Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
HISTOIRE-GÉOGRAPHIE


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
En dépit des circonstances tragiques dans lesquelles se déroulait l’échange, je n’ai su juguler le fou rire de mon collègue. Il s’est déclenché à la manière d’un staccato, violent et modulé. Ce qui l’a provoqué ?
Depuis un moment, nous discutions de tout et de rien jusqu'à ce que nous évoquions le coup d'Etat récemment perpétré en Mauritanie. Par une logique implacable, nous en sommes venus à souligner la chasteté de la position algérienne. Contre le coup d'Etat ? Pour une alternance démocratique ? Le fou rire est parti. Mais c’était un de ces rires nerveux absent de toute gaieté. Une réaction en roue libre, un commentaire sans mots. Quand il s’est calmé, j’ai cessé d’être exaspéré pour mesurer toute la pertinence de cette analyse qui s’exprimait en sons saccadés. Si les trilles pouvaient se transcrire comme des notes en musique, cela donnerait sans doute une sacrée partition. Heureusement, quand les mots deviennent impuissants, l’expression, elle, continue. Qu’y avait-il dans ce fou rire ? Eh bien, d’après ce que j’ai pu en lire, il montrait l’hôpital surpris se moquant de la charité dans un parfait flagrant délit. Comment un système qui a érigé ses fondations dans le coup de force et la violence, qui se gausse du jeu perfide de la démocratie, luxe supplémentaire pour les pays qui ont la panse pleine, fait-il table rase de ce qu’il est pour monter sur ses ergots légalistes et dénoncer ailleurs ce qui ici est l’ordinaire ? Il eut été naturellement malséant que l’Algérie approuvât le coup d'Etat des militaires mauritaniens. Mais un brin de zèle légaliste en moins dans notre position officielle aurait épargné à mon collègue le fou rire qui faillit l’étrangler. On aurait dit que, dans sa voix, il n’avait pas un chat mais un chameau qui rigolait en voyant la bosse du dromadaire. Zèle de néophyte ? Gage donné aux puissances tutélaires de ce monde «démocratique» à géométrie variable? Dédoublement de la personnalité ? Quelle que soit la réponse, il n’est pas mauvais de dénoncer l’usage de la force dans les affaires politiques. Il est encore meilleur de donner l’exemple. Mais les mots ne sont que des mots. Ça ne mange pas de pain… Hélas et heureusement… ! Revendiqués ou pas, les attentats suicides qui endeuillent l’Algérie cet été sont attribués à Al Qaïda au Maghreb islamique dont l’acronyme, Aqmi, supplante désormais le GSPC. Le drame est incommensurable. Il n’est pas de mots pour dire l’horreur, l’indignation, la colère que l’on ressent devant tant de saloperie et de lâcheté. Il n’en est pas non plus pour décrire cette forme de consternation devant le silence du président de la République. Tant de déflagrations criminelles accueillies par un silence aussi sépulcral, c’est un peu comme un certificat de banalité. Que s’est-il passé aujourd’hui ? Un accident de la circulation et un attentat avec voiture piégée et kamikaze ? Question suivante… Ce sont des vies, des rêves, que des criminels brisent ! Imagine-t-on ce qui se passait dans la tête de ces jeunes qui attendaient, l’autre matin, à la porte de la caserne de gendarmerie des Issers. Ils étaient là pour passer un examen et entamer leur vie active. Ils étaient loin de s’imaginer que celle-ci s’arrêterait avant même de commencer, dans une file d’attente, à l’orée de ce rêve transformé en cauchemar pour leurs proches et pour tout le pays. Et que se passait-il dans la tête des ces passants que le destin avait attiré dans un guet-apens d'où ils ne sortiront pas indemnes ? Usagers des transports en commun, humbles citoyens se levant matin pour vaquer à leur survie... L'ampleur dévastatrice des derniers attentats suscite l'appréhension des Algériens, effarés par la montée en puissance d'un terrorisme qui recouvre de l'audace en même temps qu'il fait montre d'une étonnante sophistication technique. Comme pour contredire les bilans euphoriques qui annoncent imminente leur défaite totale, les praticiens de l'explosif télécommandé redoublent de férocité destructrice. Ce qui est surprenant, c'est la circonscription de la violence terroriste dans un périmètre balisé. La carte des attentats de l'année 2008 s'étend à trois ou quatre wilayas : Alger, Boumerdès, Tizi-Ouzou, Bouira, Jijel. Après l'attentat des Issers, le ministre de l'Intérieur expliquait cette concentration des crimes terroristes par la géographie. Selon lui, le relief escarpé dans ces zones permettrait aux groupes terroristes une mobilité qu'ils n'auraient pas ailleurs. En regardant bien une carte de l'Algérie, on s'aperçoit qu'il y a des zones montagneuses plus adaptées au refuge des groupes terroristes. Plutôt que la géographie, il n'est pas impossible que ce soit l'histoire qui explique cette concentration. Cherchez l’erreur, elle est bien quelque part ! Le décalage entre le discours triomphaliste et la tragédie que provoquent les attentats terroristes est trop grand pour insuffler de l’espoir !

PS d'Ici : cette chronique prend tardivement ses quartiers d'été. On revient dans deux semaines, en plein ramadan…
A. M.

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