mardi 08 juillet 2008
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Régions : TIZI OUZOU
Oulkhou, la mémoire, le terroir et le poète


Le pèlerinage et le recueillement effectués à Oulkhou, en souvenir de la mort de Tahar Djaout, est un passage d’une rive à l’autre de la mémoire. Il y a, d'abord, le souvenir d’un passé tout proche qui ravive l’image du poète assassiné et accompagné en cette funeste journée du mois de juin de l’année 1993 à sa dernière demeure par une foule immense.

Il y a, ensuite, l’autre versant de la mémoire où se retrouvent les résonances végétales, bucoliques et minérales et tous les souvenirs inhérents à l’espace qui a vu naître le poète et qui constituent l’espace génétique de son œuvre, sa «madeleine de Proust».

Reportage réalisé par Saïd Aït-Mebarek

Oulkhou, 26 mai, onze heures. Sur l’une des nombreuses collines du village où repose T. Djaout, depuis 1993, face à la grande bleue, il plane toujours le même air de vide et d’abandon. Atmosphère de triste solitude qui tranche avec l’éclatante blancheur de cette journée ensoleillée du mois de mai. Baignés par les volutes de silence haché par le bruissement des arbres que doucement remue le sifflement du vent qui arrive de la Méditerranée qui ondule au loin, nous vient cette aphorisme : Oulkhou, ici repose le poète, entre la mémoire et le terroir, une formule inspirée par la gravité de l’instant et du rendez-vous qui a vu une poignée d’hommes et de femmes converger vers le petit cimetière d’Oulkhou.
Partout une impression d’oubli
Une épitaphe qui prendrait bien sa place sur le marbre funéraire qui recouvre la tombe du poète dont le nom a fini de se confondre avec celui de son village natal. Heureux paradoxe, s’il en est, puisqu’il profite bien à ce lieu dit qui a surgi, grâce ou à cause de la mort de Djaout, de l’anonymat et de nulle part pour finir, dans l’esprit de bien des gens et des visiteurs du jour, par s’associer au nom de l’auteur de l’Exproprié. Mais Oulkhou, en ce 26 mai 2008, semble toujours triste. Partout où se dirigent nos pas subsiste une impression d’oubli et de grisaille même si le soleil de cette journée pritannière inonde de son éclatante lumière les collines qui ondulent sous une verdure exubérante, suggère le contraire et invite le regard à l’allégresse, à la communion avec la terre. Dans la voiture qui chemine sur l’étroite route du village au bitume décrépi et parsemé de nids-de-poule, Da Akli n’arrête pas, comme il l’a fait depuis notre départ matinal de Tizi-Ouzou, d’effeuiller la chronique de son village. Là, il nous montre la maison des Djaout. En bas, le lieu où se sont déroulées des scènes racontées dans les Vigiles ; plus loin, il promène notre regard sur les collines balafrées par des torrents et des petits ruisseaux et sur lesquelles s’égrènent les villages qui entourent Oulkhou. En compagnie de Omar, étudiant à Paris, dont le sujet de thèse de doctorat porte sur les Vigiles, DaAkli nous montre les différents endroits où se tenaient les soldats français quand les villageois étaient rassemblés pour les fameuses séances de «sensibilisation» et de mise en garde. «Là-bas, dit-il encore, le lieu où à été exécuté un villageois», (encore une scène racontée dans les Vigiles). Intarissable, notre guide du jour se plaît à nous faire partager des souvenirs d’enfance se rapportant, tantôt aux dures années de la guerre, tantôt aux quelques moments de jeunesse partagés au village avec, se plaît-il à dire, Tahar. «Tu vois, nous dit-il, en arrivant devant la mosquée, c’est à partir d’ici que Tahar et moi-même transportions du sable sur une brouette. On était affecté lui et moi à cette tâche, une fois, c’est lui qui remplit la brouette et moi je la déplace, une autre fois c’est à mon tour de prendre la pelle et lui s’occupe à déplacer la brouette remplie de sable. C’était l’été et Tahar, qui revenait de Paris où il était étudiant à la Sorbonne, n’hésitait pas à se mêler aux villageois et à participer au volontariat pour la construction de cette mosquée que tu vois là, devant toi», nous raconte DaAkli qui tient ici à témoigner de l’esprit de tolérance qui animait Djaout. «Même s’il ne cachait pas son agnosticisme et son attachement à la laïcité, Tahar ne nourrissait aucune haine ni hostilité vis-à-vis de la religion ; ça serait lui faire un mauvais procès de ce côté-là, une attitude que certains ont cru devoir nécessaire de lui prêter. A tort.»
Réminiscences douloureuses

