
Actualités : Entretien MOHAMED CHAFIK MESBAH : «1992 aura représenté un rendez-vous manqué avec l’Histoire» 1re partie
Notre ami Mohamed Chafik Mesbah, qui anime dans les colonnes de notre journal le supplément «L’Entretien du Mois», prépare la publication prochaine de son ouvrage Problématique Algérie, qui traite de l’évolution de la situation générale dans le pays. Le Soir d’Algérie, qui a déjà publié des bonnes feuilles de cet ouvrage, livre à ses lecteurs, cette fois des passages choisis de l’épilogue par lequel se conclut l’ouvrage. Nous avons sélectionné ces passages en raison de l’aspect inédit de l’éclairage qui est apporté à propos, tout singulièrement, de l’évolution de l’institution militaire et de l’état des lieux au sein des services de renseignement. Les liens entre cette évolution et le redéploiement de l’OTAN dans l’espace méditerranéen n’est pas en reste dans cette analyse. Abderrahmane Seddik : Les signes de stabilisation de la situation
sécuritaire vous paraissent-ils pérennes ?
Mohamed Chafik Mesbah :Comme phénomène de masse, impliquant un
nombre important d'acteurs, se manifestant par la guérilla de maquis
étendu et des attentats individuels et collectifs intensifs en milieu
rural et urbain, le terrorisme a disparu. Ou, pour le moins, il s'est
considérablement estompé. Les principales organisations terroristes –
FIDA, GIA et AIS – ont été anéanties ou neutralisées. Mais d'autres
formes de terrorisme lui ont succédé. D'une part, le grand banditisme
avec rapts et rackets, notamment en direction des couches sociales qui
se sont nouvellement enrichies ou celles qui affichent ostensiblement
leurs richesses. Cette forme de terrorisme ne s'embarrasse pas de
message politique. D'autre part, les attentats menés par des kamikazes
contre des objectifs officiels ciblés essentiellement pour leur portée
symbolique. C'est là une forme qui se revendique d'un message politique
explicite en proclamant une détermination avérée à combattre «le régime
impie allié des puissances occidentales». Cette dernière forme de
terrorisme tire sa filiation des modes d'intervention utilisés par les
résidus de groupes terroristes radicaux algériens, notamment le GSPC,
désormais, regroupés sous la bannière d'Al-Qaïda Maghreb. Avec une
évolution significative dans le choix des cibles et des modes
opératoires. Les cibles désormais sont spectaculaires, ayant
principalement rapport symbolique avec les attributs du pouvoir. Les
modes opératoires sont imparables, des attentats à l'explosif menés par
des kamikazes acceptant de sacrifier leur vie. Si l'objectif tactique
consiste toujours à frapper l'opinion en provoquant des pertes, surtout
en vies humaines, l'objectif stratégique consiste désormais en variant,
sans cesse, les formes et les lieux d'intervention à épuiser les forces
de l'ordre de manière à décrédibiliser l'Etat et à approfondir encore
plus le fossé séparant pouvoirs publics et population. Quel pronostic
d'évolution envisager à court et moyen terme ? Avant de se prononcer,
examinons trois dimensions essentielles de la lutte contre le terrorisme
en Algérie. La première dimension est conceptuelle. Elle se rapporte à
l'absence de stratégie formalisée de lutte contre le terrorisme.
