A la veille du lancement officiel du projet baptisé initialement «Union méditerranéenne» ou UM, et recalibré par les instances européennes en Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée ou UPM, il est intéressant de faire le point sur la nouvelle donne en Méditerranée. L’étape à venir pourrait constituer le point de départ d’une dynamique renouvelée pour tous les Méditerranéens. Le pari est lancé mais il n’est pas encore gagné. Tant s’en faut.
Comme on pouvait s’y attendre, le bilan contrasté des démarches
lancées par la France reflète la complexité parfois désespérante du
puzzle méditerranéen. Pourtant, chacun peut mesurer depuis dix-huit mois
la dynamique de ce projet qui mobilise les Méditerranéens, suscite
souvent leur intérêt, déclenche parfois leur scepticisme mais qui
surtout révèle leurs nombreuses frustrations et leur méfiance. Cette
dynamique engendre d’inévitables frictions euro-méditerranéennes qui
sont à la mesure de l’espoir soulevé de faire enfin de la Méditerranée
une zone de paix et de développement, une sorte de laboratoire de la
mondialisation. Peut-on réussir ce nouveau pari ? Chacun semble le
souhaiter afin que le partenariat euro-méditerranéen trouve désormais
des rails pour le conduire au succès. Pour faire le point, on peut
décomposer le problème en cinq constatsclés, cinq incertitudes
rémanentes, trois précautions utiles, cinq retombées positives et six
suggestions, en tout vingt-quatre points comme autant d’angles
d’approche du projet.
Cinq constats-clés
a) Tous méditerranéens ! Le projet a restauré la centralité
de la Méditerranée entre Afrique et en Europe et focalisé l’attention
générale des experts et des responsables politiques sur cet espace
multiple à la fois carrefour et passerelle. L’Europe, l’Afrique se sont
«re-méditerranéisées ».
b) Tous mobilisés ! La fracture socioéconomique que chacun observe
obère le développement de la Méditerranée. Tous les riverains comme
leurs voisins ont intérêt à la réduire rapidement et à rassembler leurs
efforts déjà faits pour les rendre plus cohérents et plus efficaces.
c) Tous d’accord pour changer car l’environnement stratégique évolue
rapidement et le cadre initial de Barcelone, est largement dépassé. Si
le nouveau projet relance l’Euromed de Barcelone il doit aussi s’adapter
à de nouvelles réalités politiques, économiques, culturelles et
sociales, à de nouvelles frustrations, à la méfiance.
d) Tous perplexes devant l’évolution politique et technique du
projet depuis son démarrage ; son souffle initial s’est épuisé, soit que
l’idée de départ ait été dénaturée, soit qu’elle ait été trop imprécise
ou trop ambitieuse, soit qu’elle n’a pas été assez nourrie par l’Union
européenne et par les Sud- Méditerranéens, trop prudents.
e) Tous conscients que la co-décision projetée impose désormais
l’équilibre des approches des riverains méditerranéens et la
co-responsabilité. Il s’agit de fonder le nouveau partenariat sur des
intérêts mieux partagés et des valeurs plus universelles, la parité et
l’équité l’exigent.
Cinq incertitudes rémanentes
a) Ce projet est toujours en devenir ; son contenu reste
incertain et notamment s’agissant de la gouvernance et des financements
associés. L’essence même de la déclaration du 13 juillet fait l’objet de
nombreuses interrogations. UPM : simple «Barcelone 2» ou véritable Union
méditerranéenne à terme ?
b) De plus en plus technique et de moins en moins politique, ce
projet est devenu aussi de plus en plus institutionnel. Il s’éloigne de
facto des besoins quotidiens des peuples. Quel va pouvoir être son écho
réel en Méditerranée ?
c) Les blocages bien connus de Barcelone n’ont pas disparu :
conflits périphériques violents, latents ou gelés qui freinent toute
coopération, méfiance Sud/Sud, compétition larvée Est Europe/Sud Europe,
peuples du Sud en tension avec des Etats autoritaires, intégration
malaisée de l’islamisme politique dans la vie publique ... Comment
dépasser aujourd’hui ces limites ?
d) Une passivité récurrente des Sud-Méditerranéens conjuguée à une
tendance à l’absence d’autocritique, à la faiblesse des positions
communes sud-méditerranéennes et à la modestie des propositions
constructives. Comment articuler et porter les visions constructives du
Sud ?
e) Urgence ou patience ? Faut-il prendre la voie des petits pas pour
satisfaire toutes les exigences des participants concernés ou accélérer
les réalisations car l’urgence des tensions constatées impose une
avancée résolue pour éviter les catastrophes annoncées ? Il n’y a pas
accord sur le rythme de développement de ce projet.
