, Istanbul, Barcelone, etc.
nous nous proposons, en toute hypothèse, et en référence à des travaux
de classification typologique de construction effectués ultérieurement
par le Laboratoire d’architecture méditerranéenne dans le cadre de ses
recherches sur la Méditerranée, de déterminer la typologie de base du
logis populaire à Sétif. Par ailleurs, le Laboratoire d’architecture
méditerranéenne (*) est un réseau de chercheurs dont l’objectif est de
promouvoir l’identité particulière et les spécificités architecturales
de chaque entité méditerranéenne. Les objectifs du laboratoire sont de
réaliser, d’appuyer et de coordonner les études de recherche,
d’éducation, de documentation et d’information sur l’héritage
architectural des territoires dont la culture et la géographie sont en
rapport avec la mer Méditerranée.
Nous avons élaboré la méthode de travail suivante :
Première phase : Suite aux fouilles archéologiques, Elizabeth
Fentress et Aïcha-Azziza Amamra ont écrit un article, «Sétif : évolution
d’un quartier», dans lequel elles mettent en avant les résultats des
fouilles. Sur la base de cet article, nous avons tenté de résumer
l’aspect morphologique de la ville de Sétif à l’époque islamique.
1 - Sur le plan de l’urbanisme :
- Sétif est alors une ville intramuros d’environ 14 ha, dont la zone
habitée devait se limiter à l’intérieur de la forteresse byzantine et à
ses alentours immédiats.
- On relève que la mise en place du rempart de la ville aurait été faite
au milieu du XIe siècle, correspondant à une période d’insécurité où les
Hammadites auraient lancé une période de fortification des villes sous
leur contrôle.
- L’ensemble du quartier a des caractères profondément islamiques.
- Le développement du quartier répond à un schéma évolutif organique :
une maison en engendre d’autres qui lui sont accolées et forment un
groupement de cellules similaires (rappelant l’aspect des médinas).
a - Les maisons sont grandes mais pas riches, fermées sur elles-mêmes
pour former des groupes compacts.
b - Leurs tailles relativement égales suggèrent une population du
quartier sans hiérarchie particulière.
- Une construction circulaire dont le diamètre semble dépasser les 30 m
a été découverte, elle représenterait une piscine monumentale, véritable
«bassin des Hammadites», rappelant l’architecture des palais des Xe et
XIe siècles.
2 - Sur le plan de l’habitat : Principales caractéristiques
morphologiques des maisons : (voir figure 2)
- Les maisons sont datées entre le X et XIe siècle
- L’accès y est limité par une seule entrée en chicane.
- On note la prépondérance de la cour sur le reste de l’édifice : cette
construction fortement centralisée de l’habitat domestique reflète la
structure de la famille qui l’habitait : famille islamique patriarcale.
Cette configuration se traduit par un espace central autour duquel
s’organisent d’autres espaces, elle rappelle celle de la Médina de
l’Afrique du Nord, au même titre que Tunis, Meknès, Tlemcen, etc.
Deuxième phase
Nous avons comparé un plan type du logis populaire découvert lors des
fouilles archéologiques de la ville de Sétif et à d’autres types de
logis populaires situés en Méditerranée. Cet essai de classification
typologique nous a permis de classer le type populaire sétifien comme
ayant une typologie de base identique à celle des types méditerranéens
répertoriés en Kabylie, au Maroc, en Tunisie, en Espagne et en Grèce.