Retour vers la réalité. La voiture s’immobilise dans une sorte d’enclos, afrag, espace ouvert, entouré et commun à plusieurs demeures, celles des Gacemi, sans doute, puisque notre accompagnateur effectue une visite éclair dans sa propre maison qui est inoccupée. «Je viens quelquefois ici avec mes enfants et mes petits-enfants,. J’y avais même reçu des amis français il y a quelques années», nous dit-il. Sur notre chemin vers le cimetière, il échangera quelques mots avec des jeunes du village affairés à la construction d’une maison. Ils ne donnent pas l’impression d’être concernés par ce qui va se passer en bas, au cimetière. Même constat lorsque, de retour de la cérémonie, on rencontrera quelques septuagénaires du village assis à une terrasse mitoyenne à l’unique épicerie du village. Une discussion banale qui se limite à l’échange de quelques familiarités s’engagera avec Da Akli. Un vieux puis un autre viennent nous saluer. «Des journalistes ?», demande le vieux Abderahmane, le cousin de Da Akli, qui nous parle de son village et des hameaux qui l’entourent, Ichaâlalèene, Igoudjdal… On écarquille les yeux. «Ils sont méchants !», se hasarde-t-il à dire en français, pour parler de leurs voisins d’Igoudjdal. En fait, il voulait dire qu’ils sont courageux et intraitables, faisant référence à cette journée mémorable de l’hiver 1993 où un groupe de citoyens d’Igoudjdal a opposé une farouche résistance, armes à la main, à des terroristes qui voulaient investir le village. «Maintenant, les terroristes n’osent plus s’approchear des villages. Mais ils rodent dans les montagnes», plaisante le vieux Abderahmane, dont la bonhomie et le caractère visiblement taquin constituent une note de fraîcheur dans cette ambiance de monotonie qui semble coller au village, du moins, pour nous qui venions de quitter le cimetière. Comme lors des précédentes visites, des réminiscences douloureuses n’ont pas manqué, en cette journée de mai 2008, de rejaillir et d’imprégner les lieux et l’esprit des participants au recueillement dans le petit cimetière d’Oulkhou. Une atmosphère si bien rendue par la complainte aux accents lancinants et tristes exécutée magistralement au violon par la jeune Sarah, élève d’un conservatoire parisien et invitée de l’association Etoile du jour d’Ifigha. Les doigts agiles de l’adolescente font vibrer les cordes du violon pour entonner un air déchirant qui sonne encore comme une oraison funèbre qui rappelle le passé avec son cortège de deuils, de morts et de va-et-vient vers les cimetières. On ne peut revisiter Oulkhou sans avoir en playback cette journée funeste du début de l’été de l’année 1993 et l’image de cette marée humaine semblable à un linceul noir qui se répand dans un mouvement de flux et de reflux, arpentant ou descendant les pentes abruptes du village. Image paradoxale et en clair obscur d’un village qui reste, depuis, liée à l’idée de mort. Ce fut aussi un tragique coup de pouce de l’histoire : Oulkhou qui venait d’enterrer le plus connu d’entre ses enfants, s’est arraché à la morne réalité du temps qui coule pour s’ajouter à la multitude de noms et de lieux qui parcourent le pays devenus par la fatalité de la médiatisation d’une actualité tourmentée, le réceptacle d’une mémoire tatouée par la douleur et les ravages du déchaînement de la haine des fous de Dieu. Oulkhou, Tala Amara, Tala Bounane… des lieux semblables à beaucoup d’autres en Algérie où résonnent encore les staccatos des armes, les cris déchirants des trucidés et les plaintes éplorées de leurs parents.
Souvenirs, souvenirs...

Sur le marbre funéraire qui couvre la tombe du poète, des dates et des mots, éphémérides et témoignage de l’innommable horreur : «Ici, repose le poète et journaliste T. Djaout assassiné le 26.05.1993 à 8h30, victime d’un attentat intégriste. Il succombe à ses blessures le 12.06.1993 à 17 h.» Et puis, cette pensée posée en épitaphe par un groupe de citoyens d’un village de Béjaïa : «Les immortels sont ceux qui vivent aussi longtemps que notre mémoire collective où ils sont à jamais enterrés. Nous te pleurons, nous te suivons.» Il y a, ensuite, cette remontée dans le souvenir, ces instants volés à l’intimité d’une rencontre à laquelle nous invite A. Gasmi à découvrir les chemins de randonnées champêtres et les noms de lieus de mémoire si chère au poète natif d’Oulkhou. Notre guide du jour est intarissable de références bucoliques, de légendes, de petites comme de grandes histoires qui, selon lui, ont été à l’origine de l’inspiration de Djaout. «Tahar était hanté par une quête identitaire. Son village est le début de son interrogation et le départ de son œuvre. L’Exproprié, c’est le livre de l’interrogation ; dans les Rets de l’oiseleur, il raconte des histoires succulentes inspirées des randonnées à travers les champs et les vallées qui entourent le village. Bref, nous dit encore notre accompagnateur, ses récit et ses romans sont un prétexte pour dire la mémoire et le terroir, dans leurs versants historique, végétal et minéral.» Des éléments qui ont été fécondants de l’œuvre du poète habité par la quête des origines et la restitution du temps perdu.
S. A. M.

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