MICHEL VAUZELLE (ANCIEN MINISTRE FRANÇAIS)* :
«Nous avons besoin d’un rééquilibrage»
PIERRE RAZOUX (RESPONSABLE AU COLLÈGE DE DÉFENSE DE L’OTAN) :
«Il faut être pragmatique»
BENITA FERRERO-WALDNER (COMMISSION EUROPÉENNE)* :
«C’est un projet en évolution»
En complément à l’entretien du mois consacré à Henri Guaino qui est
en charge, à l’Élysée, le palais présidentiel français, du projet qui
retient notre attention, Le Soir d’Algérie a recueilli le témoignage de
Benita Ferero Waldner, la commissaire européenne aux relations
extérieures qui expose de manière très orthodoxe le point de vue de la
Commission européenne et celui de Michel Vauzelle, fortement impliqué en
sa qualité de président d’une région française à vocation
méditerranéenne, la région PACA qui semble sceptique sur la démarche
actuelle, même s’il partage l’esprit novateur et ambitieux, qui était la
sienne au départ. Ce sera la première partie du dossier que nous avons
préparé. Le Soir d’Algérie a recueilli, également, l’avis d’éminents
experts tant européens qu’arabes à propos de cette problématique,
désormais récurrente, de la construction d’un espace euro-méditerranéen
distinctif. Ce sera la deuxième partie du dossier. Voulant aller plus
loin dans l’examen de ce projet, Le Soir d’Algérie s’est interrogé sur
les liens pouvant exister avec les politiques des USA et de l’OTAN dans
la région méditerranéenne. Il a sollicité, à cette fin, l’avis du
département d’Etat américain et celui d’un expert réputé des questions
stratégiques. Ce sera la troisième partie du dossier. Dans l’édition de
demain, notre collaborateur Mohamed Chafik Mesbah, dans une contribution
assez caustique, recense les espoirs que peut soulever ce projet puis
identifie les attentes des opinions publiques de la rive sud de la
Méditerranée non sans mettre en exergue leur scepticisme apparent.
Naturellement, Le Soir d’Algérie, qui présente ce large panorama de
points de vue ne prétend pas épuiser un thème à peine prospecté. C’est
après le sommet de Paris qu’il sera possible de vérifier si cette
matrice méditerranéenne constitue bien, désormais, une dimension
essentielle de la politique extérieure de la France et de l’Europe, ou
bien qu’elle aura juste fourni le prétexte d’un feu d’artifice un peu
plus varié pour le 14 juillet de cette année.
MICHEL VAUZELLE (ANCIEN MINISTRE FRANÇAIS)* :
«Nous avons besoin d’un rééquilibrage»
Dossier réalisé par
Mohamed-Chafik Mesbah
Le Soir d’Algérie : Pour la Région PACA que vous présidez,
l’espace méditerranéen comme pont entre les deux rives de la mer, c’est
une réalité palpable ?
Michel Vauzelle : La Méditerranée nous unit, nous rapproche. Nous ne
sommes pas, comme on dit à Bruxelles, dans une situation de «voisinage »
par rapport aux pays du sud de la Méditerranée, mais nous cohabitons au
sein du même espace. Une partie de la Région que je préside est composée
de Français originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie, mais aussi
d’Italie, d’Espagne, de Grèce, ou d’Algériens, Marocains et Tunisiens
qui travaillent en Provence-Alpes-Côte d’Azur et y vivent en situation
régulière. De nombreuses familles ont des attaches de part et d’autre de
la Méditerranée. Nous partageons une communauté de destin. En même
temps, nous voyons que l’écart tend à s’approfondir entre les deux
rives. Un tel écart peut provoquer des tensions qu’il nous faut d’autant
plus réduire que nous avons tant en commun.
