Medbouli, le célèbre libraire du Caire, devenu, grâce à son échoppe
de Talaat Harb, éditeur et hadj, n'ira sans doute pas en enfer. Il a été
saisi d'une sainte frousse en découvrant par hasard, qu'on avait édité à
son insu deux livres brûlots de Nawal Saadaoui. Il est venu la semaine
dernière, en toute contrition, raconter comment il a sauvé l'âme du
peuple d'Egypte, et la sienne, en détruisant simplement deux livres. Sur
la chaîne privée Dream, Hadj Medbouli avait la tête d'un repenti,
récemment extirpé d'une cellule de commissariat et faisant des aveux
spontanés. Il n'a rien vu le hadj, ni La chute de l'imamni Le Dieu
présente sa démission. Il était absent, peut-être en pèlerinage mais il
ne l'a pas précisé, lors de l'impression de ces deux ouvrages de
Saadaoui. Avec tout le bruit fait depuis des mois autour du second
ouvrage, Le Dieu présente sa démission, hadj Medbouli, tout entier à ses
dévotions, n'a rien lu et rien entendu. C'est un journaliste qui aurait
attiré son attention sur le fait qu'il détenait encore 2000 exemplaires
de deux ouvrages diaboliques écrits par l'ennemie publique de la ligue
des éveillés. Eh oui! Ce n'est que huit mois après le lancement de la
campagne que notre éditeur a réagi. Comme les Dormeurs de la Caverne(1),
il a eu la surprise de sa vie en découvrant ce qui s'était tramé durant
son long sommeil. Prenant son courage à deux mains (en plus de celles
des agents de police ?), Hadj Medbouli a résolu de détruire les deux
ouvrages en question. Le feu ? Pas question! Ça rappelle les autodafés
chrétiens et ça fait archaïque. En plus le feu, Hadj Medbouli, il n'aime
pas tellement depuis qu'il frise le dépôt de bilan en matière
d'indulgences mecquoises. On évite de recourir au feu quand on a peur de
finir, pour l'éternité, en combustible renouvelable. Et puis, il existe
aujourd'hui un moyen plus moderne de se débarrasser d'un livre, un moyen
aussi radical que la censure préalable. Medbouli, déchargeons-le de son
titre de «hadj» trop lourd à porter, a joué à fond le rôle du Témoin qui
n'a rien vu. Pour Le Dieu présente sa démission, Medbouli a une
explication très convaincante pour le commun des téléspectateurs :
«C'est le titre ! Dieu présente sa démission, ce n'est pas possible et
j'ai peur de mon Dieu. Imaginons que ce livre soit lu par tout le monde
et qu'on dise que c'est Hadj Medbouli qui l'a édité ? Quelles auraient
été les conséquences pour moi ? Ma vie serait devenue un enfer.» La
voilà l'explication : l'enfer sur terre, avec ses piloris, ses
excommunications et ses mises au ban, serait plus terrible encore aux
yeux de l'ancien libraire de gauche. Quant au second ouvrage, La Chute
de l'Imam, il n'y a pas d'explication formulée ou bredouillée : il a
juste accompagné l'autre, en gage de bonne volonté, pour amadouer Al-
Azhar et la société. Personne n'est dupe mais tout le monde se satisfait
de ces mensonges, pourvu qu'ils soient empreints de piété. Nawal
Saadaoui ironise sur les explications piteuses de Medbouli. Elle se dit
étonnée que l'éditeur puisse échapper à la géhenne, ayant déjà publié
une vingtaine de livres du même auteur. Cette dernière se méfie aussi de
cette «repentance » tardive. Interrogée au téléphone depuis Madrid, elle
affirme que Medbouli a subi des pressions pour agir ainsi. Reste à
savoir si ces pressions sont celles de l'écrase-doigt du poste de police
ou les injonctions des théologiens. Ce sont eux qui ont dirigé
d'ailleurs ce procès en direct à la télévision où l'avocat de la défense
était absent. Nawal Saadaoui était seule contre deux adversaires féroces
pour qui le peuple égyptien à la foi trop fragile pour qu'on puisse lui
permettre de lire n'importe quel livre. En plus des deux procureurs d'Al-Azhar,
il y avait encore Medbouli qui se ratatinait davantage sur son fauteuil,
comme pour offrir un minimum de prise au feu. Il a d'ailleurs disparu au
moment des réquisitoires islamistes. Nawal Saadaoui a d'ailleurs vite
compris que le combat était inégal mais elle s'est battue pied à pied.
