Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Le bus
Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr


Dans ce bus qui brinquebalait vers Ariwa, le lieu sans nom, ou le nom qui désigne un nonlieu, nous avions le temps de voir défiler les frênes. Pour occuper le temps, pas mieux que de parler, pas vrai ? Qui, le premier, a orienté les histoires de cette manière ? Le fait est, sans que l'on sache trop comment, on s'est surpris à raconter, chacun, son histoire, et c'est une histoire qui a un rapport avec les bus.
Quelqu'un qui, dans le temps, a assidûment fréquenté les bus algérois de l'époque où ils jouaient sous les couleurs bleues de la RSTA égrené un best off de ces blagues de potaches qui avaient pour théâtre ou inspiration les fameux trolleys, partie intégrante du paysage d'Alger, pour ne pas dire de son âme. On connaît le fameux «avancez en avant» de ce receveur bravache pour qui le pléonasme n'est pas un délit. On connaît aussi la réplique fulgurante qui a terrassé cet étudiant sourcilleux : «Pléonasme toi-même», tacle le receveur. On se raconte aussi la démonstration de richesse de cette femme qui, demandant au receveur de lui indiquer la direction du bus, fait ostensiblement tinter ses bracelets d'or. Le receveur, lui, déforme la bouche pour faire voir ses molaires en or. Des tas d'histoires du bréviaire algérois, l'accent en prime, scandent les cahots du bus sur les nids-de-poule et les dos d'âne de ce chemin vicinal. Des bonnes, des dernières, certaines inédites même, de celles que l'on sort de la naphtaline où les a conservées une génération pour les remettre en circulation dans les générations ultérieures. Un parmi les passagers du bus rappelle les inavouables blagues des temps terroristes. Vous connaissez celle du bus intercepté par un faux barrage ? En se lissant la barbe passée au henné, le chef de bande ordonne aux hommes de se séparer des femmes. Il fait exécuter les premiers et demande à ce qu'on enlève toutes les femmes. Un des terros commence à discriminer les femmes à enlever... Passe... On connaît la suite... Et cellelà... Un bus tombe sur un faux barrage. Que des mecs. On les fait descendre. On les aligne à la queue-leu-leu... «Comment t'appelles-tu ?», demande l'hurluberlu. «Chems Eddine», décline l'interpellé. L'hurluberlu : «Tu as la vie sauve parce qu'il y a le mot «eddine» dans ton nom.» Ceci entendant, les autres accolent tous à leurs noms les syllabes qui sauvent... Celui-ci s'appelle Djamal Eddine, l'autre Azedine, le troisième Khalfedine... Le trente-deuxième tire la dernière cartouche : «Seif-Eddine». Le dernier, un dandy, poussé dans les retranchements, et voulant sauver sa peau, ne peut plus inventer crédible. Ton nom, demande autoritairement l'hurluberlu. «Crocodinne», répond le dandy... Tu peux ne pas rigoler... Et puis, cette histoire que raconte un copain qui prenait tous les jours le bus pour Réghaïa. A cette époque, le receveur se plantait, à l'arrêt, en haut du marchepied pour énumérer, comme on donne un menu, tous les arrêts desservis par le bus. Mais le receveur avait une dent contre les habitants de Rouiba. Il pointait son index vengeur : «Rouibéen, ne monte pas dans mon bus !» Certains ont dû même inventer des histoires de bus pour s'acclimater à l'ambiance... Je vais vous raconter une histoire que vous n'allez pas croire, commence celui-là... Un type a détourné un bus comme on détourne un avion... Il devait aller à El-Harrach, le bus, et le gus a mis un boussaâdi méchant sur la glotte du conducteur... L'alternative : «C'est la Glacière ou El-Alia, tu choise tout de suite...» Ce sera la Glacière et tout est bien... Celui qui vient de raconter jure ses grands dieux que, sans en avoir été le témoin direct, cette histoire est vraie et qu'il est prêt à miser la tête de sa mère... Bon, bon ! Peut-être, après tout ! Au pays des fous, tout ce qui n'est pas dingue est suspect... Mais peut-on être plus fou que l'Egypte où un certain Ihsen Abdel Qadous a imaginé une nouvelle, qui est l'ancêtre de cette histoire algéroise. Un jeune employé dont la femme est sur le point d'accoucher, et qui n'a pas les moyens de payer le taxi, grimpe dans un autobus cairote et l'oblige à brûler les arrêts habituels pour foncer vers la maternité. Pendant le trajet chaotique, au cours duquel même le prétendu «terroriste» ne sait pas trop quoi faire, on observe les réactions de chacun des passagers. On se croirait dans un roman d'Albert Cossery ! Ceci disant, on ne peut oublier l'adaptation théâtrale faite de la nouvelle d'Abdel Qadous par le TNA avec Azzeddine Medjoubi en vedette. Mon tour est venu de dire mon histoire de bus. Celle que j'ai en réserve n'étant pas tous-publics, je compte plagier celle d'un film, vu dans le temps. Il s'intitulait Le bus. Un passeur embarque des clandestins turcs dans un bus pour les emmener en Allemagne. Il baisse les rideaux du véhicule. Les passagers ne savent pas où ils sont. Il leur promet que, arrivés à bon port, on s'occuperait d'eux. Que nenni ! L'escroc abandonne sa cargaison sur la place centrale d'une grande ville. Je ne raconte pas l'histoire du film, car je n'en avais plus les coordonnées. Pris au dépourvu, je me suis rabattu sur une histoire... véridique, je jure, je jure... Cela se passe au milieu de l'été 1974. Notre narrateur est à l'aéroport d'Alger en partance pour Marseille. Le prix du billet d'avion oscille autour de 500 DA. Dans la salle d'embarquement, il n'y a guère plus de 20 de ces heureux élus qui ont pu, chacun par sa débrouille, dégotter l'autorisation de sortie. Ils font figure de privilégiés. Ils ne sont pas nombreux et sont relativement gâtés par les personnels d'Air Algérie. Notre narrateur est calé dans un fauteuil en plastoche orange. Il dévisage, par-dessus l'édition d' El Moudjahid du jour, ces heureux élus. Il y a des jeunes, peut-être des étudiants qui repartent après leurs vacances. Il y a quelques émigrés qui, eux aussi, ont dû flamber leurs congés et s'en retournent vers le turbin. Il y a probablement aussi des cadres de la nation, en congé, en goguette, en mission... Et il y a cette vieille femme, mal à l'aise dans le décor. Elle flotte dans une robe trop large, les doigts cramponnés à l'anse d'un cabas éventré pour surmonter sans doute plus qu'une timidité, un dépaysement total. Elle ne sait plus s'il faut s'asseoir ou rester debout. A un moment, elle décide de se poser sur un des sièges orange, jouxtant celui du narrateur. Elle lui raconte qu’elle a un fils à Marseille, qu'elle n'avait pas vu depuis vingt ans. Ses autres enfants viennent de décider de l'envoyer sur place. Quelqu'un l'a accompagnée dans les formalités de voyage. Son fils l'attend à l'arrivée. Entre les deux, elle est perdue. Une voix informe que les passagers vont embarquer. Première étape : le bus pour rejoindre l'appareil. Le narrateur est appuyé contre la porte, sa valise aux pieds. Il aperçoit la vieille mère, désarçonnée. Elle reconnaît la personne avec qui elle a pu parler un peu dans la salle. Elle s'approche de lui et lui dit : «Tu vas à Marseille, toi aussi ?» Il répond «oui». Elle poursuit : «J'ai payé l'avion et on m'emmène en car.»

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