Vous appartenez à l’opposition socialiste et vous occupez une place
significative dans l’échiquier politique français. Considérez-vous qu’il
existe un consensus interne autour du projet lancé par le président
Sarkozy ? Je me suis toujours défié de la politique politicienne et
elle a encore moins de mise dans le domaine international. Je demande
depuis des années que la France et l’Union européenne aient une grande
politique méditerranéenne. Je déplore, depuis des années, que l’Europe
délaisse la Méditerranée. Certes, on ne peut pas dire que rien n’est
fait, mais la Méditerranée mérite plus parce qu’elle est essentielle à
l’avenir de l’Europe. La Méditerranée demande surtout à être considérée
autrement, avec plus de respect, plus de dialogue. Alors, vais-je
critiquer l’initiative du président de la République parce qu’il est de
droite et que je suis socialiste, dès lors qu’il vise à remettre la
Méditerranée au centre de la politique de la France et de l’Europe ? Je
m’en réjouis. Cela ne veut pas dire que je suis d’accord sur tous les
aspects de cette initiative dont le contenu, longtemps indécis, a
d’ailleurs varié avec le temps et a été revu et corrigé par la
Commission européenne. J’ai moi-même, pour le compte de la CRPM
(Conférence des régions périphériques maritimes) élaboré un rapport pour
une nouvelle gouvernance en Méditerranée qui contient un certain nombre
de propositions et que j’ai remis au président de la République comme au
président de la Commission européenne. Mon point de vue est que le
partenariat euro-méditerranéen doit être refondé et que l’initiative
française pouvait en être l’occasion. C’est pour cela que, dans ma
région, dans les milieux socioéconomiques notamment, et plus largement
en France, il y a eu un intérêt pour l’Union pour la Méditerranée, non
pas tant pour un contenu qui restait flou, que pour la volonté de
reconnaître la Méditerranée comme un espace unique. Cela dit, je
regrette le manque de concertation avec les autres pays européens et les
pays du sud de la Méditerranée. Ils auraient dû être consultés avant que
l’idée ne soit lancée, de manière à ce qu’elle soit portée par tous.
Est-il juste d’énoncer, désormais, que le projet dit «Processus de
Barcelone : Union pour la Méditerranée» est un projet moins français
qu’européen ?
Dès le départ, la proposition française impliquait les pays du sud de
l’Europe. Ces pays sont membres de l’Union européenne. Pouvaient-ils
s’engager indépendamment de l’Union européenne ? La question ne pouvait
être discutée qu’au niveau européen. En outre, la Méditerranée doit être
une préoccupation de tous les pays européens, pas seulement des pays
européens riverains de la Méditerranée, même si ceuxci, naturellement,
sont plus concernés. Il faut faire attention à ne pas diviser l’Europe.
Mais il ne faut pas que nous revenions aux insuffisances du Processus de
Barcelone. C’est pour cela qu’en avril j’ai publié un appel pour la
Méditerranée. Avec le sommet des chefs d’Etat de l’Europe et de la
Méditerranée, le 13 juillet à Paris, nous devrions être fixés sur la
volonté des uns et des autres.
Selon vous, les pays européens qui ont contesté la première version du
projet, c’est-à-dire la version française, étaient guidés par le souci
réel de donner à cette démarche méditerranéenne un souffle nouveau ou,
plutôt, étaient-ils guidés par la crainte de voir la France faire
cavalier seul ?
Vous êtes un observateur avisé de la politique française et européenne
et vous avez bien compris qu’existait cette crainte de la France faisant
effectivement cavalier seul. Cela a été la crainte des Espagnols très
attachés à la poursuite du Processus de Barcelone qui, même si tous les
objectifs n’ont pas été atteints, représente un certain nombre
d’avancées et ses objectifs doivent demeurer. Il y a eu la crainte de
l’Allemagne et d’autres pays du nord et de l’est, que l’initiative
française sorte du cadre européen. Plus profondément, la proposition
française allait à l’encontre d’une politique européenne plus préoccupée
par l’est de l’Europe que par le sud de la Méditerranée. Mon avis est
que nous avons besoin d’un certain rééquilibrage et que ce n’est pas
parce que le sud de la Méditerranée n’est pas en Europe qu’il doit
exister un tel différentiel dans l’action européenne entre sa partie
orientale et la Méditerranée.
En vous basant sur l’expérience de la Région PACA, vous définiriez quels
axes majeurs pour une coopération spécifique à l’espace méditerranéen
?