Nonobstant les aspects de doctrine militaire et les aspects connexes
liés à la situation politique, économique et sociale, il manque ce
travail de conceptualisation visant à consigner l'expérience
irremplaçable que les services de renseignement algériens ont accumulé
dans la lutte contre le terrorisme. Il faudrait s'interroger s'il existe
un traité de stratégie, un programme d'enseignement normalisé, une
typologie homologuée des modes opératoires et des conduites à tenir. A
l'état empirique, une approche globale du phénomène du terrorisme a pu
s'imposer avec une projection appropriée sur le terrain. Cela a été
moins le fait d'une démarche conceptuelle préalable que le résultat d'un
savoir-faire empirique de cadres rompus à l'exercice, aguerris par le
terrain et, depuis, trop hâtivement libérés ou remerciés. Deuxièmement,
la dimension organique. La dissolution anticipée des structures
spécialisées de lutte contre le terrorisme — à l'image de l'ONRB (Office
national de la lutte contre le banditisme) — et le recyclage, pour ne
pas dire la disgrâce, des cadres qui dirigeaient le dispositif
opérationnel de lutte contre le terrorisme a entraîné un affaiblissement
certain des capacités de riposte. La dissolution du Cemis, organe
interministériel de coordination du dispositif de lutte contre le
terrorisme, intervenu après le départ de l'ancien chef d'état-major de
l'ANP, le général Mohamed Lamari — qui le présidait de fait— a provoqué
un vide qui n'a pas été comblé. Le Cemis, au total, aura été un lieu de
coordination efficace et la personnalité personnalité charismatique du
général Mohamed Lamari avait pu s'imposer à l'ensemble des chefs de
services de sécurité et de renseignement intervenant au titre de la
lutte contre le terrorisme. La troisième dimension est d'essence
politique. Elle se rapporte au découplage persistant entre la lutte
contre le terrorisme et les actions audacieuses de développement
économique et social, destinées à restaurer les liens de confiance entre
la population et les pouvoirs publics. Une erreur d'appréciation —
presque un déni de réalité — conduit les pouvoirs publics à imaginer
volontiers que les nouveaux terroristes ne sont pas le produit du
terreau de la société algérienne, mais une création ex nilhio, importée
par les soins de l'organisation Al Qaïda. Pourtant, quel homme
politique, tant soit peu avisé, pourrait ignorer que les mêmes causes
produisant les mêmes effets, la violence se nourrit toujours de la
pauvreté et de l'injustice ! A propos, toujours, de cette dimension
politique, comment ne pas évoquer l'impact ambigu de la politique de
réconciliation nationale ? Cette démarche a généré une illusion
trompeuse de situation dépassée avec l'idée que le terrorisme avait
disparu, les sources politiques de la violence étant taries. Voyez les
dégâts causés par ce discours infantile sur le niveau de mobilisation
des forces de l'ordre et leur degré de vigilance. Dans la conjoncture
présente, le succès des actions terroristes repose sur certains points
d'appui favorables, tels que l'absence de vision stratégique officielle
pour combattre le terrorisme, l'état d'ébullition exacerbé de la société
réelle et enfin l'état de déprime sociale qui gagne les rangs de la
masse des forces auxiliaires aux services du maintien de l'ordre. Les
perspectives d'évolution de la conjoncture sécuritaire sont à cet égard
plutôt sombres. Pour le plus grand malheur de notre pays, l'hypothèse à
privilégier est celle qui pourrait voir se croiser, avec une onde de
choc inouïe, courbe de violence liée au terrorisme et courbe de violence
liée à l'ébullition sociale.
Quelle lecture faites-vous des évolutions qui ont affecté, récemment,
l'institution militaire ?
Pour une meilleure compréhension du problème, il faut distinguer
entre, d'une part, le corps de bataille, c'est-à-dire les grandes unités
de combat et les commandements opérationnels, ainsi que leur dispositif
de soutien logistique et, d'autre part, les services de renseignement
qui continuent de relever de la tutelle de la Défense nationale. Les
changements dont je fais état concernent essentiellement la première
composante des forces armées. Ces changements portent sur l'amélioration
substantielle de la qualité de l'encadrement militaire, tant du point de
vue de l'âge que du niveau de formation technique et intellectuelle.