«Ma grandmère, une paysanne analphabète, connaissait mieux Dieu que
vous.» «L'Islam n'a pas de clergé, de quel droit vous érigez- vous en
intermédiaire pour décider de qui est bon ou mauvais pour le peuple ?»
«Vous n'avez pas à juger mes écrits, laissez les gens lire mes ouvrages
et prononcer leurs propres jugements.» Et quand l'un des inquisiteurs
l'interpelle en lui donnant du «hanem», elle le reprend sèchement :
«Appelez-moi professeur ou docteur, je vous interdis de m'appeler hanem,
c'est une expression ottomane humiliante pour une femme comme moi. hanem
fait partie du langage du sérail et je hais cette période de la
monarchie.» Toujours est-il que ces échanges télévisés laissent une
pénible impression, de celles qu'a laissées dans l'histoire le procès de
Galilée. L'ouverture d'esprit contre l'intolérance obscurantiste, la
science contre la superstition et les mythes. On saisit mieux, à travers
ces débats d'un autre âge, à quel point nos sociétés sont en danger.
Encore faut-il regarder avec une certaine envie cette Egypte qui a
encore des Nawal Saadaoui pour défier la société. Un pays qui a encore
des journalistes qui ne caressent pas dans le sens du poil et qui ne
tombent pas en syncope en voyant leur drapeau sur une bouteille de
champagne (3). Vous savez aussi que les Egyptiens ont eu, comme nous,
des fuites dans les sujets de l'examen final du secondaire, l'équivalent
de notre baccalauréat. L'éditorialiste du quotidien Al- Badil s'est
indigné mercredi dernier non pas contre les fuites mais contre la
société qui les banalise. «Cette société stupide est pire que le régime
de Hosni Moubarak, que le gouvernement de Ahmed Nadhif, que la police de
Habib Al-Adli, que le Parlement de Fethi Sourour et que les impôts de
Boutros Ghali. Cette société stupide s'émerveille du suicide d'une
petite jeune fille à cause de la difficulté des examens. Ils ont publié
sa photo dans tous les journaux et dans toutes les télévisions. Ils ont
dit qu'elle portait le hidjab, qu'elle était pratiquante et qu'elle
avait appris le Coran (!!). Mais elle a été obligée de se suicider à
cause des sujets trop difficiles dans la majorité des matières de
l'examen du secondaire. Cette société stupide ne s'est pas interrogée
devant ce drame sur l'utilité du hidjab, du Coran et de l'Islam si toute
cette foi ne résiste pas devant des questions difficiles posées à un
examen médiocre pour un diplôme médiocre. Cette société stupide n'a pas
condamné l'idée du suicide à l'examen mais elle a, au contraire,
renforcé cette idée. Elle l'a célébrée et semée dans l'esprit des jeunes
qui subissent un enseignement médiocre, une presse médiocre et une
gestion médiocre de toutes les affaires du pays. Cette société stupide
voudrait que tous les sujets, à tous les niveaux de l'enseignement,
soient connus à l'avance afin que les élèves les apprennent et viennent
avec les réponses le jour de l'examen.» Renseignements pris,
l'éditorialiste d' Al-Badil, Ibrahim Sayah, n'a pas pris de champagne
français ce jour-là. Je crois même savoir qu'il ne boit pas d'alcool. Ce
qui ne l'empêche pas de pétiller.
A. H.
(1) La Caverne (Sourate XVIII)
(2) Un témoin qui n'a rien vu, une des pièces à succès de Adel Imam qui
ont fondé la notoriété de l'acteur.
(3) Hou, les vilains Français qui ont mis le drapeau algérien à côté du
drapeau français sur une bouteille de champagne. Tout le monde sait
pourtant que les Algériens ne boivent ni champagne ni bière. Ils sont
devenus trop chers. C'était le cri d'indignation patriotique d'
Al-Khabar à la veille du 5 Juillet.
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