L’expérience de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur est surtout celle
de la coopération décentralisée bilatérale. Nous avons des accords de
coopération avec des territoires de pays de tout le pourtour
méditerranéen. Aujourd’hui, il est impératif de répondre aux urgences
économiques, sociales, environnementales, culturelles et politiques de
la Méditerranée. La première question est celle de l’emploi (tout
particulièrement pour la jeunesse du sud de la Méditerranée) et du
développement durable. A cet égard, nous avons besoin d’un plan pour la
Méditerranée, d’une politique du type de celle des fonds structurels
européens. Il est nécessaire de promouvoir une politique territoriale du
développement, basée sur les capacités endogènes des territoires,
fédérant les acteurs socioéconomiques, les entreprises, la recherche, la
formation. Pour y parvenir, il est nécessaire de coordonner la
coopération en Méditerranée et de favoriser une coopération à plusieurs
niveaux permettant d’associer les autorités régionales et locales, les
Etats, l’Union européenne, les agences internationales et les bailleurs
de fonds internationaux, dans le cadre d’une nouvelle gouvernance.
Selon vous, quelles seraient les améliorations que ce projet d’Union
pour la Méditerranée pourrait apporter à la politique suivie par l’Union
européenne dans les domaines de la circulation des personnes et de
l’échange du savoir et des connaissances ?
Le projet d’Union pour la Méditerranée, tel qu’il est présenté dans
la communication de l’Union européenne, définit quatre secteurs : les
autoroutes de la mer, la dépollution de la mer, l’énergie solaire, la
protection civile. Ce sont des chantiers très importants. Je regrette
cependant que cette logique de projets ne s’inscrive dans une vision
stratégique reposant sur une réelle volonté de convergence territoriale
et sociale. Quant à la question de la circulation des personnes, elle
doit être revue en fonction des objectifs d’échanges économiques et
commerciaux, de formation, d’éducation, de recherche. La politique de
l’immigration doit être appréhendée sur la base de l’intérêt économique
mutuel et dans le respect de la dignité, de la sécurité des personnes et
de leurs droits. Une Europe forteresse conduirait au déclin de l’Europe
tout en la coupant de ses valeurs. Il n’existe pas de murs suffisamment
hauts pour empêcher les migrations. L’histoire nous l’enseigne, du mur
d’Hadrien au mur en construction entre le Mexique et les Etats-Unis.
Nous avons trop de murs dans le monde ! L’Europe a besoin de la
Méditerranée comme la Méditerranée a besoin de l’Europe.
Vous ne voyez pas de chevauchement entre ce projet et le processus de
Barcelone, à moins qu’il n’en soit un pur prolongement ? Les
négociations entre Etats membres et avec la Commission européenne
assimilent Union pour la Méditerranée et Processus de Barcelone. Ce
qu’apporte l’Union pour la Méditerranée est une double présidence, nord
et sud, avec un comité mixte nord-sud. C’est une avancée. Sera-t-elle
suffisante pour relancer le Processus de Barcelone ? Cela dépendra
notamment de qui exercera cette première présidence pour le nord et pour
le sud.
Revenons aux aspects concrets du projet. Si l’Union européenne continue
de rechigner à délier les cordons de la bourse, comment financer les
projets envisagés par l’Union pour la Méditerranée ? Financer les
projets par les pays de la rive sud eux-mêmes ?
Vous mettez le doigt sur un point essentiel. Aucun financement nouveau,
aucun financement supplémentaire n’est prévu d’ici à 2013, puisque,
comme vous le savez, le budget européen pour la période 2007-2013 a déjà
été arrêté, même si des ajustements interviennent à mi-parcours.
Cependant, certains de ces projets comme la dépollution de la
Méditerranée sont déjà financés, parce que ce n’est pas un projet
nouveau, mais l’on sait bien que les financements actuellement prévus
sont insuffisants. La commissaire européenne pour les relations
extérieures, M. Benita Ferrero-Waldner, que j’ai rencontrée il y a
quelques jours, parle de rechercher des financements privés et des
institutions internationales comme la Banque mondiale.
L’Union pour la Méditerranée devrait, selon vous, contourner ou aborder
de front les obstacles majeurs qui ont déjà entravé le Processus de
Barcelone, en particulier le conflit du Proche- Orient ?