Pour l'essentiel, l'encadrement militaire actuel provient d'officiers
formés au sein des fameuses Ecoles des cadets de la révolution, de
l'Académie militaire interarmes de Cherchell et dans les universités,
s'agissant de recrues sur titre engagées dans les rangs des forces
armées à la fin de leurs études supérieures. Pour la plupart, ces
officiers ont suivi des cycles de spécialisation ou des stages de
commandement dans les grandes écoles militaires occidentales, russes et
arabes. Un parcours qui leur permet de se mesurer, au plan de la
maîtrise professionnelle, à leurs pairs des armées modernes. Les
changements se sont effectués, par ailleurs, dans le respect des
équilibres sociologiques. Le rajeunissement de l'encadrement militaire
n'a pas affecté la prédominance des cadres issus de la région est du
pays, largement majoritaires au sein de la chaîne de commandement. Ce
sont également toujours des officiers d'extraction sociale modeste,
paysannerie pauvre et petite bourgeoisie, qui composent majoritairement
cette chaîne de commandement. Cela dénote, à l'évidence, une gestion
prudente de la ressource humaine au sein des forces armées. Comme je le
soulignais auparavant, cet effort de rajeunissement et de
professionnalisation ne s'est pas projeté, pour autant, dans une
doctrine militaire transparente. C'est cette doctrine qui nous aurait
renseignés sur la politique de défense nationale. A moins que celle-ci
ne se résume implicitement à une simple adéquation de l'effort de guerre
national avec les impératifs spécifiques à l'OTAN, les nouvelles menaces
qui vont de la lutte contre le terrorisme jusqu'à la participation aux
forces d'interposition dans les conflits localisés en passant par la
prévention des exodes de population…
Pensez-vous que l'Alliance atlantique est en mesure d'imposer à
l'Algérie une feuille de route ?
Encore une fois, ma vision des choses est pragmatique. Bien sûr, à
observer scrupuleusement le statut de l'OTAN, vous seriez bien en peine
de trouver une disposition qui lui permette d'interférer dans la
politique de défense d'un pays tiers. Mais derrière l'apparence
institutionnelle de l'OTAN et, d'une manière générale, du système de
relations internationales, se profile inévitablement la politique de
puissance américaine. Comme vous le savez, l'OTAN a engagé ce qu'il est
convenu d'appeler le dialogue méditerranéen avec un certain nombre de
pays riverains à la Méditerranée précisément. Dans l'argumentaire
élaboré par les services de l'OTAN, il est spécifié expressément que
l'interopérabilité des forces est l'un des objectifs majeurs visés par
le dialogue. Dans l'immédiat, le rapprochement avec l'OTAN se traduit
précisément, pour des considérations opérationnelles, par une
transformation graduelle de la chaîne de commandement militaire. Les
exigences liées à l'interopérabilité obligent l'ANP à se mettre à
niveau. C'est forcément les militaires qui maîtrisent les armements
requis et capables de conduire des interventions adaptées aux théâtres
d'opération modernes qui supplanteront progressivement ceux qui ne sont
pas formés. L'Algérie n'en est pas encore au stade de l'adhésion à
l'Alliance atlantique qui comporte des conditionnalités rigides, mais
déjà sa proximité avec l'OTAN lui impose une mise aux normes de la
formation de son encadrement et de la nature de ses systèmes d'armement.
Vous êtes choqués par l'expression «imposée par l'OTAN» ? Disons alors
qu'il s'agit d'une feuille d'«inspiration OTAN»…
Revenons à l'évolution des choses au sein de l'institution militaire.
Quelle lecture politique faites-vous des changements que vous avez
évoqués ?
En effet, les changements évoqués sont intéressants à décrypter sur
le plan politique :
- A court terme, le président Abdelaziz Bouteflika, en remplaçant — sans
payer de coût politique significatif — la génération des généraux «janviéristes»
par de nouveaux chefs militaires que nous pourrions appeler des
«guerriers professionnels», a éliminé toute source possible de
contestation de sa démarche à partir des forces armées.
- A moyen terme, le président Abdelaziz Bouteflika a subtilement conçu
la répartition des prérogatives entre délégataires de pouvoir au niveau
du ministère de la Défense nationale de manière que leurs influences
s'annulent réciproquement.
- A long terme, le président Abdelaziz Bouteflika est en passe d'achever
le découplage entre les services de renseignement et les forces armées,
privant les premiers de l'appui ostensible qui faisait leur force et les
secondes de l'interface sur la société qui leur permettait d'agir
politiquement. Je me permets, pour conclure, de revenir sur le dialogue
méditerranéen engagé par l'OTAN pour souligner qu'il vise à favoriser la
réforme de la Défense nationale, à travers notamment, je cite, «la
promotion du contrôle démocratique des forces armées». Cette affirmation
est à relier, sans aucun doute, au cours actuel de l'évolution de la
chaîne de commandement de l'ANP. J'ai déjà insisté sur la qualité de la
formation de ces nouveaux chefs militaires qui, désormais, disposent,
entre leurs mains, de la réalité des leviers de commande, puissance de
feu et dispositif de soutien logistique. Leur degré de conscience, qui
se caractérise par un patriotisme aigu et un rejet des clivages
régionalistes, se manifeste aussi par une adhésion raisonnée aux
impératifs de bonne gouvernance. L'un dans l'autre, cet état d'esprit
intrinsèque et les principes institutionnels défendus par l'OTAN
devraient prémunir ces nouveaux chefs militaires contre la tentation
d'une irruption intempestive dans la sphère politique.
