
Actualités : GRÈVE DE LA FAIM Une forme supérieure de lutte
«Si Benbouzid compte sur le facteur temps pour avoir raison de notre mobilisation, il se trompe lourdement. Nous irons jusqu’au bout», explique Walid, un des grévistes très affecté, qui ajoute que «lorsque vous ne percevez pas votre salaire pendant trois ans, vous êtes déjà mort. Qu’est-ce que cela change alors »? La grève de la faim des enseignants contractuels ou vacataires
éclaire d'une lumière sinistre le tableau politique et social de notre
pays. D'une part, vous avez un pouvoir qui reconnaît cyniquement la mise
à mal de la patrie Algérie par ses orientations économiques et sociales
:
- des investissements étrangers bien maigres qui aboutissent pourtant à
des bénéfices faramineux évalués à des milliards de dollars sans que les
autorités nous livrent les vrais chiffres alors qu'un responsable d'une
organisation patronale a parlé d'une sortie de dix milliards de dollars
pour deux entreprises — seulement deux entreprises — du pétrole ;
- un jeu de ventes et de cessions des entreprises entre multinationales
étrangères sans contrôle de l'Etat quand est brandi ailleurs le slogan
de «patriotisme économique» par les grandes puissances étrangères qui
ont inspiré et inspirent toujours nos choix par l'intermédiaire de leurs
innombrables relais : FMI, Banque mondiale, G8, l'espace Euromed, les
rounds de négociation de l'OMC et encore hier par l'Union pour la
Méditerranée qui affiche l'ambition de nous insérer dans un vaste espace
de libre-échange que refusent toujours les pays émergents soucieux du
développement de leurs propres économies et de leurs propres secteurs
industriels ;
- la grave atteinte à la sécurité nationale par une politique agricole
qui a suivi à la lettre les conseils de ces mêmes instances
internationales en privilégiant les cultures spéculatives au détriment
des cultures stratégiques ;
- les graves conséquences d'une religion néolibérale sur notre tissu
industriel qui a affaibli nos capacités nationales et aggravé notre
dépendance aux hydrocarbures ;
-la perte, irrémédiable dans certains secteurs, de nos connaissances et
savoir-faire industriels et agricoles souvent sciemment provoquée comme
pour la reproduction des semences ;
- la généralisation d'une politique d'expulsion des cadres, techniciens
et ingénieurs vers l'étranger comme dans le cas des pilotes d'Air
Algérie, des navigateurs de l'ex-CNAN, des scientifiques et des
universitaires et une politique d'expulsion à l'intérieur même du pays
comme dans le cas des hydrocarbures où nos techniciens, ingénieurs et
ouvriers hautement qualifiés sont happés par les multinationales qui
travaillent dans notre Sahara ou dans d'autres secteurs ;
- la conclusion de contrats de gestion ou de management qui offrent des
salaires de deux et trois cent millions de centimes comme dans le cas de
Suez.
Vous pouvez noter et rajouter bien d'autres résultats de ces choix
politiques en faveur du néolibéralisme. L’essentiel est d’en retenir le
trait commun et foncier : livrer le pays aux appétits externes, le
livrer sans défense au seul profit de quelques castes qui ont décidé de
lier leur sort à celui des multinationales et à leurs instruments
politiques, les Etats de l’Empire comme les nomment H. Chavez. Leurs
conséquences sociales sont évidemment dramatiques pour de larges couches
de la population. Pas seulement en termes de niveau de vie et de revenus
mais aussi en termes d'espérance et de rêve dont les harraga. La
dernière mesure que vient de prendre le pouvoir en adoptant un projet de
loi criminalisant la harga indique qu’il a choisi de frapper toutes les
formes de contestation même celle de la fuite. Il est décidé à imposer
ses choix et son hégémonie sur la société et à réaliser le passage à un
Etat bourgeois compradore ennemi de son propre peuple y compris dans ses
composantes bourgeoises nationales. La nouvelle sur la Fonction publique
a été élaborée sur cette base et sur la base des conseils amicaux des
FMI, Banque mondiale et compagnie. Elle élimine le caractère quasi
obligatoire de la permanisation pour privilégier la vacation et la
contractualisation. Et c’est bien le sort qui frappe nos grévistes et
c’est bien le sort qui attend une très grande partie des futurs
fonctionnaires. Car, d’autre part et face à ce pouvoir et à son bilan,
une quarantaine d’enseignants vacataires ou contractuels ont entamé une
lutte pour leurs droits qui les mènent directement à affronter les
conséquences pratiques pour tous les travailleurs de ces orientations
politiques. La Fonction publique et le ministère leur opposent une
conception et une vision du travail, de sa qualification, de son
évaluation et de sa rémunération, directement inspirée du
néolibéralisme. Car, de quelque façon que vous tourniez la question,
vous êtes dans l’absurde. Ces enseignants ont-ils oui ou non assuré des
cours pendant trois, quatre, dix ou quatorze ans ? Comment la même
administration les a trouvé qualifiés pour faire ce travail et les