L’Europe a beaucoup de mal à avoir une position commune sur des sujets
internationaux aigus, comme le conflit du Proche-Orient, parce que les
Etats ne sont pas d’accord entre eux. Cela n’empêche pas l’Europe de
continuer à apporter son aide au peuple palestinien, en Cisjordanie
comme dans la bande de Gaza. Les régions, les autorités régionales et
locales, n’abordent pas, elles, dans leurs actions de coopération, ces
sujets qui fâchent. Elles développent des coopérations et des relations
d’amitié et de solidarité. Je ne dis pas que les régions sont la réponse
à toutes les questions, mais si les régions sont mieux associées aux
institutions du partenariat euro-méditerranéen, notamment en ce qui
concerne les problématiques du développement pour lesquelles elles ont
de larges compétences, nous pouvons, malgré tout, permettre des avancées
significatives. Pendant les conflits, quand le dialogue entre Etats est
difficile, la coopération décentralisée continue, de peuple à peuple, de
région à région, de ville à ville. Il y a là une source d’espérance.
Les opinions publiques de la rive sud de la Méditerranée, justement,
semblent circonspectes vis-à-vis d’un projet qu’elles soupçonnent de
vouloir introduire subrepticement – c’est-à-dire sans réelle
contrepartie – Israël, comme partenaire naturel au sein de cet ensemble
géopolitique important. Ces craintes vous paraissent-elles fondées ?
La question du format de l’Union pour la Méditerranée a été posée dès le
départ et il y a eu, sur ce sujet, une certaine fluctuation de la
position française. L’Union de la Méditerranée devait-elle regrouper
tous les pays riverains de la Méditerranée, y compris ceux de l’ancienne
Yougoslavie ? Devait-elle, pour éviter le problème, contourner les pays
concernés par le conflit du Proche-Orient ? Devait-elle se réduire, dans
un premier temps, au groupe des pays du 5 + 5 ? Finalement, vous le
savez, la Commission européenne a obtenu que l’Union pour la
Méditerranée recouvre les pays du Processus de Barcelone.
Le projet, justement, semble faire l’impasse totale sur ces opinions
publiques de la rive sud de la Méditerranée, puisque les sociétés
civiles sont, quasiment, absentes dans la démarche qui est entamée.
Je ne suis pas forcément le mieux placé pour me faire l’avocat d’un
projet qui n’est pas le mien, dont j’ai soutenu essentiellement le fait
qu’il replace la Méditerranée dans le débat européen, mais un projet
qui, au fur et à mesure des discussions, a été remodelé et a perdu de sa
portée. Les autorités régionales et locales de la Méditerranée n’ont pas
été associées directement à ces discussions. Elles ont tenu leur premier
forum à Marseille les 22 et 23 juin, avec le soutien du ministère
français des Affaires étrangères et du Comité des régions. Trente-trois
pays de la Méditerranée et de l’Europe étaient représentés. Les
autorités régionales et locales ont fait des propositions qui seront
remises aux chefs d’Etat et de gouvernement le 13 juillet. Elles
réclament justement que les autorités régionales et locales soient mieux
associées aux institutions du partenariat euro-méditerranéen. Les
régions travaillent quotidiennement avec la société civile dans leurs
actions de coopération internationale, mais savez-vous que, jusqu’à
aujourd’hui, les ONG (organisations non gouvernementales) sont
quelquefois mieux reconnues par les institutions européennes et
internationales que les gouvernements régionaux ? Cela commence à
changer notamment depuis mars 2007, depuis la première conférence pour
une approche territoriale du développement que j’ai accueillie à
Marseille avec la Conférence des régions périphériques maritimes et le
Programme des Nations unies pour le développement, et dont la 2e édition
vient de se tenir à Tanger. A Marseille a été créée une association des
associations de régions du monde qui contribue à faire reconnaître les
régions comme interlocuteurs à part entière et comme acteurs privilégiés
du développement.
Vous considérez que l’expérience accumulée par la Région
Provence-Alpes-Côte d'Azur plaide pour la réalisation de ce projet
euro-méditerranéen. Vous considérez bien que la construction de cet
ensemble euro-méditerranéen constitue un projet viable.