Pourtant, des observateurs avisés considèrent que le président de la
République reste l’obligé de la hiérarchie militaire dont il ne ferait
qu’appliquer les consignes…
De quelle hiérarchie parlez-vous? Tenonsen- nous à la réalité du
terrain. Pour être, effectivement, en désaccord politique avec M.
Abdelaziz Bouteflika je me refuse, néanmoins, de nier son talent
tactique qui le surclasse par rapport à ses contestataires passés au
sein de la chaîne de commandement. Sa connaissance parfaite du jeu
subtil de l’influence étrangère lui permet de percevoir, avant eux, les
impératifs qui découlent de l‘ancrage durable de l’Algérie à ce monde
unipolaire et l’intérêt pour lui de s’adapter aux contraintes politiques
et opérationnelles fixées par l’OTAN... Ce n’est sans doute pas fortuit
que M. Abdelaziz Bouteflika, depuis son accession à la magistrature
suprême, n’ait eu besoin, à proprement parler, ni d’un ministre des
Affaires étrangères, ni d’un ministre de la Défense nationale …
Votre vision des choses paraît trop idyllique ! Que faites-vous du
conflit de générations qui persiste et des divergences d'écoles … ?
Vous voulez évoquer la présence dans la hiérarchie militaire d'une
poignée de responsables qui se comptent sur les doigts de la main et qui
proviennent de l'Armée de libération nationale ? Je ne pense pas que
leur présence soit de nature à contrarier le processus de rajeunissement
en cours. Si vous visez, de manière spécifique, le chef d'état-major de
l'ANP, j'ai la conviction que c'est pour des raisons symboliques liées,
entre autres, à son appartenance à l'ALN, qu'il a été choisi pour
assumer une mission temporaire dans le cadre de l'équilibre subtil des
prérogatives réparties entre délégataires majeurs de pouvoir au
ministère de la Défense nationale. Mais, à terme rapproché, la fonction
de chef d'état-major de l'ANP, de plus en plus technicisée, sera, de mon
point de vue, accessible à la génération d'officiers incorporés après
l'indépendance nationale. Vous évoquez, en deuxième lieu, les
divergences résultant de la diversité des parcours des officiers qui
forment l'ossature de la chaîne de commandement. Effectivement, ces
nouveaux chefs militaires ayant suivi des formations supérieures au sein
d'académies différentes, nationales et étrangères, il se pose la
question de l'homogénéisation des visions, sur le plan technique aussi
bien que sur le plan de la doctrine. L'Ecole supérieure de guerre,
nouvellement créée, et l'Institut militaire de documentation,
d'évaluation et de prospective, de création plus ancienne, ne semblent
pas, en ce sens, avoir apporté la contribution attendue. L'effort de
rajeunissement de la chaîne de commandement militaire, concomitant à
celui de la modernisation du potentiel de combat, ne s'est pas
accompagné — je l'ai déjà souligné — de la rénovation de ce qui tenait
lieu de corps de doctrine militaire. Une opacité est entretenue autour
de cet impératif de rénovation de la doctrine de défense qui retarde la
mise à niveau conceptuelle souhaitée. Une politique de défense
nationale, ce sont la menace identifiée et le mode d'organisation de la
nation pour y faire face qui sont précisés. La doctrine de défense,
c'est la mise en œuvre opérationnelle de ces principes majeurs avec le
choix de priorités en matière de taille des armées et de nature des
systèmes d'armement à acquérir. Cela n'est pas un secret dans les pays
développés où la notion de secret n'est pas galvaudée. Au contraire, ces
pays produisent, chaque jour, des études exhaustives sur la question qui
contribuent à consolider l'esprit de défense. Dans notre pays, tout se
passe comme si les instances politiques, conscientes qu'il n'existait
plus d'alternative à un alignement sur l'OTAN — ou à une confrontation
avec elle —, avaient choisi de louvoyer. C'est peine perdue. Les
politiques de défense nationale s'inscrivent désormais dans des logiques
de sécurité régionale liées aux impératifs fixés par les grandes
puissances, en particulier la première d'entre elles, les USA.