rejette aujourd’hui ? Ont-ils oui ou non assuré des cours ? Alors
pourquoi refuse-t-on de les payer et pourquoi doivent-ils attendre des
mois, parfois une année pour percevoir leurs salaires ? Je ne vous parle
même pas du côté moral de l’affaire : ils ont assuré des cours pendant
les années terribles du terrorisme avec tous les risques encourus dans
des endroits perdus. Ce qui devrait leur valoir un minimum de respect et
de reconnaissance. Mais cet absurde du pouvoir a une logique. Il est
permis aux Algériens de mendier les aides du pouvoir, le couffin du
Ramadan, les fauteuils des handicapés et quelques miettes. Les mendiants
ne se révoltent pas. Ils ne se révoltent jamais. Et le pouvoir est prêt
à montrer beaucoup de mansuétude. Il sera intransigeant avec la question
des droits ou alors il devra accepter l’idée que l’Algérie appartient à
tous les Algériens dans un partage consacré par un droit qui lui serait
opposable. Au cœur de cette grève se posent ces deux questions
fondamentales vitales pour tous les fonctionnaires. Pourront-ils
remettre en cause la conception d’un statut de la Fonction publique
largement inspirée du néolibéralisme et pourront-ils imposer les
modifications au droit qui leur permettent d’être citoyens, c'est-à-dire
copropriétaires de leur pays ? C’est pourquoi cette grève insensée — si
on devait nous en tenir au rapport de force entre la volonté d’une
poignée d’hommes et la toute-puissance d’un Etat sans contre-pouvoir —
est une défense de tous les travailleurs. Pourtant, l’attitude hostile
et méchante des infirmiers de Zemirli montre à quel point elle dérange.
Pourquoi et comment se fait-il que d’autres travailleurs reçoivent les
plus affaiblis d’entre les grévistes en les menaçant d’une intervention
de la police ou les laissent traîner avant de les faire ausculter dans
les urgences ? Je me suis demandé pourquoi le syndicat des paramédicaux
n’a pas fait le travail de sensibilisation minimum pour une solidarité
minimum ? C’est que la forme de la grève de la faim est une forme
supérieure de lutte. Elle peut effrayer ceux qui peuvent en tirer
pourtant profit. Cette forme de lutte se prépare en général
minutieusement avec la préparation des réseaux de soutien, une
mobilisation populaire autour des grévistes, etc. Mais les conditions
d’une telle concertation et d’une telle préparation n’existent pas
encore à cause de tous les obstacles dressés à l’action syndicale des
autonomes, à cause du rôle de frein à la conscience ouvrière joué par le
syndicat officiel, à cause de la maturation organique encore
insuffisante de toutes les luttes sociales et de toutes les grèves
menées jusque-là. Cette situation a certainement donné au pouvoir le
vertige de sa toute-puissance face à un mouvement relativement isolé. Il
se trompe sur toute la ligne. C’est quand les situations politiques sont
bloquées pour les luttes sociales que des hommes et des femmes comme ces
grévistes peuvent forcer l’issue et le destin. Il faut être de ce
pouvoir et participer de son aveuglement pour ne pas voir que ces
grévistes ont déjà réussi l’impensable il y a deux semaines : des
organisations politiques qui ne se parlaient pas et des partis se sont
retrouvés unis dans une action de soutien. Ces mêmes partis qui ne
prolongeaient presque jamais leur action et leurs discours politiques
sur le terrain social se retrouvent en plein cœur de cette question. Un
ami m’a écrit cette belle formule sur le cercle vicieux de la politique
algérienne : «Luttes politiques sans horizon social revendiqué et luttes
sociales sans perspectives politiques se donnent la main dans une
dynamique du circulaire sans peser dans le sens du saut qualitatif.»
Cette poignée de grévistes n’a pas engagé une action insensée mais une
action d’avant-garde et tout ce qui peut sembler mal préparé, mal ficelé
apparaîtra à un moment ou à un autre comme une intuition politique
majeure : se battre pour ses droits sans tenir compte d’aucun paramètre
secondaire. Et ouvrir la voie. Nous sommes bien obligés d’observer que
cette action se refuse à l’illusion de recueillir des miettes en faisant
la brosse aux petits appareils syndicaux et aux petites relations
familiales et claniques. Elle se démarque profondément des émeutes sans
lendemain et sans conséquences politiques. Elle pousse plus loin les
autonomes dans la réflexion politique et la maturation de leurs méthodes
d’organisation et d’action. Elle impose aux partis de l’opposition
d’inclure la question sociale au cœur de la politique. Rien que pour
cela, elle est déjà une grande grève. Une date marquante dans l’histoire
sociale de notre pays. Un acte de résistance aux diktats du FMI et
consorts. Une grève patriotique. Il reste maintenant à tous les secteurs
syndicaux et ouvriers de trancher la question si elle mérite leur
soutien, tout leur soutien et leurs efforts pour organiser autour des
grévistes le soutien populaire le plus large comme savent l’inventer et
l’organiser les Algériens.
Mohamed Bouhamidi
|