La construction d’un espace euro-méditerranéen de prospérité protégée,
de solidarité, de sécurité est indispensable à l’avenir de la
Méditerranée et à la paix. Les peuples du sud de la Méditerranée sont
des peuples fiers, tout comme nous le sommes. Ils doivent être
respectés. Leur souveraineté nationale doit être respectée. Nous ne
pouvons laisser se creuser aux portes de l’Europe un fossé destructeur
pour les uns et pour les autres. L’Europe en laquelle je crois, si
l’Europe veut exister dans le contexte de la mondialisation, est une
Europe bien inscrite dans son environnement, qui échange et entretient
des liens privilégiés avec les pays de sa proximité et, en premier lieu,
ceux de la Méditerranée. Il ne s’agit pas tant d’exporter des valeurs ou
des règlements, que de travailler ensemble à réduire les inégalités, la
pauvreté, les injustices sociales. En tant qu’Européen et Méditerranéen,
je suis pour une nouvelle alliance entre l’Europe et la Méditerranée
pour la paix, l’emploi et le développement durable.
M. C. M. *
Michel Vauzelle est un ancien ministre du président Mitterrand. Député
et président socialiste de la région Provence- Alpes-Côte d’Azur depuis
1988, il préside l’Eurorégion Alpes –Méditerranée.
PIERRE RAZOUX (RESPONSABLE AU COLLÈGE DE DÉFENSE DE L’OTAN) :
«Il faut être pragmatique»
Quelle complémentarité ou quel antagonisme distinguez-vous entre le
Dialogue méditerranéen initié par l’OTAN et l’Union pour la Méditerranée
endossé par l’Union européenne ?
Le Dialogue méditerranéen engagé par l'OTAN avec sept des pays
méditerranéens peut être complémentaire du projet d'Union pour la
Méditerranée qui a été endossé par l'Union européenne. Il est vrai que
la multiplicité des initiatives politiques instituant des cadres de
coopération distincts en Méditerranée (Dialogue méditerranéen de l'OTAN,
Processus de Barcelone de l'UE rehaussé du projet d'Union pour la
Méditerranée, Groupe de contact méditerranéen de l'OSCE, 5+5...) accroît
la perplexité des Etats partenaires, notamment de l'Algérie impliquée
dans l'ensemble des partenariats. Néanmoins, la coopération est non
seulement utile entre l'OTAN et l'UE, mais elle est plus que jamais
indispensable, compte tenu des nombreux défis qui nous attendent tous en
Méditerranée et qui ne se résument pas qu'aux seuls aspects
sécuritaires. «Hard power» et «Soft power» devront de plus en plus
travailler main dans la main, comme en témoignent les nombreux chantiers
entrepris dans le champ de ce que les technocrates occidentaux nomment «comprehensive
approach». Cette coopération plus active entre l'OTAN et l'UE, dont
chacun est en train de mesurer l'urgence, va permettre d'accroître les
synergies pour mieux rentabiliser les investissements consentis, évitant
par là même les duplications inutiles et les rivalités
contre-productives. A l’inverse, le refus de coopération entre les deux
organisations n’est pas sans risques. Les pays membres du Dialogue
méditerranéen et du Processus de Barcelone ne comprennent pas la
rivalité entre les deux organisations et aspirent à la coordination des
offres de coopération qui leurs sont proposées. Ils interprètent
l’absence de coordination actuelle comme une preuve de faiblesse des
Européens et comme un signe hégémonique des Américains. Pour eux, il est
clair que l’absence de dialogue triangulaire avec l’OTAN et l’UE ne peut
qu’aboutir à l’essoufflement des partenariats et à la dégradation de
l’image de ces deux organisations. Le maintien d’une rivalité entre
elles semble d’autant plus dépassé, voire néfaste, que se profilent déjà
deux nouveaux acteurs, la Russie et la Chine, bien décidés à jouer un
rôle important dans la région et dont les intérêts et les valeurs ne
convergent pas forcément avec ceux des pays arabes et occidentaux. La
coopération entre les deux organisations serait d’autant plus bénéfique
que l’UE est perçue en Afrique du Nord et au Moyen-Orient comme un
intermédiaire impartial, ce qui lui permet de véhiculer plus aisément
les valeurs communes de l’Occident. Mais pour agir ensemble efficacement
dans cette région, l’OTAN et l’UE doivent s’entendre sur une «vision
commune pour la Méditerranée» qui leur permette de mieux coordonner
leurs efforts afin de pouvoir identifier d’éventuels champs de
coopération. Pour y parvenir, ces deux organisations doivent
s’affranchir des stéréotypes, s’efforcer de comprendre l’autre sans lui
imposer un modèle préconçu, penser «régionalement» et non pas
«globalement», tout en préservant leurs spécificités et leurs
savoir-faire respectifs. Elles ne doivent donc probablement pas chercher
à définir un partage rigide des tâches, mais plutôt réfléchir comment
instituer un partenariat «gagnantgagnant », qui puisse faire école
ailleurs. Il leur faut de toute urgence instituer des contacts plus
réguliers entre elles pour leur permettre, d’une part, de mieux se
connaître, d’autre part de définir des champs d’action communs. De
l’avis des parties concernées, une chose est sûre : la coopération entre
l’OTAN et l’UE, tout particulièrement en Méditerranée, devra être
pragmatique, répondre à des attentes concrètes et avoir un impact
visible auprès des opinions publiques.