Ne voyez-vous pas une contradiction dans le corps de votre analyse en
ce sens que vous évoquez une feuille de route inspirée par l’OTAN pour
la politique de professionnalisation en cours de l’ANP alors qu’il est
de notoriété publique que l’essentiel de l’armement que l’Algérie
acquiert provient de Russie ?
C’est juste une contradiction apparente. Le pacte de Varsovie
n’existe plus et les questions militaires, dans leur dimension
stratégique, doivent être examinées, désormais, sous l’angle de la
mondialisation avec ce que cela implique comme recomposition des
rapports de force à l’échelle internationale. Croire que l’armement
fourni par la Russie — au demeurant, payé monnaie sonnante et
trébuchante — s’inscrit dans une rivalité de blocs, c’est se tromper
d’époque. Il y a lieu de s’interroger, à présent, si les complexes
militaro-industriels russes et américains ne se sont pas, de facto,
réparti le marché mondial des armes à l’image d’un Yalta et s’attachent,
non à se combattre, mais à s’épauler mutuellement. Dans le cas d’espèce,
ce qui importe c’est moins l’origine de l’armement que sa nature, en
termes de complexité technologique, de puissance de feu et de distance
d’impact. Ce sont ces données qui permettront de distinguer, à travers
l’usage projeté, la véritable politique de défense suivie par l’Algérie.
Tout indique, à cet égard, que le développement à venir de l’ANP
s’inscrit dans ce système de sécurité régionale que dessine pour nous
l’OTAN.
Vous évoquez, de manière récurrente, une déficience intellectuelle du
commandement militaire lequel, selon vous, n'a pas su appréhender,
correctement, les défis véritables qui interpellaient le pays…
En 1988, au déclenchement de la crise, le commandement militaire
s’était trouvé, d'emblée, confronté à une problématique d'apparence
simple, mais de consistance complexe qui s'était manifestée, de manière
cruciale, au moment du déroulement des élections législatives de 1991.
Fallait-il laisser le Front islamique du salut, qui était à son apogée,
conduire, selon sa propre logique et par la violence, le processus de
transformation du système ou, au contraire, le priver de l'initiative,
en faisant assumer au commandement militaire, de concert avec les
véritables forces représentatives du pays, la conduite dudit processus ?
Cette seconde voie était praticable, pour peu que le point d'ancrage fût
un vrai contre-projet national, opposable à celui attrayant mais sans
consistance du FIS. C'est moins, cependant, l'inspiration d'une
véritable démarche politique qui semble avoir poussé les chefs
militaires à réagir à la victoire inéluctable du FIS que la crainte de
servir, selon l'expression consacrée, de «mouton du sacrifice» sur
l'autel de la cohabitation à laquelle se préparaient le président Chadli
et les leaders du parti islamiste. Que cette cohabitation, dans l'esprit
des chefs militaires, allait déboucher fatalement sur un désordre
institutionnel, annonciateur d'affaissement de l'Etat, était chose
entendue. N'empêche, la hiérarchie militaire avait fait preuve de
courage en prenant la responsabilité morale et politique d'arrêter, en
1992, le processus électoral. Ce n'était pas évident dans une
conjoncture où la population, dans sa grande majorité, apparaissait
mobilisée derrière le FIS et dans un contexte international, plutôt
défavorable à l'interférence militaire dans les processus politiques
internes. C'est dans l'appréciation des enjeux de la crise que réside la
faille. Le diagnostic de la situation établi par le commandement
militaire s'était quasiment limité à l'identification du FIS comme
menace sur l'ordre public et le système institutionnel. Il occultait les
autres aspects de la crise, notamment l'aspect politique. Le
commandement militaire, comme frappé de cécité politique, prenait acte
du danger que pouvait constituer l'arrivée au pouvoir du FIS sur la
pérennité de l'ordre institutionnel, sans tirer les conclusions de
rigueur sur la fin de vie du système en place. Le commandement militaire
s'était trouvé en vérité confronté à une crise dont l'ampleur le
dépassait. Déjà diminué par sa difficulté à appréhender les phénomènes
politiques, sociaux et économiques — en un mot le mode de fonctionnement
de la société —, il souffrait, en outre, d'une méconnaissance flagrante
de la société politique tandis qu'il ployait sous un complexe
d'infériorité exacerbé vis-à-vis de l'environnement international. Il me
revient à l'esprit, à cet égard, la formule de bon sens que le général
Mejdoub Lakhal-Ayat — pourtant si réservé — répétait volontiers après
l'interruption du processus électoral, pour décrire l'état d'esprit de
ses camarades militaires : «Ils ont eu le courage d'arrêter le processus
électoral mais ils n'ont pas de feuille de route pour l'avenir.»
