Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com
Il est rassurant de lire que nous ne sommes pas les seuls sur cette
terre à ne pas savoir de quoi sera fait demain. Le FMI est aussi inquiet
qu’incapable de prévoir quoi que ce soit, les banques centrales ne
savent plus où donner de la tête, les politiques sont désarmés, le
climat des affaires est morose et la croissance se fait désirer depuis
l’écroulement, le 11 août 2007, du marché des prêts interbancaires. Dans
une allocution intitulée «Regard sur le paysage économique mondial et le
rôle du dollar », John Lipsky, son premier-directeur général adjoint, a
déclaré, le 22 juillet dernier à Washington, que «la chute des prix des
actifs sur de nombreux marchés- clés, la flambée des prix de l’énergie
et des produits de base, qui attise l’inflation et une croissance
mondiale en berne, rendent difficile le choix d’une stratégie»(*). «Il
est d’autant plus délicat de réagir à ce ralentissement que
l’augmentation des prix des produits de base risque d’avoir des effets
secondaires et que les tensions à l’œuvre sur les marchés financiers ne
se relâchent pas. Ceci étant dit, il faut suivre de très près les
pressions inflationnistes, car tout progrès économique serait
sérieusement compromis si les victoires remportées ces dix dernières
années contre l’inflation étaient réduites à néant», a ajouté M. Lipsky.
Dans de nombreux pays émergents majeurs, la lutte contre l’accélération
de l’inflation, causée à la fois par une forte demande intérieure et
l’envolée des prix des produits de base, est, en effet, au cœur des
préoccupations. De nombreuses banques centrales ont relevé leur taux
directeur en réaction à la progression de l’inflation, mais, en général,
les taux d’intérêt sont restés négatifs en termes réels, notamment dans
les pays où la gestion du taux de changes a limité la souplesse de la
politique monétaire. Il a aussi souligné que les conditions du marché
financier restaient difficiles : «La fermeté face aux turbulences
financières et les progrès de la recapitalisation bancaire sont des
développements encourageants, mais les indicateurs montrent que le
crédit continue de se dégrader à mesure que les conditions économiques
s’affaiblissent.» Mais le pire reste à venir du côté de la crise
financière. Il y aura encore des morts, disait mardi dernier Kenneth
Rogoff, l'ancien économiste en chef du FMI. Dans une allocution
prononcée le 24 juin 2008 au Parlement européen, James K. Galbraith (**)
— un libéral sympathique, car être libéral aux Etats- Unis, c’est être à
contrecourant de l’orthodoxie conservatrice, c’est être de gauche —
estime que sous l’impact des implications théoriques de la crise
financière éclatée en 2007, «l’héritage de Milton Friedman tombe en
ruines, et les avatars du monétarisme tombent dans le ridicule. C’est le
cas également du «nouveau consensus monétaire » — qui se réclame, lui
aussi, de l’héritage intellectuel du monétarisme —, érigé jusqu’à
récemment au rang de fondement intellectuel des banques centrales
modernes». Le sort réservé par l’histoire économique au monétarisme de
Friedman est fort peu enviable, de l’avis de l’auteur de l’allocution.