M. C. M.
BENITA FERRERO-WALDNER (COMMISSION EUROPÉENNE)* :
«C’est un projet en évolution»
Est-il juste d’énoncer, désormais, que le projet dit «Processus de
Barcelone, Union pour la Méditerranée» est moins un projet français
qu’un projet européen ?
Il s’agit d’une initiative à l’origine française qui est devenue un
projet euro-méditerranéen. L’Europe s’est engagée pleinement dans un
projet qui reflète une ambition commune de renforcer le partenariat avec
nos voisins méditerranéens. Les propositions faites par la Commission en
transformant la demande du Conseil européen en mars sont le résultat
d’un processus de consultation avec tous les partenaires et constituent
la base des discussions en vue d’un accord au sommet de Paris.
Selon vous, les pays européens qui ont contesté la première version du
projet, c'est-à-dire la version française, étaient guidés par le souci
réel de donner à cette démarche méditerranéenne un souffle nouveau ou,
plutôt, étaient-ils guidés par la crainte de voir la France faire
cavalier seul ?
Les relations avec la Méditerranée intéressent tous les Etats membres de
l’Union européenne. C’est avec ce souci que nous avons abordé certaines
propositions initiales. Notre objectif commun est de consolider nos
relations multilatérales, augmenter l’appropriation du processus par nos
partenaires et le rendre plus visible pour les citoyens.
Quels sont les fondements que vous voyez à un projet européen spécifique
pour un espace méditerranéen ?
Comme j’ai déjà souligné, il ne s’agit pas d’un projet
spécifiquement européen. Les fondements de cette initiative sont à
chercher dans le cadre multilatéral du Processus de Barcelone qui
constitue l'instrument central des relations euro-méditerranéennes
depuis 1995. La nouvelle initiative s'appuie sur les éléments qui ont
bien fonctionné dans le processus de Barcelone et envisage de les
renforcer.
Au point où nous en sommes, quelle est la configuration finale de ce
projet en termes diplomatiques, d’institutions et de chantiers majeurs
de coopération ?
Puisque la configuration finale est actuellement en discussion avec tous
nos partenaires, je ne voudrais pas, à ce stade, m’avancer sur les
décisions qui seront prises par les chefs d’Etat et de gouvernement. Le
sommet du 13 juillet 2008 devra arrêter un accord sur la configuration
institutionnelle du projet mais les consultations que nous avons
entreprises jusqu’à présent indiquent que nous avançons vers un
consensus sur la base des quatre propositions faites par la Commission
le 20 mai : la tenue de sommets tous les deux ans ; une coprésidence ;
un comité conjoint pour une gouvernance plus partenariale et un
secrétariat pour la promotion de grands projets régionaux.
Vous ne voyez pas de chevauchement entre ce projet et le processus de
Barcelone à moins qu’il n’en soit juste le prolongement ainsi que la
politique de bon voisinage initié par l’Union Européenne ?