Pourriez-vous mieux illustrer la défaillance du commandement
militaire dont vous faites état ?
Tirant profit de la situation économique et sociale délétère où
était plongé le pays et, subséquemment, prenant prétexte des attentes de
la population en matière de moralisation de la vie publique et de
justice sociale, le FIS s’était présenté comme la seule force capable de
réaliser la transition entre un système finissant et un système à
construire. Je ne fais pas secret de ma position, je considérais que si
le FIS était bien capable de renverser le régime par la violence, il ne
disposait pas, en revanche, d'un projet national et d'une élite éprouvée
qui lui auraient permis de gouverner correctement dans la durée. Le
commandement militaire, dont l'attention était focalisée sur le risque
d'affaissement de l'ordre institutionnel, avait pris la décision
d'interrompre le processus électoral, ôtant au FIS la possibilité de
réaliser le changement promis. En revanche, le commandement militaire
n'avait pas offert à la population de vraie alternative à travers le
choix audacieux de conduire, par lui-même ou avec d'autres forces
politiques représentatives sur la base d'un pacte national solide, la
transformation indispensable du système. Je récuse l'idée que la
motivation des chefs militaires de l'époque consistait à stopper le
processus de réformes, en s'opposant aussi bien à une gestion libérale
et transparente de l'économie qu'à la démocratisation du système. Les
choses ne sont pas aussi simples. L'attention du commandement militaire
était moins appelée sur ces problématiques que focalisée sur deux cibles
presque exclusives : contenir le FIS, d'une part, dont ils craignaient
qu'il ne liquide même physiquement les chefs militaires et rendre
impraticable, d'autre part, la formule de la cohabitation avec ce parti
que le président Chadli, avec l'ancien chef du gouvernement, Mouloud
Hamrouche, semblaient privilégier. C'est dans ces conditions — la
disparition brutale du président Boudiaf rendant plus grave la situation
— que le commandement militaire, peu habitué à l'exercice, s'est
soustrait au défi politique en confiant les leviers de l'Etat à des
élites, pour l'essentiel, coupées de la société réelle. Je voudrais
nuancer, cependant, la sévérité de ce constat. Nonobstant cette
défaillance du commandement militaire, je ne partage nullement certaines
idées reçues. Des analystes ont disposé, sur une base arbitraire, que
les chefs de l'ANP avaient agi de la manière dont ils avaient agi, parce
qu'ils étaient coupés de la société réelle. A l'époque, les officiers
généraux et leurs collaborateurs immédiats étaient des cadres d'origine
sociale modeste, essentiellement rurale. Je refuse de céder, cependant,
à une forme d'idéalisation excessive de l'institution militaire.