Trois précautions à prendre
a) Ne pas négliger le rôle essentiel des acteurs extérieurs, ni
méditerranéens, ni européens, dans le développement de la Méditerranée
où ils ont des partenariats et des intérêts forts ; c’est le cas
historique des Etats-Unis et de la Russie ; c’est celui de la nouvelle
présence chinoise et sud-américaine.
b) Eviter que le Sud méditerranéen ne devienne «le pare-choc» de
l’Europe face à l’Afrique. La liaison des continents par le Bassin
méditerranéen ne doit pas se faire au détriment exclusif des riverains.
Elle doit être mieux pensée et organisée.
c) Ne jamais oublier que les principales sources d’insécurité sont
d’origine interne et d’ordre sociétal. Mais que c’est en diminuant
l’insécurité ambiante qu’on renforcera la confiance générale et qu’on
créera un climat favorable au développement et à la résolution des
conflits violents, latents et gelés qui ont pris en otage la
Méditerranée et miné jusqu’ici le processus de Barcelone.
Mais déjà cinq retombées positives
a) Multiplication des contacts transméditerranéens, des forums
intermédiaires, des réunions préparatoires, des mini-sommets (ex :
Tripoli), autant d’occasions nouvelles de dialogue Sud/Sud ; une
certaine forme de solidarité transméditerranéenne pourrait enfin se
développer qu’il faut encourager.
b) Apparition timide d’une nouvelle valeur de référence, l’intérêt
commun méditerranéen, l’intérêt général des Méditerranéens (ex :
dépollution de la Méditerranée, sécurité sanitaire et alimentaire des
Méditerranéens)
c) Approfondissement du dialogue intra-européen sur les partenariats
et les voisinages de l’Union européenne ; utile mise à l’épreuve de la
solidarité franco-allemande face à des priorités stratégiques
divergentes ; nouvel étalonnage de l’utilité de la Commission
européenne.
d) Validation discrète de la dimension sous-régionale du développement
avec la mise en évidence de la fécondité et du pragmatisme des
procédures «5+5» de la Méditerranée occidentale.
e) Calendrier de suivi du projet UPM étoffé avec de nombreuses
occasions à venir d’approfondissement de ses différentes dimensions lors
de la prochaine présidence de l’UE (une réunion thématique toutes les 3
semaines en moyenne).
Pour finir six suggestions
a) Donner la priorité aux vrais défis, ceux qui concernent
directement les peuples méditerranéens, emploi, circulation,
désertification, eau et énergie, environnement …
b) S’attacher à établir des projets concrets, visibles, structurants
et fédérateurs, plus économiques et industriels que commerciaux ou
financiers.
c) Libérer les énergies et développer les initiatives et les
investissements intérieurs et extérieurs et ne pas compter que sur
les sommets, les déclarations et les institutions pour répondre aux
questions posées par la sécurité et le développement.
d) Imaginer des formules nouvelles de médiation et de développement,
comités de sages, critères de convergence socio-économiques, politiques
sectorielles communes, mécanismes transméditerranéens d’arbitrage, de
confiance et de sécurité, équipes intégrées d’analyse et de prévision …
e) Ne pas trop copier l’expérience européenne ; éviter
l’attentisme de la nécessaire patience ; lui préférer l’obstination de
l’ambition qui force la décision. Créer des stimulants permanents et
prendre des risques.
f) Donner la priorité absolue à la connaissance partagée et à
l’économie du savoir ; la «Méditerranée du savoir» doit devenir le
premier objectif commun qui conduit au développement sécurisé et pérenne
de l’espace méditerranéen. Pour conclure, regarder en commun l’avenir de
la Méditerranée, c’est aussi établir sans délai des «petits noyaux de
recherche stratégique intégrée » capables de produire des analyses et de
formuler des recommandations pour que les Méditerranéens de 2020 ou 2030
soient plus solidaires, plus sûrs, plus prospères, plus sereins que
leurs prédécesseurs de 2008. Au secrétariat permanent envisagé doit être
adjoint en permanence et sur la rive Sud, «un Centre d’analyse et de
prévision méditerranéen» qui le renseigne et le stimule.
J. D.
* Directeur de recherche au CEREM et président du groupe de recherche
sur l’Union méditerranéenne (GRUM) à l’École militaire Paris, le
contre-amiral (CR) Jean Dufourcq est très impliqué dans la réflexion
stratégique autour du projet «Union pour la Méditerranée».
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