Comme je l’ai déjà souligné, le Processus de Barcelone, ses objectifs et
ses acquis restent d'actualité et les trois chapitres sur lesquels porte
la coopération (dialogue politique, coopération économique et
libre-échange, et dialogue humain, social et culturel) resteront au
centre des relations euro-méditerranéennes. La nouvelle initiative
imprimera un nouvel élan à ce processus. En ce qui concerne la Politique
européenne de voisinage, il s’agit essentiellement d’un cadre de
coopération bilatérale, tandis que le Processus de Barcelone est une
enceinte multilatérale. Mais il est clair que certaines des décisions
qui seront prises au niveau régional auront un impact au niveau
bilatéral, comme c'est déjà le cas dans le cadre du Processus de
Barcelone.
Revenons aux aspects concrets du projet, si l’Union européenne, à
l’évidence, rechigne à délier les cordons de la bourse, comment financer
les projets envisagés par le projet d’Union pour la Méditerranée ?
L'UE et ses Etats membres apportent déjà un concours financier important
à la région méditerranéenne. J’estime qu'un financement supplémentaire
en faveur de projets et d’activités de portée régionale devrait provenir
essentiellement de quatre sources : de la participation du secteur
privé, de la coopération bilatérale des Etats membres de l'UE, des
contributions des partenaires méditerranéens ainsi que des institutions
financières internationales, banques régionales et autres fonds
bilatéraux.
La démarche engagée au titre de ce projet, l’Union pour la Méditerranée,
devrait, selon vous, contourner les problèmes essentiels qui ont déjà
entravé le processus de Barcelone, en particulier le conflit du Proche-
Orient, ou, au contraire, devrait-elle les aborder de front ?
Le Processus de Barcelone a apporté une contribution au dialogue, à la
paix, à la stabilité et à la prospérité dans la région. Cela dit,
l’enceinte du Processus de Barcelone n’est pas le mécanisme approprié
pour une résolution du conflit au Moyen-Orient.
Les opinions publiques de la rive sud de la Méditerranée semblent
circonspectes vis-à-vis d’un projet qu’elles soupçonnent de vouloir
introduire subrepticement — c'est-à-dire sans réelle contre-partie —
Israël, comme partenaire naturel au sein de cet ensemble géopolitique
important. Ces craintes sont-elles fondées ?
Le processus est un partenariat englobant 39 gouvernements et plus
de 700 millions d'habitants. Israël est dans le partenariat depuis le
début et ils seront donc membres de la nouvelle initiative. Nous allons
bientôt compter avec quatre nouveaux pays : la Bosnie- Herzégovine, la
Croatie, le Monténégro et Monaco, ce qui est une preuve assez claire de
l’intérêt qu’il suscite.
Le projet, justement, semble faire l’impasse totale sur ces opinions
publiques de la rive sud puisque les sociétés civiles sont, quasiment,
absentes dans la démarche qui est déjà entamée.
C’est ne pas le cas ! Les dialogues au sein du Processus de Barcelone
continueront, notamment dans les domaines politiques et de la société
civile. Je vous rappelle qu’il existe une plateforme de la société
civile très active dans la région. Je voudrais aussi vous rappeler le
rôle fondamental de la Fondation Anna Lindh dans le dialogue
interculturel. La fondation est un réseau de plus de 1 500 ONG dédiées
au dialogue interculturel. Et n’oublions pas l’Assemblée parlementaire
Euro- Med où les élus de la région débattent sur des questions
essentielles pour nos sociétés.
Vous persistez, donc, à croire que ce projet de construction d’un
ensemble euro-méditerranéen homogène et solidement structuré constitue
un projet pérenne ?
Il s’agit d’un projet en évolution. Si les conflits qui assombrissent la
région arrivent à une solution, il sera possible de renforcer encore
plus nos relations.
M. C. M.
* Benita Ferrero-Waldner est, depuis 2004, membre de la Commission
européenne où elle est en charge des relations extérieures de la
politique européenne de voisinage. Elle a été auparavant secrétaire d’Etat
pour les Affaires étrangères (1995-2000), puis ministre fédérale des
Affaires étrangères (2000-2004) dans son pays, l’Autriche. Diplomate de
carrière, elle est juriste de formation.
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