Naturellement, certains chefs militaires, pas la hiérarchie en tant que
phénomène social, ont adopté des comportements pathogènes qui ont
contribué à discréditer la corporation dans sa totalité. Mais ce qui
doit retenir notre attention, ce n'est pas l'histoire liée aux modes
individuels, c'est la société militaire, à travers l'analyse de la
structure dite «commandement» qui est l’une de ses composantes
essentielles. Issus de l'Armée de libération nationale, les chefs
militaires ont, pour la plupart, complété leur formation dans les
académies nationales et étrangères. Jusqu'à une heure tardive, dans
l'évolution de l'institution militaire, une certaine ligne de fracture a
bien existé entre officiers dits de l'armée française et officiers dits
de l'Armée de libération nationale où se juxtaposaient, d'ailleurs,
clivages idéologiques et techniques, mais dont il faut en relativiser
l'impact. Déjà, le président Houari Boumediene, en son temps, voulait la
masquer totalement. Il y avait bien également un tassement dans la
pyramide des grades qui a laissé végéter vers le bas les plus instruits
parmi les cadres militaires. Ces clivages se sont, peu ou prou, estompés
devant la nécessité d'une solidarité active face aux défis majeurs du
conflit du Sahara occidental puis de l'émergence du Front islamique du
salut. Il faut garder à l'esprit, à cet égard, le fonctionnement,
j'allais dire presque démocratique, de l'institution militaire puisque
le ministre de la Défense nationale de l'époque prenait la précaution de
réunir, jusqu'à un niveau relativement subalterne, les cadres de l'ANP
pour requérir leur assentiment et fonder le consensus qui permettait au
commandement d'avancer les rangs serrés. Cela peut paraître une hérésie
pour une institution fondée sur l'obéissance et la discipline. C'est
bien selon ce mode que les formes armées portugaises ont fonctionné pour
trouver leur indispensable cohésion face à des événements d'une portée
bien exceptionnelle. Il est permis de s'interroger si ce mode de
fonctionnement pouvait perdurer, mais force est de constater que c'est
l'abandon de ce principe qui a affaibli la solidarité militaire. Cela
dit, les principaux responsables militaires, en 1992, chefs de Régions
militaires comme commandants de forces, ne disposaient pas des
attributs, du prestige social et des avantages qui étaient ceux de leurs
homologues, durant le règne du président Houari Boumediene. Il ne faut
pas céder, là non plus, aux prénotions, les chefs militaires impliqués
dans les processus politiques l'étaient intuiti personæ à travers le
Conseil de la Révolution dont ils étaient membres, ce n'était pas
l'institution elle-même qui était concernée. Certes, les études fiables
sur la composition sociale de l'encadrement militaire en Algérie
n'existent pas. Il est difficile donc de conforter scientifiquement les
constats que j'avance. Je me fonde cependant sur l'observation empirique
pour affirmer qu'il est excessif de parler de caste militaire coupée de
la société réelle. L'état d'esprit prêté au commandement militaire, à
propos de l'Islam, est un préjugé qui ne repose pas sur une observation
scientifique. Affirmer que le commandement militaire était habité par
une haine pathologique de l'Islam, c'est méconnaître des racines
sociales et culturelles, essentiellement paysannes, où puise sa sève
cette composante essentielle de l'armée. Le commandement militaire est
le produit de la société algérienne, pas une excroissance greffée de
l'extérieur. Il faut distinguer entre l'analyse scientifique et les
jugements de valeur politiciens, je m'évertue à le dire à ceux de nos
intellectuels qui refusent de se libérer de leurs prénotions teintées
d'idéologie chaque fois qu'il est question de l'armée. Mais pour revenir
à notre sujet, je note que ce n'est pas sans pertinence que mon ami
Nacer Djabi, qui s'était livré à l'analyse d'un échantillon de cent
ministres du pays, avait abouti à la conclusion que leur profil
correspondait parfaitement à la configuration de la société algérienne.