L’argumentaire de Galbraith et sa farouche croisade contre le
monétarisme méritent d'être révélé. Une Histoire monétaire des
Etats-Unis 1867-1960, livre publié en 1963 par Milton Friedman et Anna
Jacobson Schwartz, avait un message simple : le marché est infaillible,
seul le gouvernement se trompe. Sa parution allait éclipser des
programmes universitaires La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt
et de la monnaie, de John Maynard Keynes (1936). Milton Friedman et Anna
Jacobson Schwartz, dont la doctrine reste aux fondements de toutes les
idéologies des banques centrales, y affirment que l’effondrement
économique de 1929-1933 avait été le résultat du dérèglement du
mécanisme monétaire du pays et que «la contraction est en réalité une
preuve tragique de l’importance des forces monétaires». L’idée centrale
est que «l’inflation est partout et toujours un phénomène monétaire», ce
qui signifie que la monnaie et les prix sont liés. Friedman croyait
surtout que la monnaie était une variable politique, une quantité que la
banque centrale pouvait créer ou détruire à volonté. Galbraith la résume
par l’équation suivante : «Créez-en trop, et vous relancez l’inflation ;
créez-en trop peu, et l’économie risque de s’effondrer. Il s’ensuit que
le bon dosage entraîne le bon résultat : des prix stables, avec pour
corollaire ce que Friedman appelait le taux naturel de chômage. Ce
raisonnement avait pour but de soutenir sa proposition clef : un marché
libéré de toute entrave est intrinsèquement stable. Dans l’Evangile
selon Friedman, le gouvernement est le serpent, l’intrus dans le jardin
d’éden, et la politique doit avant tout laisser l’économie suivre son
cours.» Pendant plusieurs décennies, les seuls variables en vogue
étaient : la politique monétaire, le «taux naturel de chômage» et l’idée
que la lutte contre l’inflation passe avant la lutte contre le chômage.
«C’est là qu’il a planté le décor de la “contre-révolution” qui domine
la microéconomique universitaire depuis une génération et qui continue à
influencer la manière dont la plupart des gens conçoivent la politique
monétaire et la lutte contre l’inflation», rappelle Galbraith. Ce
faisant, Friedman justifiait l’injustice et soutenait l’autorité. Au
milieu des années 1980, le monétarisme rigoureux dont Friedman s’était
fait le champion disparut du monde universitaire. Il trouva néanmoins
dans le «nouveau consensus monétaire» un héritier légitime.
Arrêtons-nous, un bref instant, sur cette version actuelle du
monétarisme. Le fondement du nouveau «consensus monétaire» est l’idée
énoncée par Goodfriend que «s’il intervient au moment opportun, un
resserrement agressif des taux d’intérêt » permet d’éviter l’inflation
«sans provoquer une récession» (***). Galbraith relève que «dans les
articles consacrés à la politique monétaire et le “nouveau consensus”,
il n’est jamais question de crises financières, de prêteur de dernier
ressort ou de nationalisation des banques (comme pour la Northern Rock
en Grande- Bretagne). On y trouve plutôt une profession de foi aveugle
et dogmatique qui affirme que la politique monétaire ne doit en aucun
cas se soucier de pareils problèmes. C’est en partie pourquoi je
considère le prétendu “nouveau consensus monétaire” comme une idée
dénuée de toute pertinence. Faisant face à la réalité d’un système
financier qui s’effondre, les banques centrales n’y ont trouvé aucun
appui ; elles ont dû chercher ailleurs pour repenser leur politique.
Elles y sont plus ou moins parvenues, et c’est tout à leur honneur. Mais
elles ne l’ont pas avoué».Et si aussi bien Friedman que le «nouveau
consensus» se trompent, que peuvent faire les banques centrales aux
abois ? «Il faut qu’elles se rendent à l’évidence : l’instabilité du
capitalisme, l’irresponsabilité des spéculateurs rendent la régulation
et l’intervention nécessaire plus nécessaire que jamais», conclut
Galbraith.
A. B.
(*) Bulletin du FMI, 8 août 2008.
(**) James K. Galbraith, La fin du nouveau consensus monétaire : la
crise financière et l’héritage de Milton Friedman.La traduction
française du texte intégral peut être téléchargée sur www.
laviedesidées.fr
(***) Pour plus de détails, voir Marvin Goodfriend : How the World
Achieved Consensus on Monetary Policy (Comment le monde est parvenu à un
consensus en matière de politique monétaire), numéro d’automne 2007 du
Journal of Economic Perspectives. On peut retrouver et consulter
librement cet article dans les archives de la revue sur le site
www.aeaweb.org. Marvin Goodfriend y écrit : «Selon ce «principe de
ciblage d’inflation», une politique monétaire qui vise l’inflation
apporte la meilleure contribution à la stabilisation de la production
[…]. Cibler l’inflation rend la production réelle conforme à la
production potentielle.»
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