Conclusion : Les résultats de cette recherche ont été obtenus grâce
aux études pluridisciplinaires faisant appel aux connaissances
d’architecture, d’archéologie, d’histoire, d’urbanisme et de science des
textes. Cette pluridisciplinarité a restitué à l’espace méditerranéen sa
réactualisation en cette période cruciale dans laquelle l’Algérie
s’apprête à intégrer éventuellement l’Union pour la Méditerranée. Tous
les Etats des pays méditerranéens sont conscients de la valeur
culturelle de leur architecture et des risques qu’ils courent dans une
vision de la Méditerranée réduite à une simple marchandise ou bien une
utilisation non rationnelle du littoral de la mer méditerranée au profit
de l’industrie touristique. Les travaux de recherche doivent se
concentrer sur l’enchaînement historique et environnemental. Ces projets
de recherche doivent se projeter avec les plus grandes exigences sur la
qualité environnementale. La recherche de l’équilibre écologique entre
les êtres humains et leur habitat nécessite l’élaboration de critères et
d’actions sous forme d’une coopération méditerranéenne qui peut se
traduire par :
1 - La création d’une Ecole nationale supérieure d’architecture
méditerranéenne en Algérie, dont le cursus de formation est
universitaire et pluridisciplinaire, axé sur la connaissance, la
gestion, les identités et territoires, la sauvegarde et la mise en
valeur du patrimoine architectural méditerranéen dans toute sa
diversité..
2 - La concertation publique pour tout montage de projet en faisant
appel à des professionnels, scientifiques, société civile et
institutions culturelles.
Paul Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Ed. le Seuil, 1955 in Revue
Critique : l’objet architecture, 1987, revue générale des publications
françaises et étrangères.
Kenneth Frampton article, «Pour un régionalisme critique et une
architecture de résistance», p.66.
Kenneth Frampton, «Pour un régionalisme critique et une architecture de
résistance», in L’objet architecture», revue générale des publications
françaises et étrangères, janv-fév 1987,n°476-477, p.66, Kenneth
Frampton op.cit, p.71. A
.Tzonis et L. Lefaivre , «The grid and the pathway», in Architecture in
Greece n°15, Athènes, in Kenneth Frampton, «Pour un régionalisme
critique et une architecture de résistance», op.cit,p.72.
Kenneth Frampton, «Pour un régionalisme critique et une architecture de
résistance», op.cit, p.72.
Fernand Braudel in «Leisure architecture in the Mediterranean culture»,
Conferencia International «Arquitectura del Ocio en la Cultura
Mediterranea», Palma de Mallorca, Octobre 1992.
Martin Heidegger in Christian Norberg Schulz, «Génius-loci : Paysage,
ambiance, architecture », p.22, Editions Mardaga.
Alain Boudin, «le patrimoine réinventé», p.7, Ed. P.U.F, Paris, 1984
Christian Norberg Schulz, «Génius-loci», op.cit, p.10.
Kevin Lynch, «L’image de la cité», in Christian Norberg Schulz, «Génius-loci»,
op.cit, p.12.
Pierre Nora, «General introduction : Between Memory and History» in
Realms of memory : Rethiniking the French past. Vol. I : Conflicts and
Divisions, pp -1- 20, New-York, Columbia University Press, 1996 in «Spaces
of Memory and Practices of restauration», 7th Mediterranean Social and
Political Research Meeting, Florence & Montecatini, Mars, 2006.
Aïcha-Aziza Amamra, Amar Benmansour, Elizabeth Fentress, Anissa Mohamed,
Fouilles de Sétif 1977-1985, supplément au bulletin d’archéologie
algerienne, sous-presse.
* LAM est un laboratoire de recherches agréé en 2000 par le ministère de
l’Enseignement supérieur, rattaché à l’Université Farhat Abbès de Sétif.
La taille moyenne d’une maison est de 328 m2, dont 53% sont occupés par
la cour. L’espace domestique reflète la structure familiale, le rapport
des membres de la famille avec le père est traduit par celui des pièces
de la maison à la cour. Elles sont relativement semblables et
polyvalentes et toutes dépendantes de l’espace central qui les réunit.
Z. H. et B. M.
* Pr Zeghlache Hamza, Laboratoire d’architecture méditerranéenne,
Université Farhat-Abbas, Sétif
Bousnina Monia, maître assistante, doctorante, Laboratoire
d’architecture méditerranéenne, Université Farhat-Abbas, Sétif.
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