dimanche 03 Aout 2008
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Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Une dispute avec Youcef Chahine
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Plus que le plaisir cinéphile partagé par des millions de spectateurs à travers le monde, je dois personnellement à Youcef Chahine une leçon de journalisme fondatrice. A différentes étapes et en diverses circonstances de ma vie professionnelle, j'ai été conduit à repenser à cette dispute qui m'a involontairement opposé à lui.
Les conséquences de cette escarmouche ont toujours été en œuvre par la prise de conscience qu'elles ont induite. Elles le sont toujours au point où, apprenant son décès, c'est la première chose à laquelle j'ai repensé. Ce devait être en 1973. J'étais jeune pigiste culturel incertain, éclectique par légèreté, mais plutôt attiré par la littérature et le théâtre que par le cinéma vers lequel je marchais pourtant à pas forcé en faisant mes armes de cinéphile chaotique à la Cinémathèque d'Alger. Youssef Chahine venait de réaliser, si mes souvenirs sont bons, le Moineau. Il se trouvait à Alger pour la projection de son petit dernier. J'ai su plus tard que ce film était survenu à un moment creux de sa carrière et que sa collaboration avec l'Algérie avait fait, de son aveu même, redémarrer cette dernière. A Echabab, où je gribouillais sous la houlette protectrice de Kassa Aïssi et de Farah Ziane, un confrère s'occupait du cinéma. Il avait pris rendez-vous avec Youcef Chahine pour l'interviewer. Quelques heures avant la rencontre fixée en début d'après-midi, Kassa Aïssi, le rédacteur en chef, m'alpagua tandis que je traînais, oisif, dans la salle de rédaction où j'imaginais tapi le génie qui allait séance tenante m'adouber. Le confrère censé interviewer Chahine étant cloué au lit, le rédacteur en chef me fit savoir qu'il m'incombait d'honorer l'engagement du journal. Or, excepté le nom et la fonction du cinéaste, je ne savais strictement rien de lui. Avec Zohra et Baya, les secrétaires de rédaction, à l'occasion documentalistes, nous nous sommes mis en quête d'un peu de pitance documentaire pour préparer l'interview. Il n'y avait pas alors d'internet et les livres et journaux de «l'étranger » entraient en doses homéopathiques dans l'Algérie suspicieuse de Boumediene. Pas grand-chose dans la doc : quelques articles de Révolution africaine ou d' El Moudjahid collés sur des feuilles 21X27 avec le nom du canard et la date de parution écrits au feutre de couleur. Par chance, je tombai sur un article très fouillé sur Youcef Chahine découpé dans je ne sais plus quelle revue . Je le compulsai vite fait de façon à pouvoir disserter sur la rupture épistémologique, un concept alors très à la mode, opérée par le cinéma de Chahine après Gare centrale. Rupture avec ces films édulcorés et ronronnants qui, avec l'image lisse et la voix de velours de Farid El Atrache, endormaient l'Egypte éternelle dans la douceur de vivre technicolor. Je trouvai Youcef Chahine à la terrasse de l'hôtel El Djazaïr, qui ne s'appelait plus, je crois, officiellement Saint-George. Filiforme, le visage osseux, il avait une chevelure de rocker, peignée en arrière et probablement brillantinée, des favoris noirs de jais qu'on appelait, dans le jargon du fashion algérois, les pattes, une chemisette noire près du corps qui lui donnait un air à la fois coquet et solennel, sinon grave. L'homme dégageait l'impression d'être sûr de lui, à l'aise dans ses mouvements et dans ses propos. Il accueillit avec une certaine condescendance ce jeune journaliste ostensiblement intimidé par le monstre sacré qu'il était. Il m'invita à m'asseoir, me demanda ce que je voulais boire et même dans quelle langue je souhaitais mener l'entretien. Il me fit comprendre qu'il pouvait, bien entendu, s'exprimer en arabe, sa langue maternelle, en anglais qu'il maîtrisait parfaitement, notamment pour avoir fait des études de cinéma aux États- Unis, et en français qu'il pratiquait avec maestria et un petit accent semblable à celui de la chanteuse Dalida. Nous avons éliminé l'anglais pour des raisons évidentes et décidé de réaliser l'entretien en arabe. Après la deuxième phrase, nous voilà parlant français mais l'intention y était et, pas de doute, même Mouloud Kassim, à cette époque ministre des Cultes et champion de l'arabisation complète et intégrale, aurait été magnanime à notre égard. Youcef Chahine moulinait outrageusement des mains en parlant, ce qui était la marque infalsifiable de sa méditerranéité attestée par sa naissance alexandrine et constituait un vrai calvaire pour Ghani, mon pote photographe, qui se contorsionnait pour prendre un portrait convenable. Une fois épuisées les questions générales que j'avais tirées au cordeau à partir de la documentation de tantôt et qui, même à ses yeux, me donnaient l'air d'un «spécialiste de Chahine», nous en sommes arrivés à notre propos. Comment parler d'un film que je n'avais pas vu ? Dans cette affaire, je n'étais qu'une roue de secours, ce qu'il devait ignorer, bien entendu. Je pensai que la méthode la plus bête serait, en l'occurrence, la meilleure. «De quoi parle le Moineau, votre dernier film ?», lâchai-je, candide. Je vis Chahine pâlir tout en articulant sa stupéfaction : «Parce que vous êtes venu m'interviewer sans avoir vu le film pour lequel vous avez estimé nécessaire de m'interviewer ? » Ma parade ne franchit pas le stade de l'onomatopée. Je dus répondre quelque chose comme «Euh !»