Pour résumer ce constat, il a eu cette formule décapante de bon sens que
je fais mienne pour le commandement militaire : «C'est une élite tout ce
qu'il y a de plus normal qui évolue dans un système politique anormal. »
Il faut bien expliquer pourtant la cécité politique du commandement
militaire. Ce n'est assurément pas dans le statut social des chefs
militaires qu'il faut chercher. Je me permets de rappeler une idée
essentielle déjà développée dans le corps de cet ouvrage. L'ANP, depuis
l'indépendance, n'a jamais été en fait que l'instrument d'exécution
d'une volonté politique incarnée par des chefs qui ont revêtu l'habit
civil. Instruite pour obéir, l'ANP n'a pas exercé le pouvoir
directement. C'est pourquoi, elle n'a jamais accédé en profondeur à la
compréhension des phénomènes politiques et économiques liés à
l'évolution de la société. Elle s'est développée sur la base d'un modèle
de formation axé sur les connaissances techniques. L'encadrement
militaire n'a pu accéder à l'intelligence des phénomènes de société que
sous leur forme d'agrégats. Le fameux commissariat politique de l'ANP
servait plus à délivrer des messages pour l'extérieur qu'à consolider la
formation intellectuelle des cadres militaires. C'est comme cela que les
chefs militaires s’étaient trouvés, en 1992, armés, pour affronter la
crise, d'un patriotisme intuitif, sans cette capacité d'anticiper le
futur grâce à l'accès raisonné à la logique des phénomènes historiques,
politiques et économiques. C'est, probablement, cette grille de lecture
qui permet de saisir le sens de la formule que lancera, plus tard, le
général Lamari, devenu chef d'état-major de l'ANP : «Nous, militaires,
avons accompli notre mission. Aux autorités civiles d'accomplir la
leur.» Entendez, sur le plan opérationnel, les groupes terroristes ont
été réduits, il reste aux autorités compétentes de mener les réformes
qui correspondent au plan du fonctionnement politique du pays et de son
développement économique. Cette forme d'ingénuité explique, dans une
large mesure, pourquoi le commandement militaire s'est laissé enfermer
dans une logique presque infantile de préservation de l'ordre
institutionnel, jusqu'à en faire une fin en soi et arriver même à
cultiver l'ambiguïté entre le terrorisme — phénomène pathologique
conjoncturel — et le courant islamiste, donnée sociologique objective et
pérenne. Il est bien déplorable, en effet, qu'aucun des chefs militaires
ne soit parvenu à jouer le rôle que tenait Kemal Atatürk, dans
l'enfantement de la Turquie moderne, ni que les services de
renseignement qui constituaient l'interface avec la société politique,
n'aient pu faire émerger un des leurs qui, à l'image du major portugais
Ernesto Mélo Antunes, aurait pu provoquer cette jonction salutaire entre
forces armées et forces vives du pays, créant les conditions de la
consécration du système démocratique. Pour le commandement
militaire,1992 aura représenté un rendez-vous manqué avec l'Histoire.
Combien aurai-je souhaité, en cette période-là, voir nos chefs
militaires prendre la décision d'enfermer manu militari, sous les
lambris de la coupole de Club-des-Pins, tous les acteurs politiques
représentatifs et légitimes dans le pays, avec cette consigne simple :
«Les portes seront ouvertes dès que vous aurez convenu d'une plate-forme
politique appropriée pour garantir l'achèvement de la transition
démocratique.» Ne me dites pas que cela avait été tenté avec la
commission du dialogue national et la conférence qui l’avait suivie.
Cette expérience présentait la grave lacune de ne pas avoir pu impliquer
toutes les véritables forces représentatives dans le pays. Comment, me
diriez-vous, un commandement militaire démuni de la capacité de
perception des phénomènes politiques aurait pu superviser un processus
de négociations aussi laborieux ? Il eût fallu, bien sûr, que le
commandement militaire eût pris acte, au préalable, de l'obsolescence du
système. Il eût fallu que les chefs militaires eussent pris conscience,
de manière raisonnée, pas seulement intuitive, qu'il fallait tourner la
page du système en place. Il eût fallu, certainement, que le
commandement militaire eût adopté une attitude moins complexée vis-à-vis
de l'environnement international. Les partenaires étrangers de l'Algérie
définissent leurs politiques vis-à-vis de l'Algérie en fonction
d'intérêts d'Etat. Ils sont moins intéressés par une solution idéale
qu'une solution pragmatique qui garantisse leurs intérêts stratégiques
et de puissance. Il eût fallu, sans doute, que la multitude de
compétences intellectuelles qui foisonnaient au sein des forces armées,
à des niveaux de responsabilité plus ou moins inférieurs, eussent été
pleinement associées à la conceptualisation et à la mise en œuvre de la
position doctrinale de l'ANP. Cela était possible, je l'affirme.
Propos recueillis par A. S.
(A suivre)
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