... Je le revois encore se lever brutalement, bondir comme un ressort, fulminant tout ce qu'il savait, levant ses maigres bras au ciel, prenant à témoin les clients de l'hôtel qui se prélassaient au soleil, les palmiers qui dodelinaient au-dessus de sa tête, le ciel lui-même. Il maugréa contre cette nouvelle race de jeunes journalistes qui poussaient la désinvolture et la paresse, voire l'imposture, non seulement jusqu'à ne pas voir les œuvres dont ils se croyaient autorisés à parler mais qui, en plus, venaient froidement l'avouer. J'étais tétanisé par sa réaction éruptive qui me paraissait démesurée et théâtrale par rapport à la négligence, mineure à mes yeux, qui l'avait déclenchée. Les quelques clients du Saint- George qui, la tasse de café ou le verre de liqueur suspendu à mi-chemin entre la table et les lèvres, captaient des bribes de sa colère, devaient sans doute imaginer gravissimes les motifs de cet emportement. Ce n'était pas mon avis. Je trouvais sa réaction suffisante, méprisante et, pour tout dire, injuste. Je décidai de partir sur-le-champ. Dans le hall de l'hôtel, Chahine me rattrapa. Ayant retrouvé son calme, il me fit un sermon que j'écoutai par politesse, convaincu, du haut de ma jeune expérience, qu'il n'était rien moins qu'un de ces types juché sur sa «petite» célébrité pour se croire tout permis. Je l'entends encore me dire que j'étais jeune et que si je voulais faire ce métier, il fallait d'ores et déjà prendre de bonnes habitudes. J'aurais dû lui dire, d'entrée, que je n'avais pas vu le film et il m'aurait conseillé de le voir avant l'interview. Un créateur s'exprime d'abord par ce qu'il crée et aucun autre propos, ni le résumé ni le commentaire, ne peut remplacer ce signe premier. Il n'y a rien de plus présomptueux, vain et déplacé que de demander à quelqu'un qui a passé des années, voire des mois à concevoir une œuvre de vous la raconter pour vous épargner votre temps. Ma propre colère tombée, je devais bien admettre qu'il avait raison. Quelle emphase que de venir voir Chahine et de lui demander de raconter son film ! Plus jamais, depuis cette dispute, je ne me suis permis de demander à un écrivain, à un cinéaste, à un artiste de me raconter son œuvre. Si je la connais, nous en parlons de façon précise et circonstanciée, comme il se doit. Si je ne la connais pas, j'évite d'ajouter à l'ignorance l'outrecuidance de l'ignorant. La claque que j'ai reçue de Chahine, c'est un peu pour moi le baptême de l'encre. Mais c'est beaucoup plus tard que j'en mesurerai toutes les implications. J'ai été amené, dans la pratique du journalisme, à côtoyer, voire à fréquenter ces gens bizarres qui se consacrent à écrire des livres, réaliser des films, monter des pièces de théâtre, peindre des toiles. Dans ce monde-là, il y a de tout. Il y a les modestes qui s'excuseraient presque d'avoir commis une œuvre. Il y a les narcissiques qui croient que, pour saisir le rythme cardiaque du monde, il faut prendre leur propre pouls. Il y a les mégalos qui considèrent leur œuvre faite d'argile et que, comme l'homme, leur création leur fait squatter un pan de ciel. Il y a les indifférents qui font de l'art ou de la culture sans s'en rendre compte tellement ça leur est naturel. Mais tous ces gens, si différents, ont en commun la conscience de la singularité du créateur et de l'œuvre. Les créateurs ne sont pas plus que leurs œuvres interchangeables. Par sa colère, Chahine me donnait une leçon de journalisme qui se résumait dans la peine qu'il convient de prendre pour mériter de parler d'un sujet. Mais il me renvoyait aussi à la nécessité philosophique d'une approche singulière de l' œuvre. Je saurai plus tard qu'il faut de l'humilité et de la pédagogie dans cette approche. Il y a deux ans, un jeune journaliste de radio m'a prié de lui raconter « de quoi parle ton film», faisant allusion au documentaire que j'ai commis sur At Yani. Je ne me suis pas emporté mais je lui ai dit : «Assieds-toi, je vais te raconter une histoire.» Je lui ai raconté la dispute avec Chahine, que ce dernier a dû oublier dès qu'elle s'est terminée mais qui continue, moi, de me poursuivre